‹ Dernières chansons de Béranger de 1834 à 1851Chapitre 64 sur 94 · A ANTIER · texte numérisé non relu

A ANTIER

Air :

Tandis qu'aimable et gai convive, Tu règnes dans plus d'un repas, Antier, il faut que je t'écrive Comment je fête les jours gras.

Seul, entre ma lampe et ma chatte, Vieux rêveur, je vois sous mes yeux Des temps d'où notre amitié date Passer le fantôme joyeux.

A jours pareils, notre jeunesse, S'affublant d'habits les plus fous, S'écriait: Joie, amour, ivresse, Nous ont faits dieux; imitez-nous.

Mais pourquoi d'un carton fantasque Prenions-nous le voile importun?

A des fronts si unis point de masque:

C'esl au vieillard qu'il en faut un.

Te rappelles-tu nos soirées?

Le Champagne à crédit moussant?

ï.cs belles robes déchirées?

Le rire au loin retentissant?

Quels chants! quels cris! C'était merveilles

De nous voir traiter, chaque nuit,

Les plaisirs comme des abeilles

Ou'on arrête à force de bruit.

Souvenir cher à mes pensées!

Grâce a la fraîcheur qu'il leur rend.

Je souris aux heures passées, Je m'arrange du jour mourant.

Pur de haine et d'hypocrisie, Rêvant le bien, cherchant le beau, Je sème un peu de poésie Sur les marches de mon tombeau.

Cher ami, loin que je me gronde D'avoir tant chanté le plaisir, Quand je finirai pour ce monde, Je n'y laisserai qu'un désir:

C'est qu'à la saison printanière, D'heureux enfants, au teint vermeil, Viennent, où dormira ma bière, Sur les fleurs danser au soleil.

LEÇON DE LECTUUK

Au printemps, sous le feuillage,

Le maître d'école assis

Fait aux enfants du village Courtes leçons et longs récits.

Vieux balafré de l'Empire,

De la voix les corrigeant,

Il dit : M'eût-on fait sergent Si je n'avais pas su bien lire?

A, B, C, D, point de cris, point de pleurs; )

i Bis.

Enfants, lisez, et vous aurez des fleurs. )

Oui, ces Heurs que je cultive Sont les prix qu'on obtiendra.

Pour les savants je m'en prive.

En avant! A qui mieux lira!

h F. BÉRANGER. 555

Uoii vouloir no peut suffire.

Sachez que l'homme de bien,

Seul, en vaut deux s'il lit bien; En vaut trois s'il sait bien écrire.

A, B, C, D, point de cris, point de pleurs; Enfants, lisez, et vous aurez des fleurs.

Moutard, n'as-tu pas de honte

De prendre un n pour un u ?

A propos, que je vous conte Un fait chez nous trop peu connu.

Après nos jours de détresse,

Voulant, le sabre au côté,

Rapprendre la liberté, J'ai combattu cinq ans en Grèce.

A, B, C, D, point de cris, point de pleurs; Enfants, lisez, et vous aurez des fleurs.

Près de quitter les Hellènes, De toute part triomphants, Un jour, sur le port d'Athènes, J'entre à l'école des enfants.

Le maître alors faisait [ire

Un marin d'âge avancé.

Le voyant à l'A BC, Comme ud Français, moi, j'allais rire.

A, 1), C, D, point de cris, point de pleurs; Enfants, lisez, et vous aurez des fleurs.

Venant à moi, le vieux maître Me dit : « Voici le héros « Qu'ici chacun veut connaître, « Le capitaine des brûlots.

« Il a vengé sa patrie, « Brisé l'orgueil du sultan, ce Brûlé vif un capitan <( Et fait trembler Alexandrie. »

A, B, C, D, point de cris, point de pleurs Enfants, lisez, et vous aurez des fleurs.

« Oui, c'est Canaris lui-même, « Canaris, notre fierté.

« Il n'eut avec le baptême « Qu'ignorance êl que pauvreté.

« S'il s'assied, plein de sagesse,

« Au banc des petits garçons;

« S'il est humble à mes leçons, « C'est encor pour servir la Grèce*. » A, B, C, D, point de cris, point de pleurs; Enfants, lisez, et vous aurez des fleurs.

De l'écolier que j'admire

Alors je presse la main.

Canaris, jusqu'au navire, Me conduisit le lendemain,

Et me dit sur le rivage

Ce beau mot que j'ai noté :

Le savoir, c'est liberté;

L'ignorance, c'est esclavage.

A, B, C, D, point de cris, point de pleurs; )

i Bis.

Enfants, lisez, et vous aurez des fleurs. J

* J'ai lu, je ne sais plus où, qu'un voyageur vit sortir Canaris d'une école, avec les petits Grecs qui la fréquentaient. Comme eux il portait ses livres sous son bras. Ce héros apprenait à lire et n'en avait pas honte. Heureux les pays où on ne rougit pas de bien faire! L'intrépide marin. parti de si bas, est devenu ministre depuis. Que Dieu veille sur le caractère lovai et modeste de ce ^rand citoven!

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