‹ Dernieres chansons de P.J. de Béranger, 1834 a 1851, avec des notes de Béranger sur ses anciennes chansonsChapitre 52 sur 149 · MES CRAINTES · texte numérisé non relu

MES CRAINTES

I ITT RE A .MON AMI M. LEUR I S ii f: [.'académie française.

\ir du vaudeville de la Petite Gouvernante.

Cher Lebrun, la musc héroïque,

A la chanson tendanl la main.

M'écrit : « Au trône académique

Veux-tu monter? Parle, el demain... >

Muse, arrêtez. Par lassitude

D'un inonde où j'ai fait long séjour,

J'ai pris ^oùl à la solitude.

J'y tiens : c'est mon dernier amour.

Oui, j'adore, ami, la retraite, El du bruit mon âge a l'effroi.

h II; Ml RES Ml INSONS

Le monde, dis-tu; me regrette.

Le monde? Il pense bien à moi !

Bourgeois vaniteux, il s'arrange De peu de gloire el de gros fonds :

Et, pour s'ébaudir dans sa Singe, A toujours assez de bouffons.

Refais-toi tribun politique !

M'a-t-on crié. Mai- quoi ! Jadis N'âi-je pas, sur cette musique, Pail assez de vers applaudis?

D'autres m'ont <lii : « Fais-toi messie ( lu prophète, el viens, dès ce soir, li'iin parfum de théocratie T'enivrer à notre encensoir. »

De me laisser faire grand homme, Non, je n'eus jamais le désir.

L'époque n'esl |>ns économe De piédestaux ; on peul choisir.

Toute secte ;i sa créature;

Toill club ;mssi : c'est tel un tel.

On donne ici la dictature ; Là— bas on élève un autel.

L'idole est partoul promenée :

Mais bientôt les porteurs sonl las.

Nous voyons, en moins d'une année,

Messie et dictateur à bas.

On crie à l'un : « Tu n'es qu'un homme; »

A l'autre, si c'est mi vieillard :

m: bi h won;.

« Sur cette borne fais un somme Iji attendant le corbillard. »

Las! toute gloire est mensongère

Dans ce temps d'esprits fourvoyés.

Tel s'en fait une viagère,

Qui lui-même la foule aux pieds.

Combien j'ai vu de nos idoles

Subir <le contraires destins!

Je riais de leurs auréoles;

J'ai pleuré sur leurs fronts éteints.

Ami, ne laissons pas le monde Nous emporter à tous ses vents.

Plus qu'une misère profonde J'ai craint îles honneurs décevants.

Rimeur, j'ai craint de faire ombrage Aux talents d'un ordre élevé; J'ai craint jusqu'au renom de sage, Itont Lisette m'a préservé.

.Moi. sage! ob ! non : c'esl la paresse Qui m'a fait îles ^oiïts si bornés.

Non, j'aurais craint que ma sagesse N'effrayât de pauvres damnés.

Quand souffrent au siècle où uoussomm* Peuple et roi, riche et travailleur, Crois-moi, le plus sage des hommes N'en saurait être le meilleur.

Lebrun, mon exemple t'enseigne A faire au monde juste part ■

A l'institul qu'un autre règne .

J'ai bâti ma ruche à l'écart.

Là, si peu que le miel abonde, Je puis craindre encor les fourmis; Mais là, moins je me donne au monde, Plus j'appai tiens h mes amis.

Page 1