‹ Dernières chansons de P.J. de Béranger, 1834 à 1851 (volume 2)Chapitre 23 sur 136 · LE MATELOT BRETON · texte numérisé non relu

LE MATELOT BRETON

Atr tlu vaiulevillo de la Volile Gouvernante.

Les gais vendangeurs du village Dinent à Tombre au bord d'un champ.

Passe un matelot qui voyage, Pieds nus, et qui siffle en marchant.

(( — Jeune homme, que Dieu t'accompagne D'un amoureux tu vas le pas.

— Je suis enfant de la Bretagne, Et ma mère m'attend là-bas.

« — D'où viens-tu? — Des rives du Gange, Où j'ai failli périr au port.

Sauvé des flols par mon bon ange, Des Anglais m'ont pris à leur bord , Grâce à leur brave capitaine.

Prisonnier chez nous autrefois.

Je viens de voir dans Sainte-Hélène Celui qui fait si peur aux l'ois. «

A ces mots, découvrant leur tèle.

Les villageois de crier tons :

« — Quoi ! tu l'as vu ! Viens, qu'on le tèle !

A sa gloire bois avec nous

Revient-il? Qu'attend-il encore?

Sans berger que peut le troupeau?

A nos clochers quand donc Faurore Saluera-t-elle son drapeau?

« — Je ne sais pas ce quMl médite; Mais le capitaine, au retour, En découvrant Tîle maudite.

S'écria : Quel affreux séjour !

Enterrer dans ce vieux cratère Tant de génie et de valeur I Enfants, respect à TAngleterre ; Mais aussi respect au malheur !

« Comme il savait qu'en mon jeune âge J'appris l'anglais sur un ponton, Dans ce port, me dit-il, sois sage.

Et parle bas, petit Breton.

Là, règne un monstre de police ; Crains qu'Hudson ne te voie erranl.

Serpent venimeux, il se glisse Jusqu'au nid de l'aigle mourant.

« Mais au port, où je descends vite, On m'indi((ue un point au couchant Que l'Empereur souvent visite.

J'y cours, j'y grimpe en me cachaiil.

Tapi sous un roc, là, j'espère, Muni de pain pour quelques sous.

Voir passer celui dont mon pèi^e Disail : C'est notre père à lous.

« J'y reste en vain deux nuits entières, Quand, désolé, je m'en allais,

DE r.RRANGEi;.

S'élance d'arides bruyères

Un des plus jolis oiselets.

Sur ma tête il vole, il tournoie,

Mêle un cri doux à ses ébats.

Ali ! c'est le ciel qui me l'envoie ;

J'entends qu'il dit : Ne t'en va pas,

« Dieu soit béni ! car, sur la roule,

Dans un groupe aussitôt paraît

Un homme. Lui! c'est lui, nul doute.

Où n'ai-je pas vu son portrait?

J'en crois mon cœur qui bat plus vite,

Et l'oiseau, cet avant-coureur.

A genoux, je me précipite.

En criant : Vive l'Empereur!

« — Qui donc es-tu, brave jeune homme?

Me vient-il dire avec bonté.

— Sire, c'est Geoffroy qu'on me nomme : Je suis un Bi^eton entêté.

Faut-il porter quelque parole A vos amis? J'y vais courir.

Même à la mort s'il faut qu'on vole, Sire, pour vous je veux mourir.

« —Français, merci. Que fait ton père?

— Sire, il dort aux neiges d'Eylau.

Auprès de vous mon plus gi-and frèi'c Mourut content à Waterloo.

Ma mère, honnête cantinière, Revint, en pleurant son époux,

Au pays où, dans sa chaumière, Cinq enfants priaient Dieu pour vous.

<( — Peut-être est-elle sans ressource, <( Dit-il ému ; tiens, prends ceci ; « Pour ta mère, prends cette bourse :

t( C'est peu; mais je suis pauvre aussi. » J(» baise la main qu'il me livre :

— Non, sire, gardez ce trésor.

Nous, toujours nos bras nous foni vivre : Pour vos besoins orardez cel or.

« Il sourit, me force à le prendre ; Puis du doigt m'indique avec soin Comment au port il faut descendre.

Et des gardes me tenir loin.

— Ah ! sire, que n'ai-je des armes î Mais il s'éloigne soucieux,

Et longtemps, à travers mes larmes, Je reste à le suivre des yeux.

« Je rejoins sans mésaventure Le vaisseau, qui déjà parlait.

Le capitaine, à ma figure.

Devina ce qui m'agitait.

— Tu l'as vu, se prend-il à dire; C'esl bien. Tu pi'ouves qu'aujourd'hui.

Plus que les grands de son empire.

Le peuple a souvenir de lui.

« M'enviaut un bonheur semblable, Tout l'équipage m'admirait,

DE BÉRAiNG En.

Et le capitaine à sa table M'admit le quinze août, moi, pauvret Combien je pris terre avec joie !

Sûr de dire en rentrant chez nous :

Mère, de l'or qu'il vous envoie L'Empereur s'est privé pour vous.

« Avec plus de ferveur encoio Elle va prier Dieu pour lui, Sachant quel climat le dévore, Sachant ses maux et son ennui.

Six mois de plus d'un tel martyre.

Et peut-être sur ce coteau Bientôt reviendrai-je vous dire :

11 n'est plus : j'ai vu son tombeau. «

Geoffroy se tait ; et du village Femmes et filles tout d'abord, L'œil en pleurs, vantent son coura^^e Et du captif plaignent le sort.

Les hommes sont émus comme elles :

« Honneur, répètent-ils entre eux, « A qui nous donne des nouvelles « Du grand Empereur mallieureux ! »

80 DRRNIKRRS CHANSONS

DAMK METAPHYSIQUK

Ain du ballet des Pierrots.

Un jour dame Métaphysique Me dit : « Petit rimeur, allons !

Prends un vol plus philosophique ; Monte dans un de mes ballons.

Je suis la gi^ande aéronaute, Faisant paître au ciel mon troupeau.

Nous y tenons place si haute, Que Dieu nous ôle son chapeau.

« Jadis j'ai ravi bien des sages. De Platon le ballon puissant A ti^ansporté dans les nuages Le christianisme naissant. '

Et combien de docteurs modernes, En ballons d un vaste appareil, Vont sans cesse, armés de lanternes, A la recherche du soleil !

« Vois-les tous battre la campagne,

A l'ouest, au nord, au sud, à Test;

A'ois-les inonder IWlIemagne

De lotU le s.nble de leur lest.

En France, où pour ma gloire il règne

Des mansardes jusqu'aux salons.

L'écleclisme à prix d'or enseigne L'art de diriger mes ballons. »

La dame si bien m'ensorcelle, Qu'en ballon je monte et je pars.

Un docteur conduit la nacelle.

Dieu ! nous voilà dans les brouillards L'obscurité plaît à mon guide; Mais moi, contre lui màugréanl, Je me vois, dans l'ombre et le vide, Face à face avec le néant.

Bien plus : dans une nuit complèle, Mille ballons vont se heurtant.

Quels mots à la tête on se jette!

Que d'énigmes à bout portant !

Notre esquif se brise à la lutte :

Nous tombons de tout notre poids.

Bonsoir! mon docteur, dans sa chute.

Fait de peur un signe de croix.

Je croyais, je ne puis le taire, Jusqu'à Saturne avoir volé.

Je n'étais qu'à dix pieds de terre ; Dans un bal je tombe essoufflé.

De fleurs, de femmes, de musique.

Enivré, je soupe en ce lieu Tihez un philosophe pratique Qui, le veri'e en main, bénil Died.

(( — Sage, tirez-moi de l'impasse Des modernes et des anciens.

82 DERNIKRES CHANSONS

— Chante, dit-il, et dans la nasse Laisse nos métaphysiciens.

Tout Tamas de leurs œuvres vaines Dont quelques fous vantent Tattrait Calmera toujours moins de peines Qu'une chanson de cal)arel. »

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