PLUS DE VERS
Air : des Trois couleurs.
Non, plus de vers, quelque amour qui m'anime : La règle et l'art m'échappent à la fois; Unécolier sait mieux coudre la rime Au bout du vers mesuré sur ses doigts. Devant le ciel lorsque tout haut je cause Avec mon cœur, au fond des bois déserts, L'écho des bois ne me répond qu'en prose : Dieu ne veut plus que je fasse de vers.
Dieu ne veut plus ! Et comme, aux tins d'automne,
Le villageois, dans ses clos dépouillés,
Regarde encor si l'arbre en sa couronne
Ne cache pas quelques fruits oubliés.
Je vais cherchant; pour cela je m'éveille :
Mais l'arbre est mort, fatigué des hivers :
18 DEKNIÈRES CHANSONS
Qu'il manquera de fruits à ma corbeille ! Dieu ne veut plus que je fasse de vers.
Dieu ne veut plus! El pourtant dans mon àme J'entends sa voix dire au peuple craintif : Lève ton front, peuple, je te proclame De la couronne héritier présomptif.
Il dit : et moi, joyeux de prescience, Lorsque j'allais, par de nouveaux concerts, Peuple Dauphin, l'instmire à la clémence, Dieu ne veut plus que je fasse de vers.
UN ilNGE
Air de la Pipe de tabac, ou .J'ai vu partout dans mes voyages .
D'où nail cette pure auréole Dont les rayons frappent mes yeux ?
C'est un ange, un ange qui vole Entre mon front chauve et les cieux.
Gomme un doux luth sa voix m'attire.
Et ses cheveux longs et flottants Embaument l'air que je respire Des plus doux parfums du printemps.
Oui, c'est un ange; car mes rides Feraient fuir la simple beauté Qui lirait dans mes yeux humides Des souvenirs de volupté.
Mais l'ange aux grâces ianoccntes, Presque heureux d'être veau lard, Sourit quand ses raains caressantes Réchauffent les mains du vieillard.
Cet ange écarte d'un coup d'aile Les songes noirs qui m'étreignaient ; Il serait mon guide fidèle Si mes faibles yeux s'éteignaient.
Au but de ma course éphémère Qu'enfin j'arrive harassé, Comme un nouveau-né par sa mère, Sur son sein je mourrai bercé.
Mais de mourir pourquoi parlé-je.
Quand, pour vivre, il me tend la main? Son souffle a fait fondre la neige Qui cachait les fleurs du chemin.
Et pour ma soif, dans le voyage, De ses lèvres coulent toujours Des baisers plus doux qu'au jeune âge Ne m'en prodiguaient les amours.
J'en suis donc sûr, il est des auges Qui, vers nous prenant leur essor, Au pauvre enfant donnent des langes, A la pauvre mère un peu d'or.
Vous, leur sœur, d'une àme ravie Agréez le culte pieux ; Qu'avec vous j'achève la vie, Qu'avec vous je remonte aux cieux.
LE PHÉNIX Air :
Jadis, en des climats lointains,
Vivait sur de fertiles plages
Une république de sages
Heureux des plus obscurs destins.
Le phénix vint sur l'autre rive.
Vite, à sa cour il les fit appeler.
Son héraut criait : « Qu'on me suive ! Dépêchez-vous; l'oiseau peut s'envoler. »
Partout l'esclave galonné
Va disant : « Mon maître a des ailes
A couver vingt peuples fidèles ;
Venez voir l'oiseau couronné.
Pas n'est besoin de vous l'apprendre, Au bien de tous il aime à s'immoler.
S'il meurt, il renaît de sa cendre.
Dépéchez-vons ; l'oiseau peut s'envoler. i
Nul ne bouge. Il ajoute encor :
« Ne pas le voir serait dommage.
Rien d'aussi beau que son plumage.
Son bec de perle et ses pieds d'or.
Vrai soleil, sa riche couronne,
Sur vos moissons daignant étinceler.
Les mûrirait. Dieu me pardonne !
Dépêchez-vous; l'oiseau peut s'envoler. •
DE BÉHANGEK 21
Un vieillard enfin lui répond :
« Cesse, ami, les vaines fanfares ;
Nous préférons, nous, vrais barbares,
A ton oiseau poule qui pond.
Pourtant il nous plait fort entendre Chanter linols, colombes roucouler.
Le chant du phénix est moins tendre ; C'est chant royal; l'oiseau peut s'envoler.
" Sache qu'en son bûcher fumant
Nos pères l'ont osé surprendre.
Qu'ont-ils découvert dans sa cendre?
Hélas! un cœur de diamant.
Tout être unique en son espèce D'aucun amour n'a pouvoir de brûler.
Plaignez les rois, dit la Sagesse.
Nous les plaignons; l'oiseau peut s'envoler. «