‹ Dernières chansons de P.J. de béranger, 1834 à 1851Chapitre 39 sur 215 · CONTE ARABE · texte numérisé non relu

CONTE ARABE

Ara : Ainsi jadis un grand prophète.

Dans Bassora, séjour perfide.

De trop d'amis environné, Ben-Issa, cœur bon et candide, Un jour s'éveilla ruiné.

110 DERNIÈRES CHANSOlSfS

Le peu qui lui reste il le donne.

Un vieil aveugle en son chemin L'implore ; Issa lui fait l'aumône, Qu'il ira demander demain.

C'était dans le temps des génies ; Voilà bien trois cents ans de ça.

L'un d'eux, connu par ses manies, Moch, aux yeux verts, aimait Issa.

Pourtant soit caprice ou système, Issa n'en peut obtenir rien Que pour obliger ceux qu'il aime ; Même il y doit mettre du sien.

Qu'importe Moch et ses richesses !

Son seul espoir, Issa l'a mis Dans ceux qu'il combla de largesses ; Mais le temps passe, et plus d'amis.

Seul accouru, Maleck demande Qu'à son aide Issa vienne encor :

Par le cadi mis à l'amende.

Il lui faudrait huit bourses d'or.

« Issa, dit-il, crains l'indigence; » Recours à Moch dans nos revers. • Et Ben, toujours pris d'obligeance, Crie : « A moi, génie aux yeux verts! Moch apparaît, prend le langage D'un juif et dit : " Ben, tu sauras « Que je prèle à qui m'offre en gage « Œil ou dent, jambe, oreille ou bras

• Sans douleur, sans fièvre ni plaie,

« D'un mot j'extrais mes répondants.

(1 Ton compte est fait d'avance ; paye.

« Huit bourses d'or valent huit dents.

ti — Huit dents! c'est tout ce qu'il m'en reste.

« — Qu'en peut faire un garçon rangé?

(I Ton menu devient fort modeste ;

« D'ailleurs, tu n'as que trop mangé.

« Allons ! viens, que je les arrache : u C'est fait! » Et le brave édenté Donne à Maleck l'or, et lui cache Les besoins de sa pauvreté.

De ce marché le bruit opère :

Près d'Issa les ingrats qu'il fit Reviennent tous. Chacun espère Le mettre en gage à son profil.

Moussa, qui trafiquait en Perse, Perd son vaisseau sur un écueil.

Pour remettre à flot son commerce, A Moch Ben-Issa livre un œil.

Hassan va marier sa fille ; Sans dot comment la présenter?

On flatte Issa dans la famille ; Il donne un bras pour la doter.

Pour Husseim, qui veut d'esclavage

Racheter deux fils qu'il pleura, Issa met une jambe en gage :

Sur ses amis il s'appuiera.

Mais laissera-l-on à cet homme Rien de son corps ayant valeur?

Sauvez de leurs mains quelque somme.

Les ingrats crieront au voleur.

Tous quatre on les entend se dire ^

Que faire d'un borgne impotent?

Voyez le dégoût qu'il inspire.

Il faut le saluer pourtant.

« — Ah ! dit Maleck. j'ai l'espérance

« Que, grâce à moi, dès aujoiurd'hui,

« Sans lui faire la révérence,

(I Nous pourrons passer devant lui. »

Il court, il crie : " Issa, mon père! (I Ma femme a d'horribles douleurs.

« Prières ni soins, rien n'opère ; Il Mes yeux s'éteignent dans les pleurs. « Je sais un remède et la dose « Qui sauva la vie au sultan ; « Mais d'or potable il se compose Il Et de perles plein mon turban. »

Ben-Issa promet ses oreilles,

Moch aux yeux verts vient et prétend

Qu'un prêt de richesses pareilles

Veut un gage plus important.

Il S'il vous donnait cet œil qui brille »,

Dit Maleck. Mais l'estropié

Refusa net : « Par ma béquille !

" Est-ce trop d'un œil pour un pied?

« — Ah! pour cel œil sauve ma femme!

« Près de toi ne m'auras-tu pas?

« Jusqu'à la Mecque, oui, sur mon âme, <i Je jure de guider tes pas. »

L'œil est donné. Prenant la somme, Tout chargé d'or Maleck s'enfuit, S'enfuit et laisse le pauvre homme A tâtons errer dans sa nuit.

« Tu vas tomber dans la rivière ! »

Crie un passant; « j'en ai pâli.

« Issa privé de la lumière !

« Je te tiens ! Viens, je suis Ali, « Ali, ton compagnon de classe ; «. Des jongleurs le plus gai, dit-on.

(1 II t'offre part à sa besace ; <. Il te servira de bâton. »

Contre son cœur Issa le presse.

Dieu ! voilà son bras rétabli ! Sa jambe et ses dents! quelle ivresse!

De ses deux yeux il voit Ali.

Même il voit les pâles visages Des quatre amis au cœur affreux, Privés chacun de l'un des gages Que naguère il donnait pour eux.

Dans l'air apparaît le Génie :

<- Mon fils, jouet de ces ingrats, (' V^ois leur méchanceté punie :

« A toi l'or que tu leur livras.

<i Qu'au bon Ali cet or profile; « Vous vieillirez ensemb.'e. Adieu 1 Il Faire le bien à qui mérite, « C'est mériter deux fois de Dieu. »

Le couple heureux, l'àme attendrie, Des quatre infirmes demi-nus S'éloigne, et Ben-Issa s'écrie :

(. Ah! que de pleurs j'ai retenus!

<i Ali, porte-leur en cachette (I Du riz, du miel et des habits.

M Qu'ils s'amendent! Par le Prophète « Caillou touché devient rubis. «

LA TOURTERELLE ET LE PAPILLON Air :

LA TOURTERELLE

Vous, gémir, papillon charmant!

D'où vous peut venir la tristesse?

Nature avec délicatesse Vous brode un si beau vêlement!

Des plaisirs vous êtes l'emblème.

Près de la rose qui vous aime, Vous, gémir, papillon charmant!

LE PAPILLON

Tourterelle, chère aux amours.

Hélas! j'ai perdu mon amie :

Un enfant l'a prise endormie

Sur un lis, et voilà trois jours.

Tout m'est deuil, deuil sans espérance.

Qui sent mieux que vous ma souffrance,

Tourterelle, chère aux amours?

LA TOURTERELLE

Beau papillon, consolez-vous :

Vous plairez à d'autres amantes.

Les tourterelles sont aimantes, Mais sans excès pour leurs époux.

Si l'un part, d'un autre on s'affole.

Meurt-il, on pleure et l'on convole.

Beau papillon, consolez-vous.

L B PAPILLON

Tous deux ensemble étions éclos ; Ensemble avions pris la volée ; Tous deux allant par la vallée, Par les champs, les prés, les enclos ; Dans l'air nous nous touchions de l'aile. Je ne sais pas vivre sans elle.

Tous deux ensemble étions éclos.

LA TOURTERELLE

Quoi ! les papillons sont constants !

El c'est nous qu'on prend pour modèles! Même il se peut qu'ils soient fidèles : Le papillon vit peu d'instants.

Fiez-vous donc aux vieux adages!

Ii6 DERNIÈRES CHANSONS

Les tourterelles sont volages, Et les papillons sont constants * !

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