‹ Dernières chansons de P.J. de béranger, 1834 à 1851Chapitre 65 sur 215 · LE JONGLEUR · texte numérisé non relu

LE JONGLEUR

Air : Soir et matin sur la fougère.

Les démons sont fous de musique.

Un obscur jongleur fut doté Par eux, jadis, d'un luth magique Qui rendait et joie et santé.

Grâce à de folles mélodies, Notre homme alors vit ses refrains Chasser ennuis et maladies.

Peines du pauvre et noirs chagrins.

Avant ce don, bien peu d'oreilles S'éprenaient à l'ouïr chanter; Mais, le luth ayant fait merveilles, Chacun chez soi veut le fêler.

— H L'ami, quoique vilain de race, Viens avec nous. — Non, viens chez moi. A mon foyer le pauvre a place; Viens chanter un festin de roi. »

Notre jongleur a l'âme bonne.

Visitant châteaux et palais,

A plus d'un prince il fait l'aumône De joyeux airs, de gais couplets.

Aux gens qu'épuise le servage Il court rendre aussi la gaieté.

La gaieté leur rend le courage Qui fait rêver de liberté.

Martyr d'une goutte obstinée, A lui qu'un prélat ait recours; Qu'une fiUetle abandonnée Pleure sur d'inconstants amours; Armé du luth, près d'eux il vole.

Heureux de voir en peu d'instants Malade et vierge qu'il console Sourire au retour du printemps.

Aussi, qu'il passe, on se le montre ; Partout vieillards, filles, garçons.

Disent : « On bénit sa rencontre Quand son luth éclate en chansons.

Que de bonheur il en retire Si tant d'échos, émus cent fois.

Vont à l'oreille lui redire Les chants que leur souffle sa voix! »

Mais, sur son grabat, quels fantômes Chaque jour troublent ses esprits!

Il ressent là tous les symptômes Des maux que son lutli a guéris.

Ennuis, chagrins, fièvres, misère, Se vengent du roi des jongleurs.

L'amour s'y joint, amour sincère Qui ne l'a nourri que de pleurs.

Il recourt à son luth sonore.

Sous ses doigts il se brise, hélas!

Une des cordes vibre encore :

« De ma mort, dit-il, c'est le glas. »

Avant l'âge enfin il succombe,

De son art même fatigué;

Et l'on grave en or sur sa tombe :

« Des mortels ci-git le plus gai. »

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