MON OMBRE
Air : J'étais bon chasseur autrefois.
L'oiseau module un dernier chant; Moi, vieillard, j'écoute et je songe.
Mais aux feux du soleil couchant Je vois mon ombre qui s'allonge, S'allonge et semble aller s'asseoir Au bord de la route poudreuse.
Elle aspire au repos du soir; Mon ombre devient paresseuse.
A quoi l'ai-je donc pu lasser?
Au temps froid comme au temps des roses,
Si je marchais seul pour penser, Pour rôver j'ai fait bien des pauses.
Alors de trop graves sujets Forçaient-ils raon vol à s'étendre, Tandis qu'au ciel je voyageais, Mon ombre dormait à m'attendre.
Chantais-je à de joyeux banquets, Sitôt qu'elle y pouvait paraître, Derrière moi, comme un laquais, La moqueuse singeait son maître.
Tard au logis rentrant parfois.
Quand l'aï tournait au mirage, Au clair de lune, je le crois.
Mon ombre eût fait rougir un sage.
Je ne veux non plus le cacher :
Jadis des ombres moins fidèles, A ses bras daignant s'attacher, La faisaient courir avec elles.
C'était le temps des jours d'espoir, Des nuits d'amour toutes remplies.
Dans ces nuits, grâce à l'éteignoir, Mon ombre a fait peu de folies.
Les beaux rêves m'ont tous quitté.
Où sont les ombres des sylphides?
A peine un rayon de gaieté
Glisse encore à travers mes rides.
Il est un fantôme divin
Qui rend le soir des ans moins sombre
C'est la gloire, hélas ! mais en vain Mon ombre a poursuivi cette ombre.
Une ombre de Dieu brille en nous ; Je le sens, et pourtant j'ignore Ce qu'à ses yeux nous sommes tous, Sur ce vieux sol qui nous dévore.
Mais le soleil disparaissant Peut-être résout ce problème, Car il semble qu'en s'effaçant Mon ombre dise : Ombre toi-même.
LA COLOMBE ET LE CORBEAU DU DÉLUGE AiB :
LE CORBEAU
« Colombe, où cherches-tu refuge?
LA COLOMBE
Je vole à Noé plein de foi Annoncer la fin du déluge.
Corbeau, rentre au gîte avec moi.
LE CORBEAU
Non. De ces monts l'eau se relire; Tout promet fortune aux corbeaux :
D'un homme ici vois les lambeaux. »
Et l'oiseau noir se prend à rire.
LA COLOMBE
(I Porte avec moi l'espoir dans l'arche ; Montrons les flots moins soulevés, Et rendons grâce au patriarche.
Corbeau, l'homme nous a sauvés.
LE CORBEAU
Oui, pour repeupler son empire Et nous croquer, gros ou petit :
Souhaite-lui bon appétit. »
Et l'oiseau noir se prend à rire.
LA COLOMBE
« L'homme sur toute créature Règne, et du ciel vient cette loi.
LE CORBEAU
J'en doute fort ; car la nature Partout pâlit devant son roi.
Mais dans l'abîme qui l'attire Va s'engouffrer son lourd bateau :
Je le vois là-bas qui fait eau. »
Et l'oiseau noir se prend à rire.
LA COLOMBE
»< Non : Dieu réserve une famille.
L'Océan reprend son niveau; Un signe de paix au ciel brille :
Il va naître un monde nouveau.
LE CORBEAU
Des mondes il sera le pire Si l'homme doit en hériter.
Dieu devrait bien me consulter. « Et l'oiseau noir se prend à rire.
Là colombe.
« Prophète de désespérance, Tu ris des maux que lu prévois.
Moi, pour calmer une souffrance, Je donnerais plumage et voix .
Adieu. Tu me ferais maudire :
Je ne veux vivre que d'amour.
LE CORBEAU
Tu veux donc vivre à peine un jour. » Et l'oiseau noir se prend à rire.
LA COLOMBE
« Méchant! qu'ici ton fiel s'épanche.
Je vais aux mortels malheureux De l'olivier porter la branche Que Dieu m'a fait cueillir pour eux.
LE CORBEAU
Ma colombe, ils te feront cuire Avec le bois de ce rameau.
De Satan l'homme est le jumeau. »
Et l'oiseau noir se prend à rire.