‹ Dernières chansons de P. J. de Béranger, de 1834 à 1851Chapitre 69 sur 101 · NOTRE GLOBE · texte numérisé non relu

NOTRE GLOBE

Air :

Mais qu'est-ce enfin que la sphère où nous sommes? Un vieux waggon qui peut, en fendant l'air, Sortir du rail, au nez des astronomes, Et nous verser sur son chemin de fer.

Que de convois à puissance attractive Semblent là-haut comme nous se mouvoir!

De ces waggons ce que je voudrais voir, C'est la locomotive.

Notre planète eut une enfance étrange : Buffon l'a dit; Cuvier l'a constaté.

Un peu de feu, qu'enserre un peu de fange. Donna naissance à ce monde encroûté.

DE BÉRANGEIl. 957

Sur l'embryon la mer jetant sa robe, De sa vermine assez mal le purgea.

L'homme vint tard; et moi, je crains déjà De voir périr ce globe.

Passé, dis-moi, criai-je au bord d'un gouffre, Combien de temps a roulé suspendu Ce point où l'homme en passant pleure et souffre? Et des anciens l'histoire a répondu.

Mais quelle foi peut retrouver sa route Sous les débris de leurs dogmes nombreux? Perses, Hindous, Grecs, Egyptiens, Hébreux, Nous ont légué le doute.

Le doute est froid, quelque part qu'on s'y loge,

Pour m'en tirer invoquons l'avenir.

Un nouveau Christ passe, et je l'interroge:

« Maître, ce monde un jour doit-il finir?

a — Jamais, dit-il. Vive notre planète,

a Dont ma Triade éternise le cours ! »

A ses croyants ainsi répond toujours

Ce Messie en goguette.

Si le passé n'a point d'écho fidèle; Si l'avenir est muet et voilé, Présent, dis-moi, notre terre doit-elle Faire faux bond à l'empire étoile?

Mais du passé près de franchir la porte, Ce nain chétif, que l'avenir poursuit, N'a pas le temps de me répondre, et fuit En disant: Que m'importe!

Dieu voit la fin de tout ce qu'il fait naître. Le monde est né, le monde doit mourir. Quand? Ahl dit l'un, avant demain peut-être. L'autre lui donne un long temps à courir. Tandis qu'ainsi sur l'époque assignée ^Tous discutons, plus ou moins nous trompant, Au bout d'un fil le monde est là qui pend Gomme un nid d'araignée.

Page 1