A UN ANCIEN PROPHÈTE SAINT-SIMONIEN
Am :
Salut et gloire, ô mon prophète!
Ton front rayonne et devant toi Tombe le Christ, dont la défaite Va nous valoir une autre loi.
Toi qui sais Dieu, l’homme et notre âme.
Prends ma table pour Sinaï ;
Parle, et ta loi, je la proclame Au bruit de vingt bouchons d’aï.
Chantons un hymne à la matière, Que tu rétablis dans ses droits.
Ta loi l’institue héritière De tous les cultes à la fois.
Le pape en déchire sa robe; Mahomet n’a plus feu ni lieu.
Vivat! nous verrons sur le globe Ton dieu régner, s’il plaît à Dieu.
Tu divinises la nature;
Épieure autrefois l’osa.
Lucrèce a tenté l’aventure Dont l'honneur reste à Spinosa.
Finis la statue ébauchée ;
Rends-la plus belle, orne-la mieux.
C’est la matière endimanchée Qu’un panthéisme ingénieux.
Mais, vient dire un vieux moraliste,
La matière a vaincu sans vous.
Reine de notre âge égoïste,
Nous lui devons mœurs, lois et goûts.
Pour faire action méritoire,
Mieux vaudrait, apôtres nouveaux, Enrayer son char de victoire Que d'aiguillonner ses chevaux.
Votre Dieu, disent les sceptiques,
S’il vit en nous, à l’être humain Dut montrer, dès les temps antiques, Le but, la borne et le chemin.
En vain donc la raison s’éveille;
Au progrès l’homme aspire à tort :
Il essaime comme l’abeille;
Il bâtit comme le castor.
Le poêle qu'un souflle agite
Crie : Eh quoi! l’âme, à notre mort,
Sans mémoire, de gîte en gîte,
Entre au hasard, pleure et puis sort 1 Prostituée et vagabonde,
Quoi ! cette âme, esclave ici-bas,
N’a point de ciel où fuir un monde Qu’elle sent crouler sous ses pas !
Le Très-Haut, t'écrit un saint prêtre, Roi des cieux, est notre soutien.
Ce Dieu seul à tout donna l’être; Tous les germes sont dans le tien.
A l’un on va par la pensée;
Vivants ou morts, l'autre est en nous.
De l’un l’âme est la fiancée;
De tous les corps l’autre est l’époux.
Prophète, ces gens déraisonnent.
Ils prédiront, dans leurs regrets, Qu’au sol où les tyrans moissonnent Ton culte fournira l’engrais.
Plus d’un républicain le pense, Aveugle qui préfère encor Au panthéisme à large panse Le mysticisme aux ailes d’or.
Ne connais-tu pas Don Quichotte?
Voilà l’esprit pur, lance au poing.
Son écuyer boit, mange et rote; C’est la chair en grossier pourpoint Pour que Sancho nous moralise, Entre la broche et le cellier,
Sous les dalles de notre église Enterrons le preux chevalier.
Gloire au grand Pan ! qu’il soit fétiche, Loup, bœuf, ibis, singe, éléphant; Qu’il soit cet Olympe si riche En symboles d’un monde enfant.
Qu’il soit ! Vois, ô mon mailre !
Les fêtes qui vont avoir lieu.
De ton Dieu que de dieux vont naitrel Puisqu’il est tout, tout sera Dieu.