L'AIGLE ET L'ÉTOILE
Air :
A son étoile, à travers un nuage, L'aigle s'adresse : On manque d'air ici ; Cette île d'Elbe est une étroite cage.
Paris m'attend ; qu'il dise : Le voici !
Brille, et je pars. On manque d'air ici.
Reprends l'éclat des jours de ma jeunesse, Loi*squc le ciel n'écoutait que ma voix; Loi^squ'un grand peuple, ivre de mon ivresse, Riait vainqueur au nez de tous les rois.
Le ciel encor doit écouter ma voix.
Mais à ton feu ma foudre se renflamme ; Oui, tu renais. De clocher en clocher, Je vais voler jusqu'aux tours Notre-Dame.
Que le drapeau qui dort sur ce rocher Vole avec moi de clocher en clocher.
L'aigle fend Tair. Le peuple, qui Tappelle, Le voit de loin : Français, séchons nos pleurs C'est lui, c'est lui! que son étoile est belle! Il nous revient quand renaissent les (leurs.
Aigle du ciel, tu vas sécher nos pleurs.
Salut, salut! Notre amour te seconde.
Enfants, bonjour ! leur dit l'aigle en passant. Soldats, bourgeois, paysans, tout un monde Lui crie : A toi nos biens et notre sang !
Bonjour, bonjour! leur dit l'aigle en passant.
De son étoile, alors plus éclatante, Le cours rapide éblouit tout Paris; Pour le vingt mars, la foule, dans l'attente, Mêle à ses vœux des souvenirs chéris*.
L'étoile heureuse éblouit tout Paris.
* Anniversaire de la naissance du roi de Rome.
Rois alliés, que faites-vous dans Vienne?
Tous sont au bal après quinze ans de deuir, Ne craignant plus que d'un coup d'aile il vienne Éteindre encor leur joie et leur orgueil.
Ils dansent tous après quinze ans de deuil.
Mais sur leur front éclate la nouvelle :
Il revient 1 Dieu! Pâlissent tous les rois.
En vain Torchestre au plaisir les appelle, Sur les divans ils retombent sans voix.
Dieu ! que ce bal a vu pâlir de rois !
Pourtant on rêve encore aux Tuileries ; Mais Taigle frappe aux vitraux du palais.
Tout tremble alors, princes, grandeurs, pairies : Fuyons à Lille; oui, fuyons à Calais.
Il frappe, il frappe aux vitraux du palais.
Le vieux Louis se dit: J'arrive à j)eine; A peine a-t-on dételé mes chevaux,
* C'est en effet pendant un bal de rois que se répandit k Vienne la nourelle du retour de Napoléon.
Que dans Texil il faut qu'on me remmène Tendre la main à des secours nouveaux.
A peine a-t-on dételé mes chevaux.
Du trône enfin les rois savent descendre.
Ce prince est vieux; peuple compatissant, Dût-il rentrer dans nos villes en cendre , Les pieds rougis du plus pur de ton sang, Laisse-le fuir, peuple compatissant.
L'aigle en triomphe a ressaisi son aire.
Mais quoi! soudain son étoile a pâli.
Pour lui déjà s'alourdit le tonnerre, Et dans sa gloire il semble enseveli.
Malheur! malheur! son étoile a pâli.
Cent jours passés, un Anglais sous sa voile Voit tout sanglant tomber l'aigle abattu.
Le doigt de Dieu vient d'éteindre l'étoile ; N'espère enfin, peuple, qu'en ta vertu.
L'étoile meurt, l'aigle tombe abattu.
SAINTE-HÈLÉ^NE
Sur un volcan dont la' boûclie enflammée Jette sa lave àla mer.qui'^rétreint, Parmi des flots- de cendre et de fumée Descend un. ange*, let le volcan s'cteinl. Hfa noir démon, s' élance .du, cratère: .. !
Que me ,Yeux4u," toi riesté piir et. beau?
L'îtage répond:. Que ce rocjsoiitaife, JBieu Ta dit, devienne un tombeau.
Mais ledlBmon: Cette île'est'mon Ténare.:
Là j*espérais d-un déluge effrayant' ' Lancer les feux-sur rArgonaute avare Qui par ici- tentèf ait TOrienti Et Tenvahir! Une dépouille humaine Souiller ces mers,* vierges de tout vaisseau!
J V. 'Jj.
Jusqu'où le monde a-t-il pousse la haine, Qu'ici Dieu lui cache un tombeau !
Pour quel colosse éteint-on le cratère?
Un roi sans doute, un héros hasardeux.
Tous ont de morts si bien jonché la terre, Que place un jour doit manquer pour Tun d'eux. De tant d'Ëtats au cercueil d'Alexandre Ravirait-on jusqu'au dernier lambeau?
— Les vents, dit Tange, ont balayé sa cendre : Ce roi n'a plus même un tombeau !
L'autre repart : Quels restes de grand homme Un jour ici seront donc déposés?
En ce moment César tombe dans Rome Sous les poignards à son sceptre aiguisés.
— Rome, dit l'ange, aura sa sépulture; Mais, quand va naître un monde tout nouveau.
Les loups du Nord viendront chercher pâture Sur les débris de son tombeau.
L'être infernal, alors baissant la tête, Dit en soi-même : Est-Hi^e donc pour celui
Qui, ralliant le monde en sa conquête, y a lui donner une croix pour appui?
L'ange Tentend : Silence, esprit rebelle!
D ne craint, lui, ni chacal ni corbeau; Car, dansSion, c'est moi, lampe fidèle, Qui veillerai sur son tombeau.
Démon, écoute. Avant deux mille années, Un conquérant, empereur des Gaulois, Terminera d'immenses destinées Sur cet écueil, à la honte des rois.
Pour le punir d'attarder dans sa route L'humanité, qu'éblouit son drapeau, Qu'il trouve ici, quoi qu'au ciel il en coûte, Une prison et son tombeau*
Privé pour lui de ton trône de laves.
Sois son geôlier, prends des traits odieux; Trouble ses nuits, resserre ses entraves; Tiens de ses maux la coupe sous ses yeux.
Cet homme ainsi purifiant sa gloire, Pour l'avenir redevient un flambeau,
Sur Finfortane achève sa victoire Et des rois triomphe au tombeau.
Loin du démon, loin de ces tristes plages, L^ange à ces mots revole aux pieds de Dieu, Dont l'œil déjà voit à travers les âges Le grand captif expirer dans ce lieu.
Quelques amis en pleurs sont venus prendre De Tastre éteint le glorieux fardeau.
Dieu joint sa main aux mains qui vont descendre Napoléon dans son tombeau.
LA LEÇON D'HISTOURE
An:
Le grand captif, à Sainte-Hélène, Souffrant, promenait son ennui.
Un enfant, de fleurs la main pleine, Pour le fêter court après lui.
Napoléon s'assied, Tembrasse : Tiens, lui dit-il en soupirant; Le mien sans doute a même grâce.
Tiens sur mon cœur, fils de Bertrand .
— Mon fils, que te fait-on apprendre?
— Sire, rhistoire ; et, ce matin.
Mon père en français m'a fait rendre Sur Rome un passage latin.
— Et notre histoire, on l'abandonne!
Si grands qu'aient été nos aînés.
DE BÉRAN6ER. 85
La France, enfant, vaut bien qu'on donne Son lait de mère aux nouveaux-nés.
— Oh! sire, je sais notre histoire.
J'ai lu les Gaulois nos aïeux; Les Francs; Clovis et la victoire Qui lui fit abjurer ses dieux.
Avant qu'il eût fondé le trône, Combien j'admire, en ces temps-là, Geneviève, qui fait l'aumône Et sauve Paris d'Attila.
J'ai lu les Sarrasins d'Espagne, Que Martel remplit de terreur; Les conquêtes de Gharlemagne, Salué dans Rome empereur; Philippe-Auguste et les croisades, Et de fers saint I^ouis chargé :
Héros qui soigne les malades.
Roi qui pleure avec l'affligé.
— Mon fils, c'est le plus honnête homme Qui d'un peuple ait dicté les lois.
Nomme à présent nos guerriers ; nomme Les plus fameux par leurs exploits.
— Bayard, Gondé, Guesclin, Turenne, Sire; mais ce qui doit toucher, C'est Jeanne d*Arc, lorsqu'on la traîne Pour mourir au feu d'un bûcher.
— Ah! mon enfant, ce nom réveille Le plus beau souvenir français.
De son sexe elle est la merveille Dans les combats, dans son procès.
D'un ange éblouissant mirage, Jeanne, échauffant tout de sa foi, Fille du peuple, a fait l'ouvrage Où succombaient nobles et roi.
Née aux champs, d'art et de science Un rayon d'en haut lui tint lieu ; Oui, puisqu'elle a sauvé la France, Sa mission venait de Dieu .
Faut-il une pure victime Au salut des peuples souffrants,
DE BËRAN6ER. 87
Dieu, pour ee déyouement sublime, Choisit une âme aux derniers rangs.
Honte et malheur à qui t* outrage, Vierge, sœur des plus grands héros.
Que le ciel ehâtie en notre âge Les Anglais, tes lâches bourreaux.
De leur orgueil ils vont descendre, Et le Dieu dont la voix f arma Pour leurs fronts a gardé la cendre Du bûcher qui te consuma.
Alors, oubliant qui l'écoute, Il s'écrie : Anglais inhumains, Gomme elle^ ici, bientôt sans doute, Je sortirai mort de yos mains.
Mais, pour braver yos sentinelles.
Pour fuir vos brutales clameurs, Jeanne au bûcher trouva des ailes.
Et moi, depuis cinq ans je meurs!
L'enfant, à ces mots, fond en larmes; Ijb vieux soldat s'en attendrit.
— Près de nos geôliers sous les armes, Yois ton père qui te sourit.
Cours le chercher; ma force expire; Cours : c*est son bras qu*ici j'attends.
Hélas! sans me voir lui sourire, Mon fils pleurera bien longtemps.