‹ Dernières chansons de P. J. de Béranger (volume 3)Chapitre 20 sur 97 · IL N'EST PAS MORT · texte numérisé non relu

IL N'EST PAS MORT

Am deê Troie coMleun.

 moi soldat, à vous gens de village, Depuis huit ans on dit : Votre Empereur  dans une île achevé son naufrage :

n dort en paix sous un saule pleureur.

Nous sourions à la triste nouvelle.

Dieu puissant, qui le créas si fort, Toi qui d'en haut Tas couvert de ton aile, N*est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

Lui, mort! ohl non. Quel tremblement de terre. Quelle comète annonça son trépas?

* L^idëe qui a fait faire cette chanson a bien bngtemps régne au fond de nos campagnes et même parmi les classes oufrières des villes. Peutrêtre même trouTcrait-on encore, dans quelque proyincei des individus qui cmserrent cette superstition populaire.

Croyons plutôt que la riche Angleterre Pour le garder a manqué de soldats.

Les étrangers qu'épouvantait sa gloire Feignent en vain de déplorer son sort ; En vain leurs chants exaltent sa mémoire, N'est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

Il partagea deux fois mon pain de seigle,

Et de sa main il m'attacha la croix ;

J'ai toujours vu, moi qui portais son aigle,

La mort en lui respecter notre choix.

Et des Anglais auraient cloué sa bière !

Et de sa tombe ils défendraient l'abord !

Et sous leurs pieds il deviendrait poussière !

N'est-il pas vrai; mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

Nous, ses enfants, nous savons qu'un navire

A ses geôliers nuitamment l'a ravi ;

Que, depuis lors, dans son immense empire.

Déguisé, seul, il erre, poursuivi.

Ce cavalier de chétive apparence,

De la forêt ce braconnier qui sort.

C'est loi peat-étre : il vient sauver la France. N'est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

Mais dans Paris, parmi le peuple en fête, J'ai cru le voir; je l'ai vu : c'était lui.

De la colonne il contemplait le faite.

Ému, troublé, je cours; il avait fui.

Reconnaissant un vieux compagnon d'armes. Si de ma joie il a craint le transport, Pour se cacher ma joie avait des larmes.

N'est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

Un matelot, qui connaît l'Inde esclave.

Pour nous servir veut qu'il y soit passé.

U mène au feu le Mahratte si brave.

Et des Anglais l'empire est menacé.

Courant, volant, foudroyant des murailles.

Oui, de l'Asie il revient par le nord.

Hélas ! sans nous qu'il livre de batailles 1 N'est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

Des nations chacune a sa souffrance :

II manque un homme en qui le monde ait foi.

C'est lui qu'on veut; rend&-le vite à la France; Mon Dieu, sans lui je ne puis croire en toi.

Mais, loin de nous, sur des rochers funestes, Dans son manteau si pour toujours il dort.

Ah ! que mon sang rachète au moins ses restes l N'est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

IVIADÀME MÈRE '

AlH

La noble dame, en son palais de Rome, Aime à filer; car, bien jeune, autrefois, Elle 'filait en allaitant cet homme Oui depuis l'entoura de reines et de rois.

• Près d'elle, assise, est la vieille servante

Qur, nouveau-né, le reçut dans sé& bras.

• '-" • .-* * *''.' Au bruit de leurs fuseaux elles disent : Hëlas !

Que la fortune est décevante !

* Madame Laetitia Bonajiarte, qu au temps de TEmpire on appelait Madame Mère, habitait à Rome wi palais, le seul qui ne fût pas iHuminé lors des fêtes données par le pape à TjBmpereur François, p^ de Marie-Louise. Devenue presque aveugle, Madame s'occupait à filer, usage de sa jeunesse, raVt-on dit, et des femmes corses, ifiême d^une condition élevée.

Entourée du respect de tous, elle avait avec elle une vieille servante

d'Âjacdo, qui Tavait aidée à élever ses nombreux en&nts, et qui jouissait de rintimité due à up si loiig attachement»

Madame attend un message de Vienne.

Fils de son fils, elle te sait mourant.

a A son chevet point de mère qui vienne « Yeiller, prier, pleurer, dit-elle en soupirant.

c( J'ai vu la mort fuir aux cris d'une mère;

c( Mais lui, né roi, le pauvre infortuné, (c A nos vainqueurs d'un jour otage abandonné, c( Meurt de la gloire de son père!

c< Sans cette gloire, ah ! le père lui-même « Vivrait encor, soleil de mes vieux jours.

« Un roi déchu, privé du diadème,

« Vingt ans' et plus du sort peut rêver les retours; ce Mais de son char qu'un victorieux tombe, c< Soudain les rois, qui se prosternaient tous,

c< Gourent, sans prendre temps d'essuyer leurs genoux, « Du pied le pousser dans la tombe.

ce Dieu réleva si haut, qu'un noir présage c( Saisit mon cœur pour ce fils bien-aimé.

c< Dieu, disait-on, dans ce héros, vrai sage, c( Au vieux monde croulant donne un Messie armé. « Mais, tout le temps de l'incessante lutte « Où son génie étonna l'univers,

« Tremblantei je veillais, tenant les bras ouverts « Pour le recevoir dans sa chute.

« Napoléon, sous le toit de tes pères,

c( Ton premier âge à flots purs s'écoula.

« Tu m'aimais tant! Âh! chéri de tes frères, « Adoré de tes sœurs, que n'as-tu vieilli là!

a Là de tes fils Dieu bénirait le nombre ;

a J'y vois à peine, ils guideraient mes pas; c< Et là du moins nos pleurs (où ne pleure-t-on pas?) tt Moins amers couleraient dans l'ombre.

« Ton fils sans doute, en longues rêveries, a Vers son berceau qu'entourait tant d'amour a Revole encore, et dans les Tuileries

« Vois ses hochets mêlés aux splendeurs de ta cour. « Bien jeune instruit par sa mère elle-même « Que pour les rois il n'est pas de saints nœuds,

c< Son cœur aura surpris des souvenirs haineux «Sur les lèvres de ceux qu'il aime.

ce Vierge Marie, ah ! tenez lieu de mère c( A cet enfant qui m'a souri si beau.

c( L'unique vœu de ma vieillesse amère.

(x C'est à sa pitié de devoir un tombeau.

« Et, s'il se peut, fils et Français fidèle, « Sans être roi, ni vengeur ni vengé,

« Que dans Paris un jour Tenfant rentre chargé « De la dépouille paternelle. »

Mais on annonce un messager de Vienne.

Madame, il pleure, il est vêtu de deuil. »

Elle sait tout. Il faut qu'on la soutienne; Elle semble à genoux prier sur un cercueil.

«Pauvre orphelin, objet de tant d'alarmes, »

it-elle enfin après un long effort; « Adieu I l'enfant n'est plus ! Ah ! tout mon fils est mort c( Hélas ! et je n'ai plus de larmes. »

Des simples chants que ton grand nom m'inspire,

Napoléon, c'est ici le dernier.

Républicain, s'il a blâmé 'Empire, Sur ta chute et tes fers pleura le chansonnier.

Pour réveiller notre France abattue.

J'exaltai l'homme, et non le souverain.

Puisse la main du peuple incruster dans l'airain Mon nom au pied de ta statue !

DE BÉRAN6ER. 97

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