‹ Dernières chansons de P. J. de Béranger (volume 3)Chapitre 69 sur 97 · L'OLYMPE RESSUSCITÉ · texte numérisé non relu

L'OLYMPE RESSUSCITÉ

Air : Gentille Madelinette, ou : le Violon brisé.

Rien ne s'en va qui ne revienne, Sinon toujours, au moins trois fois.

Des Jésuites qu'il vous souvienne; Qu'il vous souvienne aussi des rois.

Les dieux s'en vont, mais en province.

Là que de dieux j'ai découverts 1 De ceux que le bon sens évince De notre ciel et de nos vers.

J'entre dans une académie.

Où le beau parleur du canton Prédit qu'une école ennemie Aura le sort de Phaéton.

Puis un prêtre, en citant Horace, Me dit : J'ai du vin renommé; Venez dîner sur mon Parnasse, Coteau que Flore a parfumé.

Chez ce curé, rimeur classique, À table je me vois assis Entre Momus, fils de TÀttique, Et Jupiter aux noirs sourcils.

Tout rOlympe dîne à la cure :

Phœbus mange en auteur glouton ; Neptune trinque avec Mercure; Bacchus rit au nez de Pluton.

Si Minerve est toujours bégueule, Vénus, qui tient Mars aux arrêts.

De Champagne arrose la meule Où TAmour dérouille ses traits.

Dieux puissants, leur dis-je après boire, A vos atours secs et mesquins.

DE BÉRAN6ER. 381

En vous, des vieux peintres d'histoire Je crois voir tous les mannequins.

Las! Nos vainqueurs faisant ripaille, Répondent-ils, depuis vingt ans, Ont mis TOlympe sur la paille.

Encor si c'était des Titans!

Mais silence! Apollon s'enflamme^ Le dieu dit : Monsieur le curé, Pour rOlympe, dont je suis Tâme, Ne chantez plus Miserere.

Les doigts de rose de FAurore Vont enGn nous rouvrir les cieux.

Ce qui fut doit renaître encore :

Les morts ne sont jamais trop vieux.

Curé, par un retour de mode, Troquant l'excès contre l'abus, Vous remonterez, d'ode en ode, Du galimatias au phœbus.

C'est nous que la sculpture invoque; La peinture nous reviendra.

Rentrons, pour illustrer F époque, Dans les gloires de rOpéra.

La harpe et la mythologie Vont saper un Pinde ostrogoth ; Pour nous ont combattu : Torgie, Le laid, le trafic et Targot.

Déjà meurt Técole nouvelle; Déjà Satan bâille et s'en va.

Viens, Jupin, du haut de Téchelle Voir dégringoler Jéhovah.

A nous si Tennemi s'oppose.

Passons, sans crainte de revers, Entre les vides de la prose Et le vide plus grand des vers.

Que de bourreaux en prose, en rimes!

Que de meurtres qui font pitié !

Muses, vile, à travers ces crimes Passez sur la pointe du pied.

Grâce aux doctrines éclectiques, En France on doit s'entendre au mieux A redorer les basiliques, A rebadigeonner les dieux.

Las de notre long ostracisme, Paris va nous tendre les bras ; Il prouve assez son atticisme Par le cortège du bœuf gras.

Le Bon Sens, à notre passage.

Dira: Puisque je n'y peux rien.

Vivent les dieux! Qu'importe au sage D'être à la fois juif et païen !

En avant l'Olympe homérique ! Vieux Pégase, accours, et je pars.

Mais respect à la politique !

Ici laissons Neptune et Mars.

Ah ! dit le curé, sur tes traces, Phœbus, nous touchons à nos Gns.

Chantez, Amours, Muses et Grâces Faites la barbe aux Séraphins.

Rien ne s'en va qui ne revienne, Sinon toujours, au moins trois fois.

Des Jésuites qu'il vous souvienne; Qu'il vous souvienne aussi des rois.

LES PAPILLONS

Am

La grand'mère, au temps jadis, Répétait à la fillette :

Prie^ enfant, car tu grandis; Le diable est là qui te guette.

Point de jeux trop séduisants.

Je suis vieille, on doit me croire.

Viens d'une âme de douze ans, Ha Glle, écouter T histoire.

Crains le diable ; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

D*un village mis à sac

Le diable emportait les âmes.

Bis

Il en avait un plein sac^

Qu'il allait jeter aux flammes. •

Las du fardeau, lui, si fort,

S* est assis sous une treille.

La main au sac, il s'endort;

Car Dieu permet qu'il sommeille.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

Des oiseaux l'ont reconnu :

Frères, disent-ils, courage!

Sans bruit; de l'ange cornu Courons entr'ouvrir la cage.

Vite, vite, au sac de cuir Leur bec fait un trou d'aiguille^ Par où, seule, a peine à fuir L'âme d'une jeune fille.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

Il s'éveille ! Où se cacher? L'âme avec les oiseaux vole

Sous le toit d'un saint clocher.

Le malin ne s'en désole.

Dieu me défend d^aller là ; Mais, sachez-le^ ma colombe, Qui de mes rets s'envola Sous ma griffe un jour retombe.

Crains le diable ; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

Satan part ; et les oiseaux De dire à l'âme sauvée :

Âuriez-vous fait des réseaux Ou détruit quelque couvée?

— Non, messieurs les oisillons :

Plus coupable pécheresse, Pour chasser aux papillons, J'ai vingt fois manqué la messe.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

— Dieu sourit au repentir; Suppliez-le bien, pauvrette.

Pour vous nous allons bâtir Un nid dans notre retraite.

Ce toit, qui Téveille aux cliamps^ Vous rend la prière aisée.

Nous vous nourrirons de chants, De fleurs, de miel, de rosée. Crains le diable; mais crois bien Que TEnfer vaut mieux que rien .

N^osant quitter ce séjour, Sous la croix l'âme abritée D'abord soigne avec amour Les petits de la nitée.

Puis ce beau zèle s'éteint ; Même elle néglige encore, Chez des chantres du malin.

Comme eux de bénir l'aurore.

Crains le diable ; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

Certain jour qu'ils vont au loin :

Quel ennuyeux tas de pierres!

DE BÉRANGER. !28t)

Dit-€lle; et qu'est-il besoin D'y sonner tant de prières?

Ciel! aux champs, dans un sillon, Que vois-je? Un papillon brille!

Certe, un si beau papillon N'est pas né d'une chenille.

Grains le diable ; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

Elle vole, et, d'un élan, Jusqu'à l'insecte elle arrive.

Sainte Vierge! c'est Satan Qui lui crie:Âh! fugitive, Je vous tiens. Ne priez pas; C'est trop tard. Vite à mon bouge!

Vous attraperez là-bas Des papillons de fer rouge.

Crains le diable; mais crois bien Que l'Enfer vaut mieux que rien.

Nos oiseaux au toit qui pend Rentrent : l'infortunée !

Le diable à Vml de serpent D'en bas l'aura fascinée, Disent-ils. Où la chercher?

Dans les flammes étemelles.

Sans pouvoir Ten arracher Nous y brûlerions nos ailes.

Crains le diable ; mais crois bien Que TEnfer vaut mieux que rien.

Bù

DE BÉRÀNGER. 29i

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