L'AVENIR DES BEAUX ESPRITS
AiB :
Beaux esprits, adieu voire gloire.
Quand, unis par un droit commun, De leur passé perdant mémoire, Tous les peuples n'en feront qu'un.
Poèmes, chants, drames, harangues^ Sermons de sages et de fous, Dans la confusion des langues, Verront leurs échos mourir tous.
Chaque langue, obscure en sa source.
Messieurs, est le fleuve natal Dont votre barque, dans sa course, Doit subir le courant fatal.
Dès que lauriers, pampres et roses Viennent pavoiser votre bord, Vous rêvez aux apothéoses Qui vous attendent dans le port.
Mais qu'un jour ce fleuve se mêle Aux eaux du confluent humain ; Quel esquif ne sera trop frêle Pour s'y frayer un long chemin?
Là, sous des étoiles nouvelles, Aux afilux de cent régions, On verra sombrer vos nacelles Dans Tocéan des nations.
Si quelque chant, si quelque page Édiappe à tant de flots vivants, Pour en déchiffrer le langage, Ëntretiendra-t-on des savants?
Majestés des Académies, Vous serez, pour les curieux, Muettes comme les momies Que le Louvre étale à nos yeux
Beaux esprits, ce grand inonde à naître, Monde par nous prophétisé, Que gagnerait-il à connaître Les vieux titres d*un monde usé?
Rien ne lui peut être un modèle.
D'où je conclus dès aujourd'hui Que, sur la cime où Dieu l'appelle, Nos voix n'iront pas jusqu'à lui.
DE BÉRANGER. 35i