Derniéres heures de Rachel
Témoin de la mort de Hachel, nous croyons devoir consacrer quelques mois à ses dernières heures. On trouvera peut-être que dans notre récit nous donnons beaucoup de place à l'admiration. Ce n'est pas notre faute; la mort de Racbel, comme sa vie d'artiste, fut on effet admirable.
Nous fûmes appelé auprès de Racliel par une dépêche télégraphique du 31 décembre dernier. Le surlendemain, 2 janvier, nous arrivions au Canet, où nous avait devancé notre honorable confrère le docteur
B La célèbre tragédienne occupait une portion de
la villa Sardou, demeure délicieuse de l'homme de bien
dont elle porte le nom : paysage et température à souhait, l'Italie en deçà de Var, avec son ciel et son soleil de printemps en janvier. Mais le climat, pas plus que la médecine, n'opère des miracles.
Lorsque nous entrâmes à la villa Sardou, tout espoir était perdu. Les amis de la malade ne se faisaient plus d'illusion; quant à la malade, elle ne s'en était jamais fait. Depuis deux ou trois ans, elle semblait avoir le pressentiment d'une tin prochaine; rien ne pouvait la distraire de cette sorte d'idée fixe, qui, d'ailleurs, ne lui inspirait pas le moindre effroi. Rachel ne voyait dans la vie qu'un drame, et dans la mort qu'un dénoûment; l'artiste se retrouvait partout, à la ville, à la campagne, sur le lit de douleur aussi bien qu'au théâtre. Rachel était fataliste; c'était un des côtés faibles de cette puissante intelligence. Cet esprit si élevé était parfois accessible à des préjugés vulgaires; qui n'a pas eu les siens ! De là une fâcheuse indifférence pour les soins les plus nécessaires, qu'elle eût complètement négligés sans les prières, les supplications . incessantes de mademoiselle Sarah, qui veilla sur sa sœur comme une mère veille sur son enfant. Était-elle heureuse, la pauvre malade, lorsqu'elle parvenait, chose difficile, à se soustraire un moment à la vigilance de mademoiselle Sarah pour éluder l'exécution d'une ordonnance ! L'enfant qui réussit à faire un tour malicieux à un maître grondeur n'en éprouve pas plus de joie. Jamais plus de caprices ne s'allièrent à tant de génie.
Nous comprîmes donc, dès notre arrivée au Canet,
que nous allions assister à une agonie. Notre émotion fut grande à la vue de cette femme, entourée de tant de renommée, se mourant à trente-huit ans, en pleine connaissance de sa situation. D'autres ont dit, mieux que nous ne saurions le faire, ce que fut Rachel. Autant de pas dans la carrière dramatique, autant de triomphes. A l'âge où le talent naît à peine chez les autres, le génie, inné chez elle, brillait du plus vif éclat. La jeune fille entra, non en débutante, mais en reine au Théâtre-Français; dès le premier jour, elle prit la première place, plus étonnée que personne de sa propre grandeur. Les dix-huit années qu'elle donna à la scène furent dix-huit années d'ovations; pas un jour de défaillance, pas un succès contesté, pas une ombre à la gloire de l'heureuse artiste, toujours égale à elleni^iiie, c'est-à-dire toujours supérieure à tous. L'Europe entière nous l'enviait, les capitales se la disputaient, les souverains la comblaient de présents, la foule des admirateurs la couvraient de fleurs ; partout on lui versait l'or à pleines mains. Et cette femme, idole de tant de nations, nous la voyons succomber à trente-huit ans, nous accourons à son appel, c'est pour être témoin de sa mort! Oui, notre douleur fut profonde. A côté du médecin, il y a toujours l'homme avec ses faiblesses, son cœur, ses larmes et son admiration. Ah! s'il était vrai, comme on le suppose communément et bien à tort, que la pratique de la médecine dût dessécher en nous la source des larmes, ou étouffer en notre âme le sentiment du beau, autant nous aimons notre art, autant nous le maudirions.
Lorsque nous la vîmes, llachel n'étail plus que l'ombre d'elle-même. D puis longtemps déjà la pbthisie pulmonaire était au troisième et dernier degré. Son visage avait la blancheur de la couche sur laquelle elle reposait; la voix était faible, la parole brève. Le peu de vie qui lui restait semblait s'être concentré dans ses yeux, plus expressils que jamais. L'intelligence et la puissance de volonté survivaient à l'être physique; sans la connaître, on eût deviné la femme supérieure. La défaillance du corps avait accru plutôt que diminué le prestige qu'elle exerçait autour d'elle avant les ravages de phthisie ; on se sentait, pour ainsi dire, plus près de son âme.
A titre d'enseignement, mentionnons ici une funeste habitude, qui était venue aggraver la maladie en la compliquant. Pour vaincre l'insomnie, Kachel , depuis longtemps, recourait au laudanum, dont l'abus peut avoir des conséquences mortelles. Ne l'accusons pas. Celui qui naît dans la foule ne s'élève que par d'héroïques efforts, par des prodiges de courage et de persévérance. Que de veilles Rachel dut consacrer à l'étude de son art et à la création des rôles qui ont fait sa gloire? Or, les travaux excessifs, aussi bien que la surexcitation de la scène, effraient le sommeil. Elle avait cru pouvoir le demander aux narcotiques, jouant ainsi sa santé, sa vie, pour un peu de repos. Les plaisirs que nous donne l'artiste lui coûtent cher ; trop souvent, les heures de bonheur qu'il nousprocure sont autant de jours, de mois, d'années retranchés de sa propre existence. Le génie, a dit Buffon, c'est la
patience; plus que cela, le génie, c'est le sacritice de soi.
Rachel s'éteignit le lendemain, 3 janvier, à onze heures du soir, vingt-neuf heures après notre arrivée. Ces longues heures, nous les passâmes en grandepartie au chevet de son lit; nous voulûmes partager les fatigues et les angoisses des derniers moments. Nous pûmes ainsi suivre pas à pas la marche de l'agonie. Nous observâmes ses progrès sur ce front dont les plis ont fait frissonner tout ce que l'Europe compte d'hommes lettrés; nous les observâmes dans ce regard, miroir, d'une effrayante sûreté, des luttes, des chocs et de tous les déchirements du cœur humain. Nous vîmes, en quelque sorte, la mort envahir graduellement son être, comme le marin voit l'orage, qui s'élève de l'horizon, s'étendre, se développer, s'amonceler, et, de proche en proche, gagner tous les points du firmament. Le mal alla toujours empirant ; pas une lueur d'espérance : du moins la mort fut loyale, elle ne trompa personne.
Rachel nous avait accueilli le sourire sur les lèvres , avec des paroles pleines de bienveillance et de courageuse résignation. Avant de rendre le dernier soupir, elle songea encore à nous et à tous les amis qui se pressaient autour d'elle. Sa main, déjà glacée, chercha les nôtres. Elle nous dit, du geste, un suprême adieu que ses lèvres ne pouvaient plus prononcer. Nous ne savons ce que fut Rachel dans sa vie privée; elle s'était élevée trop haut pour ne pas exciter l'envie" et la calomnie; mais il nous appartient d'attester que
ses derniers moments furent ceux d'une grande et noble femme.
Que de force d'âme dans ce corps si frêle, même avant la maladie! Dirons-nous que ce fut elle qui commanda son autopsie et le transport de ses restes à sa famille, à Paris ! Nous doutons que Corneille, Racine, Voltaire, eussent osé prêter de semblables préoccupations aux héroïnes de leurs tragédies. Il était réservé à l'incomparable interprète de leurs œuvres de pousser le courage , le détacbement de la vie au delà des limites qu'eux-mêmes lui assignaient. Racbel détachée de la vie!... qui donc, mon Dieu! devrait y tenir?
Au reste, rien de ce qui la concernait , ou de ce qui pouvait intéresser les siens, ne fut oublié. Elle régla toutes choses, non comme une mourante , mais avec le sang-froid d'une personne qui, avant de partir pour un long voyage, donne des instructions à sa famille et à ses serviteurs. Dans la nuit du 2 au 3 , elle dicte ses dernières volontés; l'épuisement de ses forces l'oblige à s'arrêter. Le 3, à neuf heures du matin, violente suffocation. La crise passée, elle reprend sa dictée, commencée dans la nuit , au point où elle l'a laissée , relit le tout avec soin, indique des corrections, puis se soulève sur son lit et signe. Plus tard , elle distribue aux personnes présentes des souvenirs, dont la valeur mercantile s'efface à côté de celle qu'ils empruntent au moment solennel où sa main les remet dans les mains de ses amis. Elle avait le tact qui vient du cœur; elle distinguait avec un merveilleux instinct le don qui devait être le plus agréable à chacun.
Que de scènes déchirantes autour de cette malade, si calme elle-même, aux approches du trépas! A dix heures du soir, nouvelle suffocation, plus violente que celle du matin. Après une heure de lutte, ses yeux se ferment, une pâleur extrême se répand sur son front , que la souffrance avait momentanément coloré; sa lête s'est penchée comme celle d'une victime lasse et résignée, attendant le coup qui doit la délivrer. Mademoiselle Sarah, épouvantée, appelle Rachel; elle la conjure, mais inutilement, de lui répondre : elle interroge le coeur, pendant que nous interrogeons lo pouls. A peine sent-on quelques légers battements, dernières vibrations d'une vie qui touche à sa fin. Rose, la servante affectueuse, dévouée , infatigable , fond en larmes et tombe à genoux au pied du lit de sa maîtresse. Au milieu de ce tableau navrant, nous apercevons pourtant un visage toujours serein, celui de Rachel : le sourire semble errer sur ses lèvres.
A ce moment, quelques coreligionnaires, accourus de Nice en toute hâte, pénètrent dans la chambre mortuaire sur l'invitation de mademoiselle Sarah. Le Livre sacré est ouvert, ce livre que nous avons tous, au milieu des jeux de notre enfance, épelé sur les genoux de nos pères. Les choses de ce monde sont passées ; les derniers liens qui attachent une âme immortelle à un corps terrestre sont brisés ou vont bientôt l'être : il ne reste plus qu'à pleurer et prier. Les Israélites entonnent, dans la langue des Prophètes , les chants de l'agonie; ces chants, le sens en échappe à notre esprit, mais notre âme les comprend , notre cœur nous les
explique : il nous semble entendre une évocation de la tombe, qui s'entr'ouvre pour appeler à elle un être encore vivant 1 C'est la première fois de notre vie que nous assistons à une cérémonie de l'ancien peuple de Dieu, et celle dont nous sommes témoin, au milieu de la nuit, nous jette dans un trouble inexprimable.
Notre imagination, si calme d'habitude, nous transporte bien loin du rivage de la Méditerranée , et plus loin encore des temps présents. Nous nous demandons si nous ne sommes pas sous la tente des Patriarches , au pied de Sion, en l'ace de la cité éternelle; nous nous demandons si ce n'est pas dans ces lieux saints, berceau et poussière de nos pères, que nous voyons expirer une fille d'Israël , la première entre toutes; hier encore la joie et l'orgueil de la génération. Ces voix qui pleurent autour d'elle, ne sont-ce pas les voix antiques , les mêmes qui remplirent si souvent le désert de leurs lamentations? Étrange destinée que celle de ce peuple, notre aîné à tous, dépositaire des archives du genre humain, condamné à traîner ses deuils par toute la terre à travers les siècles et les persécutions 1 Des nations le repoussent encore ; pour se venger , il nous donne nous ne savons combien de noms illustres, entre autres Rachel!
Noire esprit s'égarait au milieu d'une foule de souvenirs bibliques, lorsqu'un incident inespéré vint nous rappeler à la réalité.
Rachel respire, ses mains se joignent, ses paupières se soulèvent, comme si elle sortait d'un paisible sommeil. Son premier regard, un de ses regards à elle, est
un remerciement d'une tendresse admirable; elle l'adresse à la sœur qui , au milieu de tant de peines et de douleurs, n'a pas oublié d'appeler sur son lit de mort les bénédictions du ciel. Ensuite, nous l'entendons murmurer les prières dont le bruit a frappé son oreille et répéter avec ses coreligionnaires : « "Son, tu ne meurs pas, car tu vas vivre ; Dieu t'ouvre son sein; envole-toi, envole-loi. »
Ici, nous devons renoncer à -traduire les impressions des assistants ; une apparition ne les eût pas plus émus. Racbel était si belle dans ce moment, son regard était si plein de foi et d'allégresse, son front si radieux, qu'on eût dit qu'elle s'éveillait à la vie éternelle, au milieu des tribus de la Jérusalem céleste.
Ce réveil ne pouvait être un espoir, ce n'était qu'un répit, une dernière lueur d'une flamme qui va s'éteindre, un adieu suprême jeté à cette vie périssable, du bord de la fosse.
Quelques minutes après, sans lutte, sans effort, sans souffrance nouvelle, Rachel rendait son âme à Dieu. .
Pour ne rien omettre dans notre récit , nous devons mentionner une double coïncidence qui produisit une vive impression sur l'imagination populaire , toujours si prompte à environner certains morts de circonstances merveilleuses.
Au moment où Racbel expirait, la pluie, fort peu indiquée par l'aspect du ciel, vint subitement frapper les contrevents de la cbambre mortuaire. L'observation, d'accord avec les indications de la science, prouve
dc reste que l'approche des météores aqueux peut bàler les dernières heures d'un mourant et faire ainsi coïncider l'agonie avec un changement de temps. Mais les croyances de beaucoup d'Israélites n'admettent pas une explication si simple. Aux yeux du peuple qui professe ces croyances, un semblable rapprochement atteste que les anges pleurent et accueillent au milieu d'eux l'àme de la personne qui vient de trépasser.
Toujours à la même heure, des habitants du Canet aperçoivent ou croient apercevoir quelques flammes au-dessus de la villa Sardou. Rachel était devenue l'idole de la contrée. Les voisins accourent, croyant à un incendie. Pas de traces d'un semblable sinistre dans la maison. Mais ils apprennent que la grande tragédienne a cessé de vivre. Plus de doute; c'est son âme qu'ils ont vue s'envoler au ciel, tous en sont profondément convaincus; le temps ne fera que fortifier leur foi. Nous oserions presque prédire qu'un jour viendra où ce prodige occupera une grande place dans la légende locale.
Heureusement la gloire de Rachel n'a pas besoin de la recommandation des préjugés populaires, auprès des générations futures. Jusqu'à ce que l'art dramatique, né avec la civilisation, s'éteigne' avec elle, sur cette terre où tout passe, la mémoire des hommes conservera fidèlement deux noms, désormais unis par la tombe : Rachel et ïalma.