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CHAPITRE IV

TRAITEMEXT DE L'AUTEUR.

Nous venons d'énumérer une foule de traitements ; nous ne finirions pas si nous voulions citer toutes les substances que la science ou l'empirisme ont mises en jeu pour combattre la phthisie pulmonaire. Ce nombre presque incalculable de médications est une preuve trop évidente de l'impuissance de la médecine dans un grand nombre de cas. Il n'y a donc point de remède contre la phthisie pulmonaire '? Ceux qui en sont atteints sont donc voués inévitablement à une mort prématurée? Non! disons-le hautement. Le plus souvent, l'impuissance de notre art tient à des causes qu'il importe de mettre en évidence.

La plupart des poitrinaires ne recourent aux soins des praticiens que lorsque l'affection est déjà sur une pente fatale. Comme les premiers symptômes ne les empêchent pas de vaquer à leurs occupations habituelles, et ne les fatiguent que très peu ou même pas du tout, les premiers symptômes ne leur donnent

qu'une inquiétude passagère. Quelques-uns pourtant se font ausculter et percuter la poitrine; mais en l'absence de signes évidents de phthisie, ils sont vile tranquillisés; ils s'endorment dans une sécurité perfide pour se réveiller trop tard. L'ennemi a t'ait des progrès, quelquefois irréparables, pendant le sommeil.

Certains individus, plus craintifs que les autres, s'éliraient d'abord à la moindre toux , ce dont nous nous garderons de les blâmer; peut-être cette toux est-elle le premier écho de la sape qui doit miner l'édifice. Mais cette indisposition, après avoir duré quelque temps, s'arrête pour revenir six mois, un an plus tard, et ne durer encore que quelques semaines. Alors l'individu se rassure et finit par ne voir que des irritations sans conséquence, là où des yeux exercés découvriraient les premiers symptômes d'un danger réel. Le mal, à cette première manifestation, serait aisément étoutl'é.

D'autres personnes, qui pourraient se déplacer et fuir pendant l'hiver le séjour du nord qui leur est funeste, n'en font rien, retenues qu'elles sont parleurs plaisirs, leurs affaires, les soins d'une fortune qui, hélas ! va bientôt leur échapper.

Dans ces divers cas, le tort peut bien être quelquefois un peu aussi du côté du médecin, trop ménager d'avertissements auprès de ses clients. On doit interroger en même temps et le physique et le moral. Il y aurait, sans nul doute, imprudence souveraine à faire des révélations trop complètes à un malade pusillanime. De tous les maux, le plus difficile à guérir, c'est la peur, chez bien des gens du moins; mais auprès

d'un malade indifférent, sceptique, frondeur, car il y en a de toutes sortes, nous n'hésitons pas à pousser nos avertissements aussi loin que la chose est nécessaire pour nous assurer une soumission complète, absolue. Hors de là, pas de cure possible. Des prescriptions incomplètement , négligemment exécutées, ne sauraient aboutir; si nos ordres ne doivent pas être suivis à la lettre, il est inutile que nous les donnions. A cet égard, pas de transaction possible : tout ou rien.

En un mot, autant nous nous efforçons de relever le courage chez les faibles, ceux que la crainte prédispose à une obéissance entière et empressée, autant nous mettons d'instance à vaincre les rebelles, dussions-nous iiller jusqu'à des révélations complètes. Après tout, est-ce que les secrets que nous cherchons à faire ne sont pas, pour un grand nombre de malades, de purs secrets de comédie? Un traitement prolongé, la nature des remèdes qui en sont la base, ne leur révèlent-ils pas, le plus souvent, le caractère de l'affection dont nous cherchons à les guérir? Le mystère a aussi ses inconvénients : que de malades sont plus tourmentés par le doute qu'ils ne le seraient par la connaissance de la réalité, quelle qu'elle fût!

L'ignorance absolue aurait souvent d'autres dangers. On ne guérit pas d'une phthisie en quelques jours ni en quelques semaines. Les médications qui agissent promptement n'ont que îles résultats éphémères : or, le malade est impatient de secouer le joug du docteur. Si celui-ci ne va pas vite, il ira trouver le charlatan, l'homme à la panacée universelle, celui qui enlève une

maladie avec la prestesse d'un arracheur de dents. Celui-là a des partisans non-seulement dans la rue, mais presque dans les salons; la crédulité humaine s'étend plus loin et plus haut qu'on ne pense. Si vous n'avez point préparé votre malade, à la patience par quelques mots sur la nature de son affection, soyez bien convaincu qu'il vous échappera au moment peutêtre où il entrera en voie de guérison. Vous devez vous estimer heureux si l'opinion publique ne fait pas encore peser sur vous la responsabilité des méfaits du prétendu faiseur de miracles.

Nos premiers soins s'adressent donc au moral du malade. Eu même temps que nous auscultons le corps, nous auscultons l'àme aussi, nous réglons notre langage selon les sons qu'elle rend.

Puis viennent les questions sur les prédispositions, sur les maladies antérieures, les premiers symptômes de la maladie actuelle, les remèdes employés et leurs résultats. On ne saurait trop sonder profondément le terrain sur lequel on doit opérer.

Ensuite, nos premières prescriptions dans laphtlusie, comme dans toutes les maladies, s'appliquent au tube digestif. Si l'organe chargé d'élaborer les médicaments et d'en verser les principes vivifiants dans la circulation générale, est embarrassé, obstrué., irrité, comment remplira-t-il sa mission? Lorsqu'un filtre est chargé d'anciens résidus, ne faut-il pas, de toute nécessité,- le nettoyer? Les insuccès viennent en grande partie de ce que cette partie élémentaire n'est pas suffisamment comprise. Un vieux médecin disait : Quand les roues

du moulin s'arrêtent, on doit, avant tout, curer le canal servant à y amener l'eau. Nous disons comme lui. Nous disons qu'il faut commencer une cure par le commencement, ne connaissant pas encore le moyen de la commencer par la fin. Nous posons en principe qu'un tube digestif embarrassé, et dès lors malade, ne peut venir en aide à d'autres organes malades. C'est ce que nous établirons ailleurs avec une entière évidence.

Nous avouons nos sympathies pour M. Purgon, cette innocente victime des railleries d'un grand écrivain. A Molière, nous opposerions au besoin Voltaire, qui, avec une santé délicate et à travers tant de travaux et de vicissitudes, arriva tout tranquillement à ses quatrevingt-quatre ans, en prenant son petit laxatif chaque semaine, et en décochant chaque jour ses traits les plus acérés contre la constipation et les constipés; soutenant, avec un peu de raison peut-être, que Richelieu fut cruel parce qu'il ne pouvait aller à la selle ; opinion partagée, du reste, par toute la cour.

Nous laissons au vieux philosophe la pleine et entière responsabilité de ses écrits sur bien des choses. Mais dans une question d'hygiène et de santé, il est bon de consulter tout le monde, même Voltaire; le simple bon sens vaut quelquefois la science, à plus forte raison le génie.

La constipation est la pierre d'achoppement de la plupart des médications. C'est elle qui obstrue les voies par lesquelles l'eau doit arriver au moulin. C'est donc contre elle, que doivent être dirigés les premiers efforts. Lorsque les voies digestives sont en bon état, un re-

mède en vaut dix; disons mieux: dans ce cas, un remède est un remède, dans le cas opposé, un remède n'est rien, si toutefois il n'est pas un danger. De là, la réussite de la même médication cliez les uns, et sa non réussite chez les aulres. Le principal laboratoire des substances que nous administrons, ce n'est pas l'officine du pharmacien, c'est le tube digestif du malade; or, des laboratoires essentiellement différents ne peuvent donner des résultats identiques.

Après le traitement préparatoire, le traitement spécial. Ici, on le comprendra, nous ne pouvons avoir la prétention de donner une formule générale. La seule ordonnance qui convienne à tout le monde est celle qui ne peut faire ni bien ni mal à personne. Autant de cas, autant de variétés dans la médication.

Mais disons encore un mot du régime, partie grandement traitée dans la première partie de notre travail. Nous avons vu des auteurs prescrire le régime tonique, et d'autres la diète lactée; les premiers et les seconds en font un usage exclusif. 'C'est là ce que nous combattons; nous y voyons la source de beaucoup d'insuccès. Le régime dépend essentiellement de la nature de la maladie. Pour nous, il y a physiquement deux principales espèces de phlhisiques : les uns ont le teint pâle, mat ou légèrement jaunâtre, les chairs molles, le caractère indolent; les autres ont la peau blanche, rosée, fine, délicate, se colorant à la moindre émotion; ils ont de la gaieté, de l'enjouement. Chez ceux-ci la diète lactée réussit parfaitement; chez ceux-là le régime tonique et même épicé doit être mis en

usage. Les derniers sont plus prédisposés à ce l'on appelle la phthisie galopante ou phthisie aiguë. Aussi voit-on chez eux, dès le début de la maladie, les symptômes disparaître comme par enchantement sous l'influence de quelques saignées plus ou moins répétées, d'applications de sangsues ou de ventouses scarifiées. Chez eux, si nous pouvions nous exprimer ainsi, la phthisie est plut aiguë, chez les autres plus chronique. Au reste, quiconque veut examiner avec soin les tuberculeux s'aperçoit bien vite que la marche de l'affection n'est pas la même dans ces deux espèces de cas.

Chez les uns et les autres, nous y revenons, guerre persévérante, infatigable à cette terrible constipation habituelle qui entretient l'engorgement des vaisseaux sanguins de la partie supérieure du tronc, et qu'il faut surtout craindre dans le cas où le régime tonique" et épicé est de rigueur. La plupart de ces malheureux malades que l'on regorge de potions, dites calmantes et à base d'opium, doivent la moitié de leurs souffrances à la constipation si bien entretenue par ce genre de médication. Nous ne saurions trop nous élever contre l'abus de l'opium et de ses composés (extrait thébaique, laudanum, etc.) dans le traitement de la phthisie pulmonaire. Pour procurer un peu de sommeil aux tuberculeux, il semble que l'on ne connaisse que l'opium, dont il faudra successivement porter la dose à des quantités vraiment enrayantes; nous ne nous en servons presque jamais, et nous nous en félicitons. Ce sommeil factice, qui semble soulager un moment, est

plus nuisible qu'utile ; on le procurera d'ailleurs en combattant la cause de l'insomnie, qui se trouve fréquemment dans le tube digestif. Nul ne se doute des désordres que peut amener la constipation habituelle. Nous les ferons ressortir dans notre prochaine publication; nous nous contentons ici de donner le conseil d'y veiller avec soin dans le traitement de la phthisie pulmonaire. On arrivera ainsi à conserver à l'estomac l'énergie nécessaire, à diminuer la congestion pulmonaire, à se passer de l'usage funeste de l'opium, et on préviendra la diarrhée, si fatale aux phthisiques.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit de l'habitation et des voyages ; nous nous bornerons à faire l'énumération des médicaments que nous mettons le plus souvent en usage.

lodure de fer. — Nous nous en abstenons chez ceux de nos malades qui nous semblent prédisposés à la phthisie aiguë; dans ce cas, il nous a paru que, loin de calmer les symptômes, il les aggravait.

Ce sont les dragées de proto-iodure de fer inaltérable que nous ordonnons le plus souvent.

Nous remplaçons ï'iodure de potassium par le bromure de potassium, d'après la méthode de notre savant confrère et ami, M. V. Duval. Nous faisons prendre tous les matins, dans une tasse d'infusion amère, une cuillerée à bouche de la dissolution suivante :

Bromure de potassium .... 6 grammes.

Eau distillée 200 —

Nous prescrivons souvent l'huile de foie de morue , mais associée à un peu d'alcool, comme le fait M. Lombard (de Liège). La boisson habituelle de tous nos malades est l'eau de goudron. Elle nous a rendu de grands services. Elle peut répugner au début; mais l'habitude dissipe rapidement le dégoût. Il convient de la préparer à froid ; on verse dans un pot de terre verni 25 ou 30 grammes de goudron liquide , et on remplit le pot d'eau. Au bout de vingt-quatre heures, après avoir rejeté la partie huileuse qui surnage le liquide, on boit ce dernier par verrées, dans la journée et aux repas , mêlé à du vin ou à du lait. Au fur et à mesure que l'on boit , on remplit de nouveau le vase.

Les eaux alcalines , légèrement iodurées, nous ont constamment donné de bons résultats. Les sels alcalins empêchent l'engorgement des vaisseaux lymphatiques et tendent, à la longue, à dissiper celui qui peut déjà exister. Les eaux minérales naturelles que nous ordonnons le plus souvent sont celles de Condillac (Drôme). Nous avons fait connaître les motifs de notre préférence; il serait inutile d'y revenir. Nous ajouterons seulement que la conservation de l'appétit, si utile dans toutes les allcdions , est un de leurs nombreux privilèges.

Tartre stibié. — C'est particulièrement chez les tuberculeux prédisposés à la phthisie galopante que nous l'employons. Chez eux, l'effet se fait sentir en moins de vingt-quatre heures; il suffit d'en prolonger

un peu l'usage pour arrêter la toux. Voici notre formule de prédilection :

Émétique, de . 0,20 centigr. à 0,30 centigr.

Eau de laurier- cerise, de . . 10 à 15 grammes.

Sirop 30 —

Eau , de 250 à 350

A prendre, par cuillerées à bouche, toutes les heures ou toutes les trois ou quatre heures, selon les cas.

Dès le début de l'affection, l'émétique, administré à dose vomitive et continué quelques jours, devient une arme puissante entre les mains des praticiens.

Soufre. — Nous l'employons très souvent à l'état de Heur de soufre, et à la dose de 0,025 m. à celle de 0,05 centigr., soir et matin, ou le soir seulement. A l'aide de ce moyen, nous avons calmé des toux opiniâtres.

Nous avons essayé souvent les aspirations de vapeur d'iode ; nous devons avouer qu'elles ne nous ont jamais réussi : aussi y renonçons-nous, jusqu'à ce que l'on nous spécifie les cas où elles donnent de véritables succès.

Nous sommes tout à fait partisan des aspirations d'acide carbonique, mais non de l'acide carbonique de nos laboratoires de chimie , qui ne ressemble en rien à celui des sources minérales naturelles.

Les phthisiques aiment beaucoup respirer ce dernier, tandis que souvent leurs symptômes s'aggravent sous l'influence de l'acide carbonique des chimistes.

Comme adjuvants très utiles de nos divers médicaments, nous citerons les amers, le quinquina, la gentiane, le houblon, la chicorée, la camomille, l'iiyssope; l'emploi de quelques substances externes, telles que le diachylon et le papier chimique pour recouvrir la poitrine, la pommade slibiée, l'eau sédative, l'alcool camphré, les frictions à l'iodure et au bromure de potassium, etc. Nous le répétons : nous ne pouvons rien formuler d'une manière générale; autant de cas, autant de médications diverses. Nous finirons en recommandant spécialement l'emploi des alcalins; ailleurs, nous baserons solidement notre conviction sur l'effet de ces sels. Disons encore que les scrofules, laphlhisie pulmonaire en particulier, seront, plus tard, nous osons l'espérer, traitées presque uniquement par les alcalins provenant surtout de la distillation des eaux minérales naturelles

Nous avons exposé les idées de chacun ; nous avons énoncé les nôtres ; nous avons rapidement résumé le fruit des recherches auxquelles nous nous sommes livré et celui de nos propres méditations. A ce que nous ont appris les livres, nous avons joint ce que nous a appris le chevet du malade , cet autre livre plus instructif encore que le premier. Puisse notre exemple avoir de nombreux imitateurs !

La phthisie pulmonaire fait des ravages, chaque jour

croissants, au milieu de nos populations. Elle prend

ses victimes partout : en haut , en bas, au sein de la

misère et au sein de l'opulence, au foyer du travail

ndustriel et au foyer des arts Chaque matin, la presse

— 9fi —

annonce au pays une perle nouvelle : tantôt c'est une grande tragédienne, tantôt un poète aimé de tous, tantôt \in savant illustre qui succombe. Au corps médical incombe le devoir de réunir, combiner, coordonner ses efforts contre celte redoutable affection, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à l'étouffer. L'umvre est grande, mais elle n'est pas au-dessus de son dévouement; serait-elle au-dessus de sa puissance? Au milieu des merveilles de notre temps, en présence de ces admirables découvertes qui, en moins d'un demi-siècle, ont fait d'un vieux monde un monde tout nouveau , nous ne croyons pas à l'impossible : l'utopie de la veille, c'est la vérité du lendemain; aujourd'hui, il n'y a d'absurde que l'incrédulité systématique.

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