ENVOI
Sain d'esprit, mais le corps malade, Par un temps d'orage, agacé.
J'ai composé cette ballade Du vieillard et du trépassé.
Je n'entends plus tomber la grêle, Le soleil brille de nouveau, Et son premier rayon se mêle A la dernière goutte d'eau.
Tout s'éclaire encor dans le monde, Les champs et les esprits chagrins ; Les épis de la moisson blonde Penchent leurs fronts chargés de grains.
Plus loin les neiges éternelles, Là-haut des nuages errants Tournent en déployant leurs ailes Comme un grand vol de cvgnes blancs.
Je vois passer sous ma fenêtre Les femmes aux regards charmants.
Elles s'en vont, rêvant peut-être Toilette neuve ou vieux romans.
Elles s'en vont, fleurs à la joue, Belles de la saison des eaux, Tandis que la brise secoue Les longs rubans de leurs chapeaux.
Des ombrelles à leur main fine, Elles laissent sur les sentiers Des empreintes où l'on devine La petitesse de leurs pieds.
Je me promène on prends un livre.
Ma plume urt sur le papier, egoûte lebcoonheur de vivre, J'oublie et je suis oublié.
Je ne veux rien savoir, j'ignore Ce qu'on prépare et ce qu'on dit, Et si l'bomme retourne encore A la fange dont il naquit.
M. Tbiers marcbe à la montagne.
Qu'importe ? Je me suis moqué De Gambetta. Codés manqué Qui garda bien le pont d'Espagne.
Ma gaîté feinte n'est qu'un songe, L'esprit et l'âme ont leurs besoins.
On dit : « J'oublie, » eh ! non, mensonge. Mais peut-être on se souvient moins.
Toujours, partout, il faut qu'on pense Aux jours anciens, au temps nouveau.
On songe à toi, pays de France!...
La patrie est tombe et berceau.
C'est ici que j'aurais dû mettre Un petit doigt de sentiment.
Mais le temps fuit, je clos ma lettre, Et je brusque mon dénoûment.
J'ai bien employé ma journée, Je vais à la boîte, où, pour vous, Je jette cette épître ornée D'une République à cinq sous.
Arrivera-t-elle ? peut-être !
Les messages ont leur destin.
Comme les bommes, une lettre Trop souvent s'égare en cbemin.
15 juillet 1872.
Hier, les révolutionnaires ont célébré l'anniversaire du 14 juillet 1789. Gomme d'habitude, des banquets, des libations et des discours. Ces ennemis de tout ordre moral et de tout pouvoir humain ont, dans le mal, une logique qui ne dévie jamais. Il appert de plus en plus, qu'entre eux et nous, rien n'est pareil et rien n'est commun, ni les mœurs, ni la pensée, ni même le langage. Leurs souvenirs sont nos regrets, et leurs triomphes nos douleurs.
C'est le 14 juillet 1789 qu'a succombé la Bastille. C'est la date de la décadence, l'aurore de la Révolution! Et cela, non parce qu'un amas de pierres et de sable s'est écroulé
sous des mains violentes, mais parce qu'une première et mortelle atteinte fut portée à la royauté, fondatrice et salut de la nation. Ce jour-là, a dit M. Gambetta dans sa langue indocile, « un monde nouveau , celui de la dignité individuelle et de la volonté laïque, a fait son entrée dans le monde. » Ce jour-là, dirai-je, avec une raison et un français plus corrects, la Révolution a fait son entrée dans le monde : et par Révolution, j'entends le mépris de la justice et le droit de la folie. Le respect était perdu de la vie humaine et de la majesté royale ; les bêtes déchaînées avaient goûté le sang dont elles ne devaient jamais oublier l'acre et terrible saveur. L'alliance venait de se rompre entre la France et la monarchie, la liberté et le droit, et dès lors commençait ce drame fortement mêlé de ridicule et d'horreur, qui fit monter le prince à l'échafaud et rouler le peuple à l'abîme.
La prise de la Bastille fut, on le sait, le coup d'essai de la garde nationale à son berceau. La vieille forteresse avait, au dire de
M. Thiers, qui n'est pas suspect, une garnison de trente-deux Suisses et de quatre-vingt-deux invalides. Contre cette poignée d'hommes se rua une masse considérable de gardes françaises, de bourgeois et d'ouvriers traînant canons, piques et fusils. Un des chefs de la foule s'appelait Hullin. Cet Hullin devint général, et, quelques années plus tard, il présidait la commission militaire devant laquelle comparut le duc d'Enghien. 11 est ici-bas de singulières aptitudes et de fatales destinées, mais il est rare que l'homme se démente et se contredise : tel il débute, tel il termine, et la tin couronne son œuvre.
L'attaque dura longtemps. Quand toute espérance fut perdue de lutter avec trente hommes contre une multitude, le gouverneur de Launay se saisit d'une mèche allumée et voulut faire sauter la place. La garnison s'y opposa et se rendit sous promesse de la vie sauve. Un pont s'abaisse et la foule se précipite. Quelques instants plus tard apparaissait au bout d'une pique la tête coupée du gouverneur de Launay. Trois de ses officiers eurent
le même sort. Ce furent les premiers martyrs. La Révolution commençait.
Presque au même moment, on conduisait au Palais-Royal pour y être, disait-on, jugé, le malheureux Flesselles, prévôt des marchands. Son crime était d'avoir refusé des armes à la populace révoltée. Il n'arriva pas même à destination et ne put comparaître devant ses prétendus juges. Il fut tué au coin d'une rue d'un coup de pistolet ; le sang innocent avait déjà largement coulé et un patriote sincère, le duc de la Rochefoucauld, s'écriait, dans une tristesse prophétique : « Il est bien difficile d'entrer par une pareille porte dans la véritable liberté. » Eh! sans doute, on n'allait pas à la liberté dont on voilait déjà l'image un instant entrevue, mais à la tyrannie de la foule venant aboutir au despotisme d'un César.
J'emprunte ces détails d'une lugubre histoire, à un remarquable travail de M. de Larcy, qui fut ministre1. Trois jours plus tard,
1. M. de Larcy avait donné sa démission de ministre des travaux publics le 27 juin 1872.
Louis XVI entrait à Paris. * Je jure, dit le roi, qu'il n'y aura jamais une goutte de sang français versé par mon ordre. » Le monarque, qui, au début de son règne, avait aboli la torture, fut fidèle à la parole donnée. Mais la fureur du peuple souverain se substituait déjà à la clémence des rois dépossédés. Le vingt-deux juillet, on arrêta à vingt lieues de Paris, Foulon, conseiller d'État, et Berthier de Sauvigny, son gendre. On reprochait à Foulon d'avoir dit qu'il fallait faire manger du foin au peuple. On le conduisit à Paris, ayant un paquet d'orties au cou, un bouquet de chardons à la main et une botte de foin derrière le dos. Avant d'entrer à l'Hôtel-de-Ville, où il devait comparaître devant un jury populaire, le malheureux vieillard était dépecé par la foule, et sa tête blanche, promenée au bout d'une pique, servait de jouet au peuple-roi.
Au même moment Berthier de Sauvignjr arrivait dans un cabriolet, conduit par des gardes et poursuivi par la multitude. Il aperçoit le sanglant trophée : il lutte, il se débat,
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il meurt; les assassins se partagent les lambeaux de la victime, et on vit se balancer au fer des piques le cœur du gendre et la tête du père. C'est au lendemain de semblables scènes que Barnave, qui fut cependant un des meilleurs parmi les mauvais, laissait échapper ces mots : « Le sang qu'on a versé était- il donc si pur? » Il est commode, après les grands forfaits inexpiés, de prétendre que les victimes ne valaient pas les meurtriers ! Pauvre Barnave ! ces paroles prononcées furent le remords de sa courte vie. Il vit le sang le plus pur et le plus innocent ruisseler sur les places publiques. Il avait cru à la liberté, à la monarchie, à la gloire. Il avait mis au service de ces nobles causes l'emportement de sa jeunesse et la chaleur de sa parole. La gloire qu'il avait rêvée pure était souillée, la liberté qu'il avait crue immortelle agonisait, et la reine était morte dont il avait baisé la main. Le jour où il posa la tête sous le couteau révolutionnaire, il détourna les yeux des pourvoyeurs de la mort qui insultaient à son supplice, et perdit, avant
la vie, le courage et le pouvoir d'espérer en quelque chose et d'estimer quelqu'un.
Ce n'est jamais sans une émotion poignante que je remue ces souvenirs de sang et de larmes. Ces annales, dont aucun peuple en aucun temps n'a pu dépasser l'horreur, ne font jaillir de mon âme qu'un intarissable mépris. Je n'y découvre, à quelque endroit que je les regarde, que des sujets de dégoût et de pitié profonde. Partout des fleuves de sang, des mondes de vices et des montagnes d'infamie. Des déclamateurs vides d'idées et gonflés de mots, des disciples de Rousseau prenant la nature pour temple, la raison pour déesse, et fredonnant, entre deux massacres, des hymnes à l'Etre suprême, et des idylles sous la verdure ! Tels sont les régents du peuple et les maîtres du monde. On rit, on boit, on chante; ceux qui vont mourir choquent dans un dernier banquet leurs coupes où nagent les roses. On rêve de Sparte et de Rome. Le tigre plébéien rugit autour des prisons peuplées. Petits avocats., petits tribuns, petits bourreaux se succè-
dent et se dévorent. Personne n'est lâche et tout le monde est fou. On ressent le vertige de la mort et de la vie, et toute une génération s'écoule au bruit des déclamations, des ivresses et des couteaux.
Pour nos démocrates modernes, le 14 juillet, le 10 août, le 21 janvier, sont des jours fériés qu'il convient de marquer de blanc et de taches de vin. Eh bien ! je le dis en toute vérité, nos révolutionnaires sont dignes de leurs ancêtres. Ils sont, comme étaient leurs pères, des fleurs de sottise et des vases de nullité. Aujourd'hui comme autrefois, la haine, l'envie, la pauvreté et l'ambition enfantent des démagogues. Il ne manque à nos Robespierres que l'intégrité, à nos Dantons que l'audace, à nos Saint-Justs que le courage.
Le Saint-Just allait aux comices, notre Gambetta se contentait de leur écrire. 11 y a là une nuance, j'en conviens. Mais Gambetta n'a pas de rivaux dans l'art de lancer, à la fin d'un repas, le boniment démocratique. C'est un des signes de nos tristes temps qu'un tel person-
nage ait pu recruter des adeptes. Et cependant il a ses partisans, ses courtisans et ses disciples. Et je le comprends, car le peuple qui, chaque jour, élève la statue d'un faux grand homme ou d'un faux Dieu, choisit pour ses favoris non ses supérieurs, mais ses égaux. Il s'offusque des qualités rares et se prend aux défauts vulgaires. Il ne se donne qu'aux histrions et qu'aux dompteurs et fait, de qui le flatte, son favori, et de qui le châtie, son maître.
Je me souviens pendant mon séjour à Aixles-Bains, avoir goûté d'un brochet à la Gambetta. Ce brochet avait été péché dans les eaux du lac où Lamartine promenait Elvire. Une main savante avait disposé le long de ses lianes des écrevisses du plus beau rouge et des tomates couleur de pourpre. Les sénateurs de l'ancienne Rome ne discutaient que sur la sauce. Aujourd'hui on n'est pas grand homme sans baptiser un poisson. Donner son nom à une carpe ou à un saumon ! 0 popularité! voilà de tes coups. Le brochet était excellent : j'en ai mangé.
J'aurais voulu qu'il figurât sur la nappe tachée du banquet de La Ferté-sous-Jouarre, et qu'une même table eût réuni le parrain et le baptisé. Néanmoins, je me fais une riante idée de ces agapes radicales présidées par le grand Léon. Ah! citoyen, te souviens-tu du temps où vous vous appeliez monsieur : on était pauvre, mais... aimable; on étudiait en compagnie de l'ami Laurier, dans la boutique à procès de Crémieux, fils d'Israël. Le soir, dans quelque café borgne, on prêchait les saines doctrines aux républicains en herbe, et l'on répandait la bière sur son gilet et l'éloquence sur le comptoir. L'occasion est venue, citoyen, et d'un bond tu t'es élancé de l'estaminet à la dictature. Monsieur, vos destinées ont changé ; citoyen, ta fortune est faite. Tu fus le maître de la France et aspires à le redevenir. Devant les radicaux en liesse tu parles des droits de l'homme, de la lèpre du clergé, d^s bienfaits de la République et de la prise de la Bastille. Tu t'habilles comme un prince du peuple, et toutes et quantes fois que tu parais devant tes
électeur?, ton chapeau semble un miroir et tes bottes sont des soleils.
Eh bien, oui, le peuple a pris la Bastille, vainement défendue par quatre-vingt-deux invalides : l'histoire et l'architecture y ont certainement perdu, et je me demande ce qu'y a gagné le peuple souverain. A la place où fut la Bastille s'élève une colonne qui rappelle une révolution lamentable. Quelques pas plus loin, l'œil remarque un grand massif de pierres noires le long duquel passent des soldats. C'est Mazas, la Bastille nouvelle. Sur la façade du lourd monument, la devise célèbre « liberté, égalité, fraternité, » éclate comme une ironie. Liberté ! c'est la prison ! Egalité ! c'est rabaissement ! Fraternité ! c'est la torture.
Ceci prouve que le besoin des prisons se fait généralement sentir ! Pour une que l'on renverse, on en reconstruit plusieurs. La Bastille avait ses sombres légendes et ses évasions fameuses. Je n'ai jamais entendu dire qu'aucun détenu se soit évadé de Mazas, et franchement, j'en suis bien aise. On perfectionne toutes
choses, et, de nos jours, Latude aurait moins de peine à apprivoiser une vieille araignée qu'à percer un mur nouveau. Les prisons sont Lien nécessaires ! Si elles venaient à manquer, où mettrait -on les coquins en temps ordinaire, e\, en temps de trouble, les honnêtes gens?
Et nous aussi, nous avons assisté, il y a un an, à la prise d'une bastille. Cette dernière fois, ce n'était pas le peuple qui triomphait de l'armée : c'était l'armée qui triomphait du peuple. Oui, il y a un an, après huit jours de lutte acharnée, nos troupes forçaient l'enceinte de la prison de la Roquette, où tant de victimes considérables avaient été livrées ou réservées à la mort. Quand la populace se rend maîtresse des bastilles d'État, elle délivre les criminels et enferme les innocents. Ceci est tout simple, car les criminels la séduisent par la ressemblance et les innocents l'exaspèrent par le contraste. Que la populace fête à son gré ses triomphes sur nous., l'idée ne nous vient même pas de célébrer nos victoires sur elle. Le crime a des ivresses et les mauvais s'en souviennent;
la justice a des rigueurs et les bons s'en affligent.
Il n'est si bonne compagnie qu'on ne quitte, disait le roi Dagobert à son chien. J'aurais voulu vous parier d'un livre autour duquel la renommée et la réclame agitent leurs trompettes tarifées. Ce livre s'appelle V Homme- Femme. L'auteur se nomme Dumas fils. Si j'en avais le temps et le goût, je commenterais deux ou trois pièces de théâtre et ce dernier volume pour prouver que M. Dumas est un de ceux dont le talent décroît, mais dont la raison s'égare. Il s'occupe non d'écrire un livre, mais de soutenir une thèse, et son système invariable consiste à exagérer une vérité ou à orner un paradoxe. Ce chercheur de l'absolu ne trouve pas même le relatif; il travaille dans la religion et le scandale mêlés, trace un sillon et pense creuser un puits, va de travers et croit marcher droit, et, en fin de compte, sème un grain de folie dans le champ des hypothèses.
Les journaux m'apportent les détails du procès Gremer. Je me souviens d'avoir aperçu les
héros et la victime de ce petit drame militaire. Cet Arbinet méritait plutôt les soupçons que le supplice ! Il avait vu un bonnetier passer préfet et s'imaginait qu'un épicier pouvait devenir un personnage. Or il était épicier, voyageait souvent, achetait beaucoup et parlait trop. C'était un membre actif de la famille des bavards et de la majorité des sots. Il s'occupait de sucre et de politique, interrogeant, racontant, écoutant, à ce point qu'on crut découvrir l'oreille d'un espion sous la peau d'un épicier. Son ambition était de voir, avant de mourir, un général de nouvelle fabrique; il vit Cremer, et il mourut. On le fusilla sans procès, comme pourvoyeur et espion de la Prusse. J'en connais plusieurs qui, commissionnés par l'intendance prussienne à l'effet d'acheter les grains et le bétail, ont fait fortune à ce commerce honnête et vivent aujourd'hui dans le calme de leur conscience et dans le respect d'autrui. Arbinet n'achetait que pour lui, mais il a payé pour tous. Toutefois, ce triste procès contient un enseignement plus haut. Il nous rappelle, au cas où nous
pourrions l'oublier . avec quelle légèreté nos maîtres d'alors disposaient de la vie des citoyens et de la fortune publique. Et quels maîtres ! des pharmaciens parvenus, des généraux d'occasions, ces avocats sans clients, des médecins sans malades, des commerçants sans crédit et des étrangers sans patrie. — Petite Pologne et grande Bohême!
27 juillet 1872.
Je pourrais intituler cette causerie « En une heure, » la vérité est que je n'ai qu'une heure pour l'écrire. Je devrais ne rien dire ; mais, quoi qu'on prétende, il est plus facile de parler que de se taire.
Si j'avais un peu plus de « ce temps qui ne fait rien à l'affaire, » nous eussions causé finances, de façon à ravir M. de Goulard, leur serviteur et leur ministre. C'est dimanche que se souscrit l'emprunt ; dimanche et lundi ! Dimanche pour les bourgeois, lundi pour les; ouvriers.
Dimanche et lundi prochain, il sera loisible à tout être créé, possédant quatre-vingt-quatre
francs cinquante centimes, d'acquérir un revenu de cinq francs, uns, indivisibles et inaliénables. La création de l'emprunt durera deux jours ; le troisième, les journaux radicaux nous apprendront que l'emprunt a été miraculeusement couvert, et ils attribueront ce merveilleux résultat à la vertu de la République dont (rambetta « fut le précurseur et dont M. Thiers est le prophète. »
On demande trois milliards, on en trouvera dix ou douze. Il est certain que ce grand résultat sera dû à la confiance qu'inspire, sinon notre avenir, du moins notre fortune : on nous sait riches, et on nous prête.
Mais la cause principale du succès de l'emprunt, c'est le taux auquel on l'émet ; on n'attire les capitaux que par l'appât d'un bénéfice : or, il y a un bénéfice considérable à prêter à six pour cent à un Etat comme la France, si richement doué, que les folies de ses gouvernants n'ont pu épuiser sa richesse. Il est évident que, sous une monarchie, le taux d'émission de l'emprunt se fût plus rapproché du pair ; mais
aujourd'hui, la France n'a plus à payer sa gloire. Elle paye l'ennemi et la République.
Quoi qu'il" en soit, chacun se remue dans le monde et le demi-monde de la finance : les spéculateurs et les boursiers, les agents de change et les agents d'affaires, les banquiers juifs et les banquiers protestants, les usuriers éternels et les schismatiques enrichis vont lancer leurs larges filets dans le Pactole aux eaux troubles. L'opération est bonne et rendra des fruits dorés. L'emprunt trois ou quatre fois garanti, la Bourse monte, la rente fait prime, tous les tritons des marécages financiers soufflent sur les cours en hausse. Le moment favorable arrive. On vend, on joue, on réalise, on fait ses affaires et on sert son pays, et le soir venu, on s'endort dans le calme du juste et. le sommeil du patriote.
Les emprunts ont leurs destinées. Les destinées de celui-ci seront, à coup sûr, propices. Il vivra ce que vivent ses pareils, puis après des oscillations variées, se perdra languissamment dans l'Océan de nos déficits. Et qui donc
y gagnera le plus? Est-ce la France? Est-ce la République? Non ! je crois bien que, tout compte fait, ce sera M. de Rothschild.
Avec cet inévitable emprunt, la dette française atteint le chiffre effrayant de vingt milliards. Tel est l'héritage de deux Empires et d'une République. Et je ne parle ni de la défaite, ni de l'invasion, ni de la Lorraine entamée, ni de l'Alsace perdue ! Les occasions ne nous manqueront pas de rappeler nos désastres aux révolutionnaires et aux despotes qui viendront. Car, aveugle qui ne voit pas que Dieu nous mène et que nous allons à ces deux extrêmes si voisins de l'anarchie et des Césars.
Pour le moment, je ne veux dire que ceci : c'est que plus la dette s'accroît, plus aussi l'impôt s'augmente. Il faut trouver des ressources qui puissent, sinon combler, à tout le moins masquer le gouffre, les mains avides du fisc s'étendent sur toute matière imposable, et tous sont frappés, riches et pauvres, dans le nécessaire et le superflu. Notre siècle de lumières a largement perfectionné les dîmes, les
tailles et les corvées, et les abus du vieil âge seraient les douceurs du nôtre. Les choses en sont venues à ce point qu'il faut maintenant plus d'imagination à un financier pour inventer un impôt, qu'à un poète pour combiner une tragédie.
Quelques esprits timides avaient songé à diminuer les dépenses. Ne pouvait-on réduire quelques budgets, affaiblir quelques traitements, émonder quelques branches gourmandes de l'arbre touffu du pouvoir ? Il paraît que non, et les plus compétents des financiers ont déclaré, après examen, que tout était pour le mieux dans la meilleure des Pvépubliques. M. Thiers, qui n'est pas patient et qui se croit éternel, a dit en parodiant Descartes dans un mouvement d'humeur joyeuse : « Je dépense, donc je suis. »
Et d'ailleurs sur quelles institutions ou sur quels personnages faire porter les réductions? Sur l'armée? M. Thiers aurait pris les armes. Sur les fonctionnaires? Ils ont peu de valeur, et il faut bien reconnaître que si on perd sur
leur qualité on se rattrape sur leur quantité. Sur l'indemnité des députés? Mais le code républicain stipule que les députés sont obligatoires, doivent être laïques et ne peuvent être gratuits.
Il m'était venu une idée, d'autant plus mauvaise, j'en conviens, que personne ne l'a proposée : l'idée était simple et pratique : elle consistait à supprimer le traitement que toute croix d'honneur militaire entraîne avec elle. J'avais cru et je crois encore que l'honneur et l'argent sont deux choses incompatibles. Les croix d'honneur données à l'armée n'ont été payées que sous le premier et le deuxième empire, et je n'ai pas entendu dire que pendant près de quarante années leur gratuité ait diminué leur valeur. Si cette mesure a des chances d'être adoptée, c'est dans un pays comme le nôtre, si riche en dévouements de tout genre, que l'honneur s'y nomme légion.
Lisez le dernier rapport rédigé par M.
Riant au nom de la commission des marchés, et vous ressentirez l'admiration qu'inspire le
désintéressement de M. Gambetta. Quel dédain des finances publiques témoignait en toute occurrence ce postillon de Long-jumeau ! Va, disait-il à Naquet, et Naquet allait de son mieux : on achetait au double de leur valeur des canons médiocres, dont quelques-uns consentaient à arriver et se refusaient à partir. Mais le préteur Gambetta n'était pas un radical à se déranger pour si peu. Il remplaçait les victoires par les proclamations et les canons à longue portée par l'encre de petite vertu.
J'avais promis de parler une heure. J'ai tenu parole : l'heure est passée.
10 août 1872.
J'ai relu ces jours derniers une histoire toujours nouvelle, due à la plume d'un historien bien conservé ! La Révolution française , — voilà l'histoire; — M. Thiers, — voilà l'historien. La Révolution n'a pas vieilli et M. Thiers est resté jeune. Une telle lecture offre, j'en conviens, moins de charme que de profit. Il n'est pas d'un médiocre intérêt pour le voyageur et pour le politique de remonter à la source des fleuves qui fertilisent et des hommes qui gouvernent. Ils sont plus petits et semblent plus purs. N'ayant pas encore tout le tribut régulier des affluents et des années, ils commencent modestement la marche qui les entraîne les uns à l'Océan, les autres à la mort.
J'abandonne les fleuves, ayant achevé la comparaison pour laquelle ils m'avaient servi. Je me contente des hommes, et j'avoue avec plus d'un philosophe qu'ils se peignent par leur style et se révèlent par leurs œuvres. Leurs premiers ouvrages comme leurs premiers mouvements sont généralement les meilleurs. Par ce mot « meilleurs, » j'entends les plus personnels et non pas les plus achevés. Ce sont ceuxlà où l'on donne les prémices et comme la fleur de soi-même. On y découvre déjà sa nature, sinon encore son génie. Plus tard, l'expérience aidant, on se défie davantage, et l'on se livre moins. On modère ses instincts et l'on pèse ses paroles. Plus on s'enveloppe et plus on réussit ; car l'homme, hélas! est ainsi fait, qu'il gagne à cacher le plus qu'il peut de son esprit, de sa pensée et de son corps.
Cuvier ne demandait qu'un petit os pour reformer un mastodonte. J'estime qu'un observateur n'a besoin que d'un petit livre pour reconstituer un écrivain. Si M. Thiers venait à se perdre, il me semble qu'un seul volume suffi-
rait à le rétablir. Il n'en faudrait pas davantage aux naturalistes de l'avenir pour rebâtir de la tête aux pieds ce petit historien folâtre. Ils nous rendraient le monsieur Thiers que nous avons connu, lucide dans ses discours, nuageux dans ses idées, obstiné dans ses vues, retors dans sa politique : un monsieur Thiers d'après nature, vaniteux, colère et têtu, ayant touché à tout et pensant tout connaître, ayant longtemps vécu et croyant rajeunir, léger, habile et malin, n'estimant que le succès, ne désirant que le pouvoir, et mariant la grandeur des projets à la petitesse des moyens : excellent guide d'opposition et médiocre chef d'État, bourgeois parvenu, révolutionnaire persistant, moraliste sceptique, historien de détails, financier à systèmes, diplomate à routines -et général de cabinet.
J'ai donc relu, et non sans intérêt, la longue histoire de notre première révolution. Je dis « notre première, » car nous en avons commis d'autres, et il n'est pas probable que nous nous arrêtions dans notre goût de changer et notre manie de détruire. Ce sont de lugubres scènes
dont il est bon que les ignorants s'instruisent et que les savants se souviennent. Quoi qu'il en soit, c'est en les racontant que M. Thiers a débuté dans la carrière des lettres humaines. M. Thiers était jeune en ce temps-là, et il avait reçu les leçons de deux prêtres défroqués, le baron Louis qui l'initia aux finances, et le prince de Talleyrand qui lui apprit la politique. Sous d'aussi bons maîtres, l'élève Thiers profita vite ; en 1832, son éducation était complète. Il savait que les hommes se vendent, et dès lors il fut politique; il en acheta un ou deux, et dès lors il fut financier.
DanssonffistoiredelaRévolution, M. Thiers déploie les qualités agréables d'un observateur à vues courtes. 11 juge avec indulgence et raconte sans passion. Il vise à être impartial et réussit à n'être pas odieux. Il s'abstient de prendre parti, se détermine à rester neutre et tient la balance égale entre la cour asservie et le peuple déchaîné. C'est un historien placide qui trouve pour tous les massacres, non des larmes, mais des excuses. Il a de l'indulgence pour
Brutus, de l'admiration pour César. Il ne s'étonne et ne s'émeut de rien, et, pour tout dire, il m'apparaît de la famille de ces révolutionnaires bourgeois enchantés d'être anoblis, qui, passant du despotisme qu'ils ont exercé à celui qu'ils ont subi, ont commencé par s'évertuer sous la carmagnole des jacobins, et fini par s'endormir dans le manteau des sénateurs.
M. Thiers loue sans réticences la grandeur de Danton et l'éloquence de Robespierre. C'est aller un peu loin peut-être dans la voie des éloges. Quant à Marat, il en fait un apôtre. « l'apôtre de la Révolution. » « Le poignard d'une jeune fille indignée vint à propos (à propos est charmant) en faire un martyr, et donner un saint au peuple qui, fatigué de ses anciennes images, avait besoin de s'en créer de nouvelles. » Quoi qu'on puisse dire de M. Thiers, il abuse plus des vieilles images que le peuple ne s'en fatigue. Dieu me garde de parler des nouveaux saints et des nobles modernes, mais il me semble que la sainteté et la noblesse ne se donnent qu'au mérite et ne brillent qu'à l'an-
lo
cienneté. Les favoris du peuple n'appartiennent à aucune église, ils peuvent être châtiés, ils ne sont jamais martyrs. Quant à la Révolution, elle ne produit, pas les saints, mais il arrive qu'elle les supprime.
M. Thiers n'est pas catholique, et à la façon dont il pense je ne crois pas que le catholicisme s'en plaigne. Il comprend que l'on ait pris la raison pour grande déesse et pour un petit saint Lepelletier de Saint-Fargeau. 11 remplace volontiers la Bible par la République, et le bain étant donné et pris, la chaste Suzanne par le tendre Marat. La religion catholique avait, selon lui, multiplié les fêtes à l'infini. La Révolution, préférant le travail à l'oisiveté, n'ad-met que cinq fêtes nationales baptisées du nom de « sans-culottides ! » M. Thiers trouve l'idée superbe et le nom agréable. Enfin le calendrier républicain remue tout ce qu'il a en lui de parfums et de poésie secrète. Et le fait est qu'il court sans cesse de ventôse à floréal, impétueux clans sa colère et fleuri dans ses discours.
Laissez- moi cueillir encore un dernier brin
de fumier parmi les perles de M. Thiers. L'aimable historien ne craint pas de déclarer que les généraux et les soldats vendéens « se battaient pour une cause absurde et de toutes parts délaissée ou hypocritement défendue. * Je n'ai pas besoin de démontrer la fausseté de l'affirmation, mais je ne puis pas douter de la sincérité de l'écrivain. M. Thiers n'a jamais admis l'héroïsme inutile et le sacrifice improductif. Ce n'est pas un Caton pour favoriser les vaincus, ni un fidèle pour lutter contre la fortune. Il ne croit qu'à ce qui est arrivé, et, comme les dieux antiques, il s'attache à la seule victoire. Habile à saisir le côté pratique des révolutions, il tient qu'il vaut mieux les servir que les combattre. Il ne se paye pas de grands mots, mais de bonnes places, et partisan tour à tour de la monarchie de Juillet et de la République de septembre, il est devenu, sous Tune, ministre par encouragement, et, sous l'autre, président par nécessité.
M. Thiers raconte que la première République avait voté une fête annuelle à l'opinion.
« C'était, dit-il, une fête tout à fait originale et absolument française. » Elle durait un jour entier, « pendant lequel il était permis de dire et d'écrire impunément, sur tout homme public, tout ce qu'il plaisait au peuple et aux écrivains d'imaginer. C'était à l'opinion de faire justice de l'opinion même et aux magistrats à se défendre par leurs vertus contre les vérités et les calomnies de ce jour. Rien n'était plus grand et plus moral que cette idée. » Je crois, au contraire, qu'on peut trouver sans effort des idées plus morales et plus grandes; mais, il faut l'avouer, une telle fête est absolument superflue dans un temps où tous les jours sont des fêtes, où l'on a toute sa vie pour attaquer ses chefs, et cent journaux pour insulter les honnêtes gens.
M. Thiers invoque à l'appui de sa thèse les beaux souvenirs de l'antiquité. « Les Romains ne sont pas restés ridicules, parce que, le jour du triomphe, le soldat, placé derrière le char du triomphateur, pouvait dire tout ce que lui suggérait sa haine ou sa gaieté. » D'abord, et
heureusement pour la discipline, ce rôle d'insulteur public n'était pas rempli par un soldat, mais par un esclave. N'importe, je me représente M. Thiers en costume de général, monté sur un char de triomphe et traîné par six chevaux blancs sur le chemin du Capitole. M. Barthélémy, suivant d'un pied léger le cortège imposant, adresse au héros qu'il aime ces paroles sévères, mais justes : « 0 Adolphe ! tu es grand sous les lauriers de la présidence et sous la couronne d'emprunts. »
C'était, je crois, Saladin qui, au plus fort de sa puissance, chargeait un de ses courtisans de lui rappeler tous les jours cet avertissement salutaire : « Saladin, le roi des rois, le vainqueur des vainqueurs, le grand Saladin doit mourir. » M. le vicomte de Lorgeril vient de jouer, auprès du président de la République, le rôle de ce serviteur consciencieux. De plus il s'exprime en vers, ce qui donne de la noblesse. Il fait parler M. Thiers comme un Vieillard à la Mort, d'après Lafontaine.
Attends! — Je n'attends point. — Que me veux-tu ? —
[Partons !
— Mais avant de partir, je veux payer la Prusse Et donner à dîner à l'ambassadeur russe.
Donne-moi quelques jours... une heure, un instant. —
[Rien.
— Ne puis-je avec Calmon avoir un entretien ?
— Non. — Laisse-moi du moins, ô déesse maussade, De mon hôtel détruit rebâtir la façade.
— Viens! —Permets que je voie encor mes bronzes d'art Et mon portrait parlant que peignit Jacquemart.
— Viens donc. —Ne peux-tu pas emporter Saint-Hilaire? Il n'est pas à l'État, comme moi, nécessaire,
Et ce fidèle ami, qu'on met à tout emploi, Trouvera quelque charme à voyager pour moi...
M. de Lorgeril est un poëte assez indulgent pour me pardonner d'avoir mêlé mes vers aux siens. Le dialogue entre la mort et le président se termine comme on peut s'y attendre. M. Thiers cesse de parler, ce qui prouve que la mort l'emporte.
Nous sommes heureusement dans le domaine des hypothèses. Le président de la République se porte à ravir. Mais si M. Thiers se croit mortel, et j'ignore s'il a cette croyance, il peut
nourrir de saines pensées en vue de l'éternité ! Tout n'a pas encore été dit sur le néant des choses humaines, et il est utile au plus petit comme au plus grand de méditer sur cet inépuisable sujet. Et si, plus vieux et plus sage, le président finit par ressentir le désir de la retraite et le fardeau des années, je lui souhaite de vieillir en sa maison reconstruite, entre de vieux amis qu'il n'aura pas perdus et quelques livres sérieux qu'il n'aura pas écrits.
Je ne pense pas qu'il soit trop tard pour parler, en changeant de sujet, des grands événements qui ont signalé nos derniers jours. La semaine précédente fut illustrée par le rapport de M. de Goulard et le discours de M. d'Audinret. Après les banquiers, les banquistes.
Notre emprunt a été souscrit douze fois. C'est beaucoup, j'oserai même dire que c'est trop. Ce résultat inespéré et magnifique a frappé de stupeur l'esprit de M. de Goulard, l'avant-dernier des financiers. Je dis l'avantdernier, car il ne faut décourager personne.
A de telles hauteurs, le vertige de la finance s'empare des plus fortes têtes. La France et l'Europe ont souscrit à notre emprunt pour quarante et quelques milliards. Une somme pareille n'existe pas dans le monde, et les Pactoles du jour ne roulent pas de telles paillettes dans leur limon. Nous sortons delà réalité pour entrer dans la fantaisie, et nous sommes la proie de joueurs spéculant, non sur notre crédit, mais sur notre rançon. A demain les affaires sérieuses.
Les Allemands seuls ont couvert cinq ou six fois notre emprunt. Ce qu'ils voulaient, c'était non pas des titres, mais des bénéfices. Selon la parole de l'Ecriture, c'est sur le corps des victimes que se rassemblent les oiseaux de proie. Nous avons attiré sur nous les manieurs d'argent de toutes les nations, de toutes les langues et de toutes les tribus, et nous avons largement gorgé toutes les sangsues financières qui s'étalent dans les bourbiers juifs et les marais protestants.
Je suis étranger aux spéculations de tout
genre et j'ignore quelles brises suspectes font descendre ou monter les cours.
C'est pourquoi j'aurais désiré, en de telles matières, une spéculation moins ardente, un patriotisme plus sincère. Etait-il possible et pratique de demander au pays de payer sa honte comme autrefois il payait ses gloires l Je ne le sais, mais je le crois. J'aurais voulu que la France se libérât seule, soit par dons volontaires, soit par sacrifices acceptés. J'aurais imposé à toutes les classes le tribut de notre rédemption, afin que le riche et le pauvre fassent unis dans la solidarité du malheur et le rachat de la patrie.
Je persiste à penser que le sacrifice eût mieux valu que l'emprunt. L'un eût. été une leçon; l'autre n'est qu'un bénéfice. Pourquoi, vous qui gouvernez, avez-vous naguère arrêté le pays dans la voie des résolutions généreuses où il était prêt à entrer? Il eût appris par lui-même ce que coûtent les Césars et les empiriques, ceux qui prétendent le sauver et ceux qui veulent le guérir.
Il eût su une fois pour toutes, car il eût payé l'enseignement, qu'il ne faut remettre à personne le soin de ses destinées et qu'il. convient de s'aider soi-même quand on veut que Dieu vous aide. Les révolutionnaires de septembre ont continué, en l'aggravant, l'œuvre lamentable de l'Empire, et nous avons subi tour à tour, sans nous plaindre et sans résister, le joug des incapacités muettes et des nullités verbeuses.
Le rapport de la commission des marchés ne nous a rien appris ni rien fait oublier. Avant de l'avoir lu, nous savions ce que nous devions à l'Empire et ce que nous coûtait la République. Nous étions depuis longtemps édifié sur les comptes de M. Gambetta, ce Naquet transcendant, et sur ceux de M. Naquet, ce Gambetta contrefait.
Jusqu'à présent, il n'apparaît pas que ceux qui vidaient no* bourses songeassent à remplir les leurs. Nous avons plutôt affaire à des gaspilleurs insouciants qu'à des escamoteurs enrichis. Ces messieurs avaient à la fois l'igno-
rance et le dédain des finances publiques. S'ils achetaient des canons au double de leur valeur, ce n'était certes pas dans l'intention de s'en servir. Ils prodiguaient leurs signatures et ménageaient leurs personnes. Ils étaient d'une galanterie sans limites et ils ont convié les représentantes du sexe faible dans la bohème des fonctionnaires. Les membres de ce gouvernement bizarre acceptaient un chargement de pommes de terre ou une livraison de chassepots de la main d'une vierge folle. C'est le cas de répéter avec un comique de ce temps-ci : Tout cela c'étaient des affaires de femmes. C'était aussi des femmes d'affaires.
Ces personnages extraordinaires se suspectaient les uns les autres. Ils vivaient, agissaient, négociaient et parlaient dans une défiance et un mépris réciproques. La République, c'était eux, et ils tenaient à la République; ils mettaient au-dessus de la France le gouvernement qui les faisait heureux, fonctionnaires et puissants. Et ils n'ont produit rien, ni personne, ni une action louable, ni un homme capable.
Ils n'allèguent pour se défendre que leur insuffisance notoire ou leurs bonnes intentions : l'enfer en est pavé ! Ils conviennent avoir manié des millions et prétendent être restés pauvres, de sorte que, à les en croire, ces modernes Brutus n'auraient mangé que notre fortune et n'auraient tué que nos fils.
Un poëte de la décadence romaine, Claudien, poursuivait de vers indignés un de ces ministres incapables et pernicieux qui surgissent aux temps de troubles et s'imposent aux peuples en ruines.
Sœpe mihi dubiam traxit sentent ia mentem Curarent superi terras? an nullus inesset Rector, et incerto fluerent mortalia casn : Abstulit hune tandem Rufini pœna tumultum Absolvilque Deos...
Mon esprit incertain s'est demandé parfois S'il existait des dieux dont nous suivions les lois, Ou si, sans maître aucun, nos tristes destinées, Dans l'aveugle hasard, roulaient abandonnées? Je me suis affranchi d'un doute injurieux, Car Rufin châtié vient d'absoudre les dieux.
Nous n'avons plus à nous adresser de sem-
blables questions et à nier le Dieu qui nous frappe. C'est dans notre foi chrétienne que réside notre confiance en un meilleur avenir. Que les Rufins du jour présent soient ou non châtiés, peu importe ! nous croyons en Dieu et nous espérons en lui.
17 août 1872.
Voici le grand jour des écoliers qui voient luire sous une pluie de couronnes le beau soleil des vacances. Ce jour n'arrive qu'une fois l'an, et au surplus c'est bien assez. Évoquant les vieux souvenirs de ma jeunesse envolée, je me suis transporté au grand amphithéâtre de la Sorbonne , flottant dans un demi-songe ou dans un demi-réveil. La distribution des prix promettait d'heureuses surprises. Dans un coin, une pyramide de lauriers s'élevait sur une montagne de livres. Au centre, s'agitait le petit peuple des lauréats : têtes blondes ou brunes et mines éveillées. Au fond, les grands parents, aux visages recueillis, s'étaient assis en cercle,
tenant d'une main un parapluie conservateur, et de l'autre un chapeau mouillé. Dans une chaire, le professeur, vêtu d'une robe, couvert d'une toque, panaché d'hermine, poursuivait un discours latin puisé aux sources antiques. Le malheureux avait rassemblé quelques emprunts à Gicéron, et butinait parmi les maîtres comme l'abeille parmi les roses. Il s'arrêtait à chaque période, quémandant quelques bravos. 11 disait des choses exquises dans une langue un peu démodée. Il était libre de braver l'honnêteté, et cependant il ne la bravait pas.
Quand le professeur eut fini de parler latin, le ministre commença à parler français. C'était le ministre par destination, le ministre à perpétuité. Depuis de longues années, il enserrait d'un bras tenace le portefeuille de l'instruction publique. Il se leva lentement, comme accablé de sa grandeur. Tout était onctueux en lui, le regard, la parole et le geste. Cependant on devinait un peu de rancune en son onction et un peu d'absinthe dans son miel. Il conduisait avec art le mince filet d'un organe que voilait
un rhume incurable. Ses paroles tombaient de ses lèvres, ainsi que des perlés dans un bassin. De temps en temps, comme s'il eût eu besoin de pleurer sur les autres et sur lui, dans sa voix roulaient des sanglots et dans ses yeux brillaient des larmes.
Je vous salue de la voix et du coeur, vous que l'Université, cette tendre mère, abrite en ses retraites sévères et nourrit abondamment des fleurs grecques et des sucs latins. Jeunes élèves, le moment approche où vous allez recevoir, sous forme de pluie, les baisers ministériels, et, sous forme de couronnes, les lauriers républicains. Mais auparavant, selon l'antique usage , nous remonterons à Jupiter. « Ab Jove Principium. » Jupiter est le but de tout discours, et le maître de toutes choses. C'est lui qui, selon les saisons et les aventures, prend l'apparence d'un flot d'or ou la fourrure d'un cygne blanc. C'est lui qui, jadis, séduisit cette jeune Europe qui, depuis, a tant vieilli.
Or, le Jupiter moderne qui séduit l'Europe et se costume en pluie d'or, c'est M. Thiers,
source des grâces et maître des portefeuilles. Nul ne l'égale dans la science et le maniement des choses humaines, soit que, politique, il négocie ; historien, il raconte ; financier, il emprunte, ou guerrier, il combatte. En ce moment, il se promène à Trouville, sur la plage retentissante de la mer aux bruits sans nombre. Chaque matin, il plonge, gracieux, dans le sein glauque d'Amphitrite, et selon le dire du poète Ovidius Naso :
In liquidis translucet aquis, ut eburnea, si quis Signa tegat claro, vel candida lilia vitro.
Il transparaît dans l'eau liquide comme un ivoire sous une vitre ou comme un lys sous un bocal.
A cet endroit, les applaudissements éclatèrent, nombreux comme les feuilles des bois, bruyants comme les orages d'été. Le ministre, doucement ému, essuya une perle naissante qui tremblait au bord de ses cils, puis il reprit le cours gracieux de sa harangue : « Jeunes élèves, puisqu'il est d'usage en ce jour de fête
de mêler les bons conseils aux lauriers verts, laissez-moi vous citer ma vie, sinon comme exemple à suivre, au moins comme une page à méditer. Mon existence est bien simple; j'ai semé du rouge et j'ai fait deux récoltes : un portefeuille et un ruban, l'honneur et le ministère.
« Le joyeux convive de Mécène, cet Horatius Flaccus dont vous avez traduit les oeuvres, disait un jour excellemment :
Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci.
« Le grand secret est de réunir l'agréable à l'utile. J'ai toujours conformé ma conduite à ce précepte d'Horatius et j'ai vite acquis la certitude que l'agréable et l'utile ne sont qu'une même chose ornée de noms divers. Ainsi, dès mon jeune âge, je jugeai qu'il n'y avait pour moi ni charme ni profit à conserver le nom de mes pères. J'étais de naissance non pas amiral, mais Suisse. Je quittai mon nom d'état pour un nom d'homme.,, de Suisse, je devins Simon, et l'Helvétie fut contente.
« Sitôt que mon âge m'eut permis d'endosser la robe prétexte, je fis du grec mon étude et de la philosophie ma carrière. Grâce à ces deux spécialités , la grande Université me reçut comme professeur, l'illustre Cousin comme * disciple. Ce savant était économe. 11 me fit concourir à sa traduction de Platon, traduction dont nous eûmes lui l'honneur et moi la peine. A force d'étudier les auteurs grecs et mon maître français, je devins un helléniste consommé et un philosophe accompli. Je pratiquai toutes les philosophies : la spiritualiste, que j'élargis, la matérialiste que je corrigeai, la sensualiste qui me tenta, m'inspirant tour à tour de Bias le Dédaigneux, de Diogène le Cynique et de l'aimable Épicure; je me composai une philosophie particulière où se mêlent à doses inégales l'appétit des honneurs et la passion de la sagesse, une philosophie combinée qui est essenciée et édulcorée, une philosophie portative, qui peut tenir même dans la poche et qu'on peut suivre même en voyage. « C'est dans le divin Platon que je puisai les
premières notions de la République. Je vis dans ces mots magiques une mine à exploiter et un moyen de parvenir. Je jouai le rôle compliqué, mais facile, de démocrate en chambre et 'de Brutus sans famille. Tant d'efforts ne devaient pas rester stériles. Je figurais à l'Assemblée de l'Empire parmi les quinze de l'opposition et à l'Internationale des travailleurs sous le numéro six cent six. J'écrivais en même temps des livres moraux que couronnait l'indulgente Académie. Je dédiais le Devoir aux gens austères et V Ouvrière aux classes pauvres. De cette façon, je mariais dans mes ouvrages et dans ma vie les épines du devoir rigoureux aux fleurs de Jenny l'ouvrière. »
Cette comparaison du devoir et de Jenny, des épines et des roses, souleva un murmure flatteur dans le parterre des écoliers ! Après un instant de silence, le larmoyeur du ministère continua en ces termes irréprochables : « Jeunes élèves, vous connaissez les travaux et la récompense de ma vie. J'avais mené à bien de grands ouvrages littéraires et de rudes com-
bats politiques. Républicain delà vieille roche, j'avais dû ménager dans mes évolutions démocratiques la ville et le comte de Paris. J'étais le favori des faubourgs, l'idole des ateliers et l'idéal des purs. Si pur, que dans les salons du peuple souverain, on comparait, pour la transparence, le dessus du litre et le fond de mon cœur.
« Enfin, Malherbe vint... Enfin parut le 4 septembre. L'Empire tombait et nous montions. La France vivait sous la dynastie des Jules, la sixième de son histoire. Je fus, je suis et je resterai ministre. Deux ans ont déjà passé depuis les événements qui ont abaissé le pays et grandi nos fortunes. Mais je jouis en vainqueur du temps qui m'a respecté. Seul, un portefeuille à la main, je m'épanouis en pleine lumière, tandis que mes collègues de septembre., décriés par la foule ou avilis par leurs actes, sont déjà presque tous entrés dans le silence ou dans le mépris.
« Louanges donc à M. Thiers et longue vie à la République. Et par ce que je viens de vous
conter, vous Voyez, ô jeunes élèves, le pouvoir des fortes études. La philosophie mène à tout, quand on a su la comprendre et quand on veut la pratiquer. Le discours est fini et les couronnes sont, prêtes. Venez, jeunes élèves, que le ministre vous embrasse pour la joie du latin et pour l'amour du grec. »
7 septembre 1872.
Puisque l'heure des vacances est venue pour les petits et pour les grands, puisque la Chambre chôme et que M. Thiers se baigne, nous allons boucler nos malles et partir pour l'autre monde, c'est-à-dire pour le nouveau monde. Notre pauvre petit univers n'a que cinq parties, toutes découvertes ou peu s'en faut. Nous avons vraiment bien le temps d'en visiter une ou deux avant que la Chambre soit réunie et que M. Thiers soit lavé.
Nous avons tous voyagé, peu ou beaucoup ; les plus sédentaires ont été au moins une fois contempler l'heureux effet d'un nuage sur une montagne ou d'un bateau sur un lac. Qui de
nous n'a entrepris le tour du monde en faisant le tour de sa chambre? La pensée est une voyageuse qui découvre plus de terres vierges que Livingstone, le docteur, ou Bougainville, le marin. Elle part, s'élance, plane dans les espaces imaginaires ou réels, et revient les ailes teintes de la vision des mondes et du reflet des soleils.
Nous pouvons nous mettre en chemin, sous la direction du plus aimable des guides et du plus gai des conteurs. M. le comte de Beauvoir, dont il faut dire quelques mots, est un de ces fidèles qui se cramponnent aux branches cadettes. En 1848, ses parents tombèrent dans un de ces deuils profonds dont on ne sort que par la naissance d'un fils. M. de Beauvoir vint au monde, si je ne me trompe, entre la chute des d'Orléans et l'avènement des Bonaparte. C'était, on en conviendra, un joli moment pour naître. On fit choir sur ses lèvres quelques gouttes de ce vin de Zucco qui ne s'achète que chez les princes. Le premier nom qu'il bégaya fut celui du monarque détrôné. 11 dit d'abord
« Louis-Philippe,*» et un peu après « Papal » La fidélité est une belle chose et je n'ai pas dessein d'en rire. Dès que le petit Beauvoir fut en âge d'être transporté, on l'envoya en Angleterre. Là, il devint le compagnon d'âge, de jeux et d'études du jeune duc de Penthièvre. Les amitiés et les dévouements sont les fécondités de l'exil. Le prince de Joinville, heureux d'un tel ami donné à son fils, les regardait jouer et grandir entre Claremont et Twickenham. Le prince ne prévoyait pas les hautes destinées qui l'attendaient, et son ambition ne s'élevait pas encore jusqu'au siège de député. Quand le jeune duc de Penthièvre et le jeune comte de Beauvoir eurent endossé la robe prétexte, il plut à leurs pères respectifs de leur faire entreprendre un de ces voyages qui se gravent dans la mémoire et forment la jeunesse. Sitôt qu'ils eurent suivi le deuil de la reine Marie-Amélie, ils s'embarquèrent dans l'intention formelle de faire le tour du monde... le tour du monde en s'arrêtant. Et les voilà tous les deux, au travers de la mer immense,
remplis, comme autrefois Colomb, du désir des terres inconnues, heureux comme des rois ou des petits-fils de rois, insouciants, jeunes et gais, et fumant des cigares espagnols au nez des poissons volants ou sous le regard des étoiles.
Loma Pacha, — ce nom turc était celui de leur navire — mit trois mois pour aller de Gravesend en Angleterre, à Melbourne, en Australie : ce n'est pas trop. Les voyageurs subirent, comme on peut croire, les accidents obligés d'une traversée poétique. Us essuyèrent une ou deux tempêtes que le jeune de Beauvoir raconte avec un luxe d'expressions que Virgile n'a pas connu. Car je crois vous l'avoir déjà dit, M. de Beauvoir a parcouru le monde en deux ans et l'a décrit en trois volumes. Il a pris pour devise le joli vers de La Fontaine :
J'étais là : telle chose m'advint.
Sa modestie est si grande qu'il n'a pas ajouté :
Vous y croirez être vous-même
Sa modestie a tort, car, vraiment, je crois que j'y suis.
Le premier volume est consacré à la description de l'Australie. Lecture faite, j'avouerai que le tempérament de l'historien me frappe plus encore que la qualité du récit. M. de Beauvoir a reçu la vraie éducation anglaise, celle qui développe à la fois la vigueur du corps et la santé de l'esprit. Il excelle dans tous les genres de sport et d'étude. Il conduit le cheval et le bateau, aime la pêche, adore la chasse. Voyezle courir comme un fou à travers les obstacles et les plaines de l'autre monde, à la poursuite d'un kanguroo qui succombe ou d'un rhinocéros qui résiste. Il a vingt ans et c'est de son âge. Ce qui est plus rare, c'est que le chasseur passionné se transforme en observateur attentif et en écrivain de haut goût. Ce qui étonne, c'est dans un si jeune homme, la netteté de la vue, la rectitude du jugement, la diversité des aptitudes et le sérieux des connaissances. II choisit ce qu'il faut voir et aussi ce qu'il faut dire, et avec cela il n'est ni gourmé, ni pré-
tentieux, ni pédant, et ne perd absolument rien de ce que la jeunesse en fleur contient de gaieté, de sourires et de grâce.
Il ne m'en coûte aucunement d'avouer que le livre de M. de Beauvoir m'a révélé l'Australie. Avant de l'avoir lu, je me figurais quelques pauvres villes peuplées de convicts. Un peu plus loin des aventuriers cosmopolites cherchant de petits grains d'or dans le lit de la rivière ou le ventre de la montagne. Des bagnes, des mines, et partout, sous la livrée du vice et de la pauvreté, les forçats de la justice et du travail humains. J'imaginais, plus loin encore, un désert où paissaient en liberté de grands troupeaux de moutons à laine épaisse et de bœufs aux larges cornes. Et enfin, de place en place, j'entrevoyais des canons anglais perpétuellement braqués sur ces esclaves de la misère ou ces poursuivants de la fortune.
Eh bien, heureusement, rien de tout cela n'existe : l'Australie est une terre privilégiée où la richesse récompense toujours le travail intelligent et libre : elle se gouverne elle-même
et possède, comme la mère-patrie, ses lords et ses communes : la première Chambre est élue au suffrage universel, la Chambre haute est nommée par des électeurs censitaires jouissant au moins de cent livres sterling de revenu. La liberté est illimitée, la civilisation extrême, et les institutions américaines se fortifient de la sagesse anglaise. Les villes surgissent par miracle du sol enchanté du nouveau monde. Plusieurs de ces cités, telles que Melbourne et Sydney, comptent cent cinquante mille habitants, paisibles, hospitaliers et laborieux. Sydney est la ville commerçante, Melbourne la cité aristocratique. Elles ont des places et des fontaines publiques, des bourses et des théâtres, des églises et des clubs. Elles se relient à la vieille Europe par la grande route de l'Océan, et chaque année des milliers de navires déploient dans leurs larges ports la blancheur de leurs ailes, les flammes de leurs pavillons et leurs panaches de fumée.
Un chemin de fer, long de 40 lieues, joint Melbourne à Ballarat. Ballarat est la ville des
mines. La main des hommes a creusé les collines voisines pour en extraire plus.de 4 milliards d'or. Maintenant cette fièvre jaune est à peu près dissipée. Des compagnies puissantes ont remplacé les pionniers isolés, et dix-huit mille ouvriers travaillent encore dans ces profondeurs souterraines où l'or pur scintille aux yeux comme dans les visions d'un joueur ou ^dans le palais d'une fée. Mais la vraie richesse de l'Australie, ce sont ces prairies sans fin où courent des troupeaux plus nombreux que ceux de l'antique Laban. Les propriétaires peuplent un domaine grand comme une province de citoyens mugissants, hennissants ou bêlants. Un seul colon compte ses bœufs par vingt mille et ses moutons par soixante mille. La viande des uns, la laine des autres nourrit et couvre les habitants de la jeune Australie et de la vieille Europe. C'est en Australie que l'Angleterre envoie la foule pauvre de ses cadets. Ils ne tondent que leurs brebis, font fortune en dix ans et se trempent largement dans les œuvres de la force et les spectacles de l'infini.
Je n'ai pas à rechercher ici pourquoi les colonies des Anglais prospèrent et pourquoi les nôtres déclinent : la cause en est, je crois, dans la différence des institutions et des races : autres colonies, autres mœurs. Quoi qu'il en soit, l'Australie s'est faite d'elle-même. Dans ce pays grand comme l'Europe, et traversé depuis douze années seulement par une poignée d'aventuriers illustres, les villes s'élèvent, les locomotives passent, le désert se fertilise et la solitude se peuple. Nulle part l'ouvrier n'est plus rétribué, plus laborieux et plus tranquille. Ce nouveau monde ne porte pas les deux fardeaux de l'ancien : chez lui pas un pauvre et pas un soldat.
M. de Beauvoir a ressenti à son départ d'Australie une émotion qui prouve son bon naturel. Il avait, avec le prince, son ami, chassé l'antilope et le kanguroo, assisté comme convive aux repas du club de Melbourne, vu des Chinois, causé avec des cannibales et dansé avec des Anglaises. Il avait cueilli et emportait avec lui la flore des souvenirs lointains. A son arrivée à
Batavia, il tomba de bonne grâce dans les bras des douaniers hollandais et lorgna complaisamment la jolie sultane d'un vieux sultan. Il prend un bain, affranchit des lettres et reçoit du gouverneur général des possessions hollandaises la permission de tout voir et de courir partout. Enfin, une grande joie lui était réservée par surcroît : la malle de Singapoore entrait au port, ayant à bord le duc d'Alençon. Il s'élance en compagnie du duc de Penthièvre : de son côté, le duc d'Alençon prend son élan, et tous les trois s'embrassent avec une émotion que M. de Beauvoir qualifie à tort d'indescriptible, car il la décrit fort bien. Cette émotion me gagne aussi : je la ressens et je la comprends. Rien n'est plus doux que de se revoir, si ce n'est parfois de se quitter.
Je voudrais suivre le voyageur dans ses chasses aux crocodiles et aux rhinocéros, dans ses excursions aux marais et aux volcans ; mais un article n'a pas les allures et la dimension d'un livre. Plus volontiers encore je le suivrais à la cour des princes indigènes, soit au palais
de Manghou-Négoro, qui montrait dans ses salons le portrait de Louis-Philippe, soit au harem de Sousouhounan, qui possède quarante femmes sans compter les suivantes et trentetrois fils sans compter les filles. Ce Sousouhounan est un sultan dont les principaux agréments sont d'augmenter sa famille et de mâcher du bétel. C'est un despote bridé par les Hollandais qui lui pa}Tent pension, lisent ses lettres et gardent sa citadelle. Mais on ne lui parle qu'à plat ventre,, mais il éternue dans des crachoirs d'or, mais s'il remarque la femme ou la fille d'un de ses sujets, son désir a force de loi, et pour s'emparer des Rosines ou des Bethsabées javanaises, il n'a pas besoin, comme Victor- Emmanuel, de décorer le père, ou, comme David, de tuer le mari.
Java, Sumatra, Bornéo sont de vastes fermes qui rapportent, année commune, soixante millions de bénéfice net. Les indigènes cultivent et lès Hollandais récoltent. Le gouverneur général, nommé par la métropole, est un souverain qui dispose d'une armée nombreuse,
d'une marine imposante et de fonctionnaires habiles. Il a pour exécuteurs de ses volontés les sultans locaux qui tiennent de lui un pouvoir en miniature et un salaire en espèces. Vingtsept mille Européens régissent en demi-dieux quatorze millions d'indigènes. Us imposent le labeur forcé aux habitants d'un pays si fertile et si chaud, que l'idée n'était jamais venue aux hommes de travailler et aux femmes de se vêtir.
De Java, M. de Beauvoir se rendit au royaume de Siam, où il passa sept jours bien employés. Il vit là des Dieux de rubis et d'émeraude, des temples recouverts de lames d'or, des grands seigneurs dans leurs sérails et l'éléphant blanc dans son palais. Il eut même la bonne fortune de ravir à la queue de l'éléphant trois poils d'une entière blancheur, qu'il renferma dans un médaillon jusqu'alors sans destination. A Siam, comme partout, sauf on Europe, la condition de la femme est d'être achetée et vendue. Chaque mandarin, suivant son caprice et son budget, s'annexe de dix à
trente épouses au teint de cuivre et aux dents noires. Le prix de la femme varie suivant la qualité, les demandes et les besoins. Il paraît que, pour sept ou huit cents francs, on peut acquérir un sujet féminin d'une apparence attrayante et d'un agréable service. En doublant la somme, on enlève les primeurs de Bangkok, les vierges de Siam et les fleurs du marché.
M. de Beauvoir n'a pas vu à Siam de frères inséparables. En revanche, il a vu deux rois, l'un mort et l'autre vivant. Ce dernier n'a rien de^curieux. Il passait son temps à mâcher et cracher des boulettes, contempler ses cent soixante femmes et ses neuf cent cinquante rejetons, et à confectionner une épître à l'adresse de l'empereur Napoléon. Mais le roi défunt offrait des particularités remarquables. Il était mort depuis neuf mois. Après le décès, on avait installé son cadavre sur un trône de fer, et au moven d'un entonnoir, on lui avait ingurgité trente litres de mercure pieusement surveillé à l'entrée et recueilli à la sortie. Sa Majesté défunte avait gagné à ce traitement la sécheresse
d'un vieux copeau : elle avait gagné encore d'être enfermée dans une bouteille d'or au sommet d'un catafalque splendide. Deux mois plus tard, on devait le décanter et le brûler au sommet d'une montagne artificielle lamée d'or de la base à la cime. En attendant, il conserve sa cour, ses courtisans et ses femmes. Au pied de son mausolée est déposée une corbeille d'or. La bouteille où il repose est entourée de longs cordons blancs dont le bout traîne à terre. Chaque matin, ses solliciteurs et ses épouses viennent déposer des placets dans la corbeille et des baisers sur les cordons.
Il n'y a qu'un pas du royaume de Siam à l'empire de Chine. M. de Beauvoir fut à Pékin en moins de temps que je n'en mets à l'écrire. La Chine est un pays de peu de ressources, et les Chinois sont gens d'un vilain caractère. En revenant de la grande muraille, M. de Beauvoir et son prince faillirent être lapidés par des indigènes en belle humeur. Le voyageur n'aime pas les habitants du Céleste-Empire, auxquels il reproche leurs mœurs, leur avarice
et leur odeur. A Pékin, les exécutions «ont si nombreuses et la misère est si horrible, que les pauvres emportent, salent et mangent les têtes pourries des décapités. Les missionnaires font ce qu'ils peuvent; mais il y a si peu de missionnaires et tant de Chinois! M. de Beauvoir a contemplé le fils du ciel. L'enfant, à ce qu'il paraît, ne fait pas honneur à son père.
Voulez-vous voir un joli pays? Allez au Japon ; c'est là que la vie est heureuse et douce à celui qui a le bonheur de ne pas recevoir sur la tête les deux sabres d'un Japonais fanatique. Au Japon, tout a un air de fête. Tout charme le voyageur, villes et campagnes, fleuves et ruisseaux, montagnes et vallées, parcourus, escaladés, traversés au triple galop par de petits chevaux aux jambes de cerf. Un jour, M. de Beauvoir voit passer un essaim de rieuses et charmantes femmes. C'était le harem d'un prince. Une autre fois, il se plonge dans un bain chaud où folâtraient à côté de lui une demi-douzaine de Japonaises; de semblablos bains valent au moins ceux de Trouville.
Je ne suivrai pas M. de Beauvoir en Amérique. Il faut savoir se borner. J'en ai assez dit, je pense, sur ces volumes si remplis, fruits d'une jeunesse heureuse et d'un talent mûri. Jamais la vérité n'eut une parure d'un meilleur goût. Jamais auteur ne passa d'une façon plus vive et plus sûre de la foule des inconnus dans l'élite des gens célèbres. M. de Beauvoir a eu cette rare fortune d'avoir pour compagnon de route un prince de la maison de France. C'est pourquoi il a vu des choses qui restent fermées au commun des martyrs et des voyageurs. Il n'est pas donné à tout le monde de prendre la main des sultanes et les poils de l'éléphant blanc. M. de Beauvoir a obtenu ces faveurs entre bien d'autres. Je lui dois de connaîlre un peu mieux que devant le petit monde dont il a fait le tour. Je le remercie d'avoir écrit et voyagé pour moi qui écris un peu et ne voyage guère. Je serais assez de l'avis de ces personnages d'un des romans d'Alexandre Dumas, lesquels se montraient sur la carte les pays lointains en se promettant de ne jamais y aller.
En effet, quelles sont les contrées et les merveilles de ce monde que la pensée ne se figure et que le rêve ne dépasse ?
Que M. de Beauvoir, qui a emprunté une devise à La Fontaine, me permette de lui rappeler ces vers exquis du bonhomme :
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines.
Soyez-vous, à vous-même, un monde toujours- beau.
Toujours charmant, toujours nouveau.
Beire, 8 octobre 1872.
Le mois des vacances est fini : c'est dommage ! C'était un bon temps. Ne penser à rien ni à personne, courir la plaine et le bois, fusil en main et chiens au côté, lire les livres et non les journaux, se garer de la sottise humaine et de la lèpre politique, se sentir vivre et se sentir libre, jouir en avare de ce que la nature verse de parfums, de rayons et de chants : c'est le bonheur ou c'est l'oubli ! Ainsi ai-je tâché de faire des dernières gerbes de la moisson aux premiers raisins des vendanges.
Mais aujourd'hui le vent souffle, la feuille tombe, la saison change et l'on ressent le fris-
son des premiers froids. La pluie me fait des loisirs que j'emploie à parcourir les vieilles gazettes. J'ai vu que le mois de septembre avait été fertile en gaietés. Tandis que M. Thiers à Trouville tirait des coups de canon dans l'eau, trois empereurs à Berlin passaient des revues dans la plaine. Le bruit du canon, le spectacle des troupes sont à coup sûr des plaisirs d'empereurs et des jeux de président. Les rois s'amusent, à ce qu'on dit. Jamais Berlin n'avait vu tant de têtes portant couronne. Pendant huit jours, le czar russe et les césars allemands ont agréablement mêlé les fêtes légères aux affaires sérieuses. A table, en famille, au théâtre, ils ont vidé les caves, réglé l'avenir et lorgné les bayadères. Chaque souverain qui se déplace et se respecte emmène son ministre et laisse sa femme.
Maintenant tout est tranquille et Berlin n'a plus que des juges. Le vieux Guillaume et la vieille Augusta s'endorment sur leur couche de vieux lauriers et de vieux télégrammes. De son côté, M. Thiers a pris congé des sirènes de
Trouville pour ne plus songer qu'au dauphin de la République. Le président se repose au palais de l'Elysée de ses exercices de triton et de ses fatigues d'artilleur; de temps en temps il reçoit à sa table soit un général en tournée, soit un préfet en déplacement, soit un diplomate en congé. L'éternelle jeunesse de l'amphitryon fait l'admiration des convives. Un général, au dernier festin, s'écriait avec la franchise et la concision militaires : « M. Thiers est trop vert. » Un diplomate reprit en souriant : « Et bon pour nous. »
Le congrès des socialistes a succédé à l'entrevue des empereurs. 11 faut convenir que pour l'élégance des manières et le choix des expressions, le moindre des hospodars l'emporte sur le mieux élevé des démagogues. Rien n'a manqué à notre bonheur, ni les assises de l'Internationale, ni les banquets des radicaux. Le dauphin de la présidence, l'illustre Gambetta, a mugi au dessert les harangues démocratiques. J'ai toujours pressenti que ce commis voyageur n'a pas dit son dernier mot. Il se peut
que ce Léon succède à cet Adolphe. Eh ! pourquoi non ? C'est dans la République des aveugles que les borgnes sont présidents.
La meilleure et la pire chose de ce monde, c'est la langue. Ésope avait bien raison. La langue du citoyen Gambetta est un singulier hors-d'œuvre. Elle est intempérante et frivole, ignare et babillarde, épaisse et vulgaire. Elle parle sans raison et remue à tout propos. Elle est aussi incapable de discernement que d'éloquence ; elle remue les mots non les choses, et appartient à un maître convaincu que la justesse de l'idée consiste dans la force du cri. Ah ! citoyen, te souviens-tu du bon temps où n'étant rien, tu valais mieux, où tu sautais du palais au café et de la boutique de Grémieux sur une banquette d'estaminet? As-tu gardé la mémoire de ces petites fêtes du soir où, tout en causant politique avec Laurier, religion avec Ferry, jurisprudence avec Renault, tu faisais claquer ta langue entre des lèvres charnues imprégnées du triple parfum de l'ail, de la bière et du vin ?
Je m'étonne toujours de voir éclater, au milieu d'un peuple qui se dit intelligent, ces triomphes de la sottise et de la vanité. S'il me déplaît que la foule s'amasse encore près des tréteaux de ce bavard éperdu, c'est qu'il me souvient qu'on faisait cas jadis de notre vieil esprit et de notre vieux bon sens. Quant au surplus, peu m'importe. Un Grec intelligent, Platon, excluait, je crois, de sa République, les rhéteurs, les avocats et les poètes. Pour les poètes, il avait tort ; ce sont gens qui ne gâtent rien. Poètes à part, le génois Gambetta accueille à bras ouverts les répudiés de Platon et ne ferme son guichet qu'aux honnêtes gens tentés d'entrer. Ces fantaisies seraient ridicules si elles n'étaient lamentables. Elles révèlent notre impuissance en attestant notre orgueil. Quel avenir se prépare et quels hommes se découvrent ! C'est le pays où il convient de pleurer les larmes des choses et où chaque jour on apprend davantage les sciences déplorables de la pitié, du dédain et du dégoût.
Les républicains peuvent s'approprier le nom
que le prudent Ulysse avait pris chez Polyphème ; ils s'appellent « Personne. » Où sont leurs diplomates, leurs généraux, leurs hommes d'État ? J'ai beau chercher, je n'en vois point. Ils sont frappés de stérilité, et ne produisent que des contrefaçons ou des épouvantails. Pour qu'on les tolère, il faut qu'ils se déguisent, et pour qu'on s'en éloigne, il suffit qu'ils se révèlent. Ils ont fait de la République une sorte de cour des Miracles, où se réunissent les écloppés et les disgraciés, les aventuriers et les incapables, les bâtards de la fortune et les repris de la justice : si jamais leur jour vient, et il se peut qu'il advienne, je défie que leur gouvernement de grotesques puisse provoquer autre chose qu'un éclat de rire ou un cri d'effroi.
Les républicains modernes ressemblent aux augures anciens . il est bien difficile d'être sérieux en les regardant. Ce qui me déplaît dans la République, ce n'est pas le nom, c'est la chose. La République est une figure que je contemple volontiers dans les lointains de
l'histoire et sur la gomme des timbres-poste. Elle s'est trouvée, comme une fée prodigue, près des berceaux de la Suisse naissante et de l'Amérique délivrée. Jadis, elle fit éclore sur le sol romain de larges moissons de courage et de dévouement. Elle conduisait les Gincinuatus à la charrue, les Régulus à la mort, et les Décius au sacrifice. Elle inspira, je le veux bien, à Scipion victorieux une chasteté qui ne se retrouve que sous le manteau de Joseph et la cuirasse de Bayard.
Hélas ! il faut bien dire, de nos jour^, et en ce moment, les républicains ne montrent pas une collection de vertus romaines, Ce n'est pas parmi eux que les Phidias de ce temps chercheront des modèles pour les statues de la tempérance, du dévouement ou de l'intégrité. Notre Phidias s'appelle Garpeaux, et cet artiste aimable rêve de sculpter un pendant à son groupe des danseuses. Ce nouveau produit de son art figurerait sur le seuil de nos rigides tribunaux. Le sculpteur a conçu le hardi projet de tailler dans un bloc de marbre rouge quel-
ques démocrates fameux en train de lever le pied autour de la déesse des faillites ou du génie des déconfitures.
J'ai depuis longtemps l'habitude, dès qu'on me signale à l'horizon la présence d'un phénomène républicain, de soumettre ma pensée à un travail instructif. Je m'informe de cet oisif qui n'a pas craint d'embrasser la profession de démocrate. Je me demande ce qu'il a fait, et presque toujours j'apprends qu'il a eu à se plaindre de la société, de la fortune ou de la justice. Il pense qu'une révolution le sortira de sa misère et de son obscurité, et qu'il gagnera, à être connu, l'argent dont il a besoin ou le pouvoir qu'il ambitionne. Le vrai républicain ne ressemble en rien à la femme de César : on doit toujours le soupçonner.
Ce qui distingue, — distingue n'est pas le mot propre, — ce qui distingue le vrai démocrate, c'est son horreur profonde pour la robe d'un prêtre et pour le culte d'un Dieu ; il tient pour la religion naturelle et la morale indépendante. 11 soigne le corps dont il est sûr et se
moque de l'àme dont il doute. Son opinion est qu'il ne faudrait pas remonter bien loin pour trouver un singe ou deux dans sa famille. 11 fait civilement tout ce qu'il peut faire dans ce monde. Il naît civilement, il se marie civilement, il meurt civilement. Dans sa vie comme dans sa mort civile, il ne veut de contacts qu'avec l'écharpe du maire et celle du fossoyeur.
Quand j'entends dire et quand je vois que M. Thiers penche vers la République des républicains, il me vient, je vous l'avoue, des pensées peu flatteuses à l'endroit de l'historien de tant d'histoires.
Il est difficile de lui pardonner ça, car il sait ce qu'il fait,, et je ne vois guère en ce monde que Mlle Jacquemard qui puisse garder des illusions sur son modèle. Je ne puis admettre qu'on remplace en de tels moments la grandeur par la finesse, la décision par l'intrigue, le désintéressement par l'ambition et les engagements par des phrases. M. de Villemessant réédite, dans ses spirituels et récents mémoires, un mot tombé de la plume d'un écrivain mort
d'hier et presque oublié, Nestor Roqueplan. « M"ie Thiers , écrivait le sage Nestor, apprend l'arabe, elle tient à comprendre quelque chose aux affaires de son mari, » L'arabe a certainement du bon, mais il me semble que si je jouais avec M, Thiers au jeu savant de la politique, je voudrais bien savoir le grec.
Beire, 22 octobre.
Voici quinze jours que cette lettre est commencée. Je n'attends, pour la terminer, que de connaître le résultat des élections d'avant-hier. Nous avons à élire autant de députés que la Grèce avait de sages. En Algérie la lutte est engagée entre Bertholon, la fleur des radicaux, et Grémieux, le doyen des Juifs. Tous mes vœux sont pour le vieil enfant d'Israël. Il me semble que ce grotesque manque à la démocratie, et ce comique à la situation. C'est lui qui a nourri dans sa boutique et fait éclore sous sa robe le Gambetta de la politique et le Lau-
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rier de la finance. C'est le patriarche du 4 septembre et le vieux de la Montagne. Bertholon est bien jeune et ne peut être qu'un radical, mais Crémieux est si âgé qu'il peut être une terminaison.
Mes souhaits sont exaucés : on dit que Crémieux est passé ! Un citoyen qui, dans son nom, personnifie la République, le nommé Caduc, a conquis tous les suffrages des Bordelais intelligents. Les citoyens Nioche et Méline ont séduit les cœurs innocents, dans le jardin de la Touraine et sur les plateaux des Vosges. Ces incapacités républicaines vont marcher dans les ornières du tonitruant Gambetta. Autrefois — aujourd'hui qui le croirait ? — la France produisait des orateurs et des écrivains, des politiques et des penseurs. Maintenant, comme dans le songe de Pharaon, les années de stérilité ont succédé aux années d'abondance, et les vaches maigres de la démocratie tondent le foin en herbe et les chardons en fleurs.
Ce sont là les tristes fruits d'une politique
déplorable. Si quelques républicains de plus vont s'asseoir sur les hauteurs de l'Assemblée, la chose après tout ne mérite ni l'étonnement des naïfs ni l'indignation des sages. Je suis moins effrayé de l'audace de mes adversaires que de l'iû différence de mes amis. Dans ces jeux du suffrage universel, ce qui me surprend, ce n'est pas le chiffre de ceux qui votent, c'est le nombre de ceux qui s'abstiennent. 11 semble que le parti conservateur se désintéresse des affaires publiques et se remette du soin de nous gouverner soit au hasard, qui est aveugle, soit à Gambetta, qui est borgne. En attendant, le besoin d'un maître est si vivace parmi nous, que M. Thiers prépare le terrain et caresse l'idée de la présidence à vie. Et quel est le plus triste, de la déraison d'un peuple qui, sorti et plein de ses traditions, cherche dans la République même des contrefaçons de monarchie, ou de la tentative d'un vieillard qui est préoccupé des charmes de la présidence et des lauriers de Mathusalem, et cherche à coudre un accroissement de pouvoir à une vie si avancée.
Le parti des honnêtes gens devrait employer ses vacances à méditer cette grande parole • « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Or, il n'est pas de paix durable que la guerre n'ait préparée, et pas d'utile bonne volonté si l'activité ne la féconde. Le péril est grand et prochain, et ce n'est pas trop pour le conjurer de la réunion de tous les efforts et de tous les talents, de tous les courages et de toutes les volontés. La vieille société craque dans ses membrures et prévoit l'assaut des pirates. La haine grandit entre citoyens, la plèbe monte et la bourgeoisie décroît. On peut suivre la déchéance des principes et les progrès de l'envie. Nous remontons aux belles journées de 93, dont la démagogie avinée fête pieusement les anniversaires : les modérés comme les croyants sont signalés à la réprobation populaire, et le moment n'est pas loin peut-être où chacun souffrira persécution, le riche pour sa fortune, le noble pour ses ancêtres, le prêtre pour son habit, le chrétien pour sa foi et le juge pour la justice.
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Je reçoisunelettred'undespèlerinsde Lourdes que n'ont découragé ni les railleries des incrédules, ni les violences des brutes. « Nous étions, écrit-il, plusieurs milliers de chrétiens réunis près de la grotte miraculeuse où la mère de Dieu apparut à un petit enfant. Tous, genoux en terre et cierge en main, nous répétions le cantique que les anges disaient aux bergers: « Gloire à Dieu, au plus haut des cieux, et paix en ce monde aux hommes de bonne volonté ! » Jamais je n'oublierai ce merveilleux spectacle et cette double solennité de la nature et de la religion, ni les chants de ces voix sans nombre, priant Dieu pour leur patrie, ni les lueurs riantes des flambeaux agités, ni au loin la masse sombre des montagnes, et plus haut la pâle clarté des étoiles d'or et des neiges éternelles. Tant de vœux sincères seront en partie satisfaits, et j'ai emporté de là plus ardentes et plus raisonnées ma confiance dans mon Dieu et ma foi dans mon pays. »
Il entre toujours un peu d'exagération dans les récits des pèlerins. Et cependant ils sont
toujours consolants à entendre et fructueux à méditer. Nous sommes dans un temps où, selon l'expression de M. de Pontmartin, des miracles de dévouement répondent à des prodiges d'ingratitude ; c'est l'éternelle lutte du bien et du mal qui semble grandir encore, multipliant les vertus et les crimes et fécondant la double semence des martyrs et des bourreaux. C'est le nombre de nos justes qui détourne le châtiment, et si d'une part on s'effraye à l'audace des scélérats, d'autre part on se rassure au spectacle des fidèles. On se fortifie et on se console à voir tant d'âmes pures passer, les ailes blanches, sur les misères de ce siècle et les fanges de ce pays.