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HOMMES ET LIVRES

Le Cardinal de Bérulle, par M. l'abbé Houssaye. (Pion, éditeur) — Le Jour des morts.

Beire, 1er novembre 1872.

Heureux l'homme des champs s'il connaît son bonheur.

Ainsi s'exprimait Delille eu veine de traduire Virgile. Je savoure en ce moment toutes les félicités rurales. Les feuilles tombent de tous côtés et la pluie imite les feuilles. Mon ruisseau, devenu torrent, s'est répandu dans ma prairie. Je lève la tête et j'aperçois dans les hauteurs du ciel des corbeaux volant à droite. J'accepte cet heureux présage et je songe à la joie qui s'empare en ces temps-ci des politiques et des

chasseurs. En effet, voici l'instant précis où les législateurs vont revenir et les bécasses vont passer.

Un jour où je ressentais le besoin d'une distraction, un gros livre m'est arrivé sur les ailes de la poste. Ce livre a pour titre : le Cardinal de Béndle, et pour auteur l'abbé Houssaye. M. l'abbé Houssaye est vicaire à l'église de la Madeleine. Je m'en doutais bien un peu, car il n'est aucune paroisse à Paris où les vicaires soient plus fortement piqués de l'aiguillon littéraire. Chacun d'eux offre de temps en temps son sacrifice à la muse et sa visite à l'éditeur. J'en pourrais citer jusqu'à quatre dont les œuvres ont provoqué les doux gémissements de la presse, et, entre les quatre, ce pauvre abbé Michaud qui, depuis Mais alors il se contentait de verser dans de petits ouvrages abstraits les trésors d'une théologie féroce. A le voir si faible de corps et si aimable d'esprit, qui se fût douté qu'il méditait de creuser un léger trou dans la grande mer des scandales et des oublis de ce monde ?

Les fautes littéraires sont les plus vénielles de toutes, et si l'on pardonne à moitié aux péchés qu'on avoue, on doit pardonner tout à fait aux péchés qu'on publie. Le cardinal de Bérulle, dont M. l'abbé Houssaye a entrepris de nous raconter la vie, a eu une existence peuplée d'œuvres et mêlée dans son cours aux choses de la politique et aux travaux de la religion. Dans les conseils du roi, il combattit les avis de Richelieu: il fut ambassadeur du roi, et faillit être précepteur du dauphin. Il importa en France l'ordre du Carmel et fonda l'Oratoire. Jeune, il eut l'estime d'Henri IV. plus âgé, la confiance de Louis XIII. Enfin, il fut lié avec saint Vincent de Paul et saint François de Sales.

L'abbé Houssaye s'est passionné pour son héros. Je l'en loue, car on ne parle bien que des gens qu on aime. Aussi il sait gré à Bossuet d'avoir prodigué les éloges à M. de Bérulle. Il en veut à M. Cousin, lequel, traitant incidemment du cardinal, l'appelle « le bonhomme Bérulle. » M. Consin préférait, on le sait de

reste, le cotillon des duchesses à la robe des prélats. Ce n'était pas un sage, mais un ami de la sagesse. Il vivait d'esprit au temps passé et de corps en notre monde. Mais il savait tout concilier, et saupoudrant le vulgaire d'une forte dose d'idéal, il donnait aux bas bleus qui sollicitaient ses faveurs, et parfois les obtenaient, les noms harmonieux de Longueville ou de Montbazon. Il était philosophe, ce qui se rencontre ; il savait le grec, ce qui est rare ; et il est mort, ce qui est triste.

La femille de Bérulle était d'une noblesse antique et de celles où plutôt que de se mésallier en ce monde on s'allie à Dieu. Le futur cardinal annonça de bonne heure ses dispositions religieuses. Tout jeune encore, il faisait l'admiration de tous par ses progrès rapides et par son savoir précoce. Sa piété était celle des anges qui sont pareils aux enfants. Ses prières étaient si méritoires, que Dieu les récompensa par des grâces extraordinaires.

Il fit, chez les jésuites, son éducation religieuse. Et quand la Compagnie de Jésus fut

proscrite au commencement d'Henri IV, qu'elle n'av it pas voulu reconnaître, le jeune de Bérulie fut chargé des intérêts et de la défense de l'ordre. Il ne faillit pas à cette noble mission, étonnant les puissants d'alors par la sainteté de ses actes et la hardiesse de son langage. Il ne se dissimulait ni les fautes ni les mérites des Pèr s dont il servait la cause, mais il comptait pour eux sur le temps et sur la justice. Il savait d'ailleurs que cet exil n'était ni le premier ni le dernier de ceux qu'il leur faudrait subir. Il se s iuvenait aussi que saint Ignace, voulant faire de son ordre une pépinière de confesseurs et de martyrs, avait demandé comme une faveur pour lui la haine des hommes et la persécution du monde.

Ce fut à ce moment qu'Henri IV pensa à M. de Bérulle pour l'éducation de Louis XIII. Le jeune prêtre refusa. Il était dans la première ferveur du sacerdoce et pensait que se donner au Roi c'était s'ôter à Dieu. Chaque jour il s'élevait davantage dans la perfection morale et dans la hiérarchie des saints. Il s'était lié d'une

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étroite amitié avec Mme Aecarie, que l'Église a rangée au nombre des bienheureuses.

Ce fut sainte Thérèse elle-même qui inspira à Mme Aecarie la pensée de faire fleurir en France l'institution du Carmel. M. de Bérulle fut mis dans la confidence et dans le secret des élues. Il partit pour l'Espagne en qualité d'ambassadeur du roi. Son entreprise était délicate, Mme Aecarie et lai tenant essentiellement à ce que les destinées du Carmel en France fussent gouvernées par des religieuses ayant vécu dans l'intimité de sainte Thérèse. M. de Bérulle triompha de tout.

Que dire de plus, si ce n'est que Dieu bénit les efforts et les travaux de ses fidèles. L'ordre du Carmel donna des fruits inespérés et précoces. On le vit, à peine transplanté, multiplier ses rameaux. Il fondait des maisons à Rouen, à Bordeaux, à Dijon, même à Bruxelles. M. de Bérulle fut le directeur de l'ordre naissant, le gardien de ses intérêts et le guide de ses consciences. Inflexible dans le bien et pour le bien, il marcha droit devant lui, sans ménagement

pour les personnes. Son zèle fut amplement récompensé : la maison des carmélites devint une école de sainteté et l'apprentissage du ciel ; elle vit s'abattre sur son toit nouveau comme un vol d'âmes charmantes lassées de courir le monde. Ses premières supérieures furent des modèles de piété ardente qui méritèrent d'être placées sur les autels de l'Église. Ces jeunes filles, naguère ornement de la cour; ces femmes fortes, qui se donnaient à Dieu après lui avoir donné leurs enfants, pliaient leurs corps au joug et leurs santés aux épreuves. Le soir, la supérieure, en passant le long des cellules, entendait, avec le murmure des oraisons, le froissement des cilices et le bruit sourd des disciplines. Tant d'austérités étaient comme une attraction de plus. C'est aux Carmélites que, sous le règne suivant, descendaient les prédicateurs en vogue et les pécheresses d'élite. C'est là, on s'en souvient, que parlait Bossuet, le jour où Louise de la Vallière tombait, pleurante, des bras du roi aux pieds de Dieu.

M. l'abbé Houssayen'a encore accompli que

le quart de sa tâche. II lui reste à nous montrer M. de Bérulle dans ses autres attitudes et dans ses autres œuvres. Il doit consacrer un volume entier à raconter le rôle politique que joua ce grand chrétien avec Louis XIII pour témoin et Richelieu pour adversaire. M. de Bérulle blâmait l'alliance de la France catholique et de la Suède protestante, et ne comprit jamais qu'on acceptât les ennemis de sa religion comme auxiliaires de sa politique. Maintenant, je voudrais, chose impossible, faire accepter à l'auteur une louange qui égalât son mérite sans offenser sa modestie. M. l'abbé Houssaye est un écrivain de race qui possède la langue des maîtres. Si j'osais me permettre une critique, je lui reprocherais de maintenir son style, non dans les nuages, mais dans les hauteurs. Il plane toujours et ne s'abaisse jamais. Maintenant, je tiens à lui dire ma reconnaissance pour ce beau et bon livre, œuvre à la fois d'historien, de chrétien et d'artiste, qui nous ramène à l'époque de nos grandeurs et au spectacle de nos vertus, tel enfin que l'Académie ne rencontre

guère ses pareils, le jour où elle jette aux auteurs recommandés une couronne de feuilles sèches. M. Houssaye s'est épris d'un amour touchant pour son modèle. Il a reconstitué ce délaissé de l'histoire dans sa renommée et dans sa grandeur premières, et il place dans un cadre d'or tout neuf la figure caressée et rajeunie d'un mort illustre et d'un saint français.

Ces lignes étant achevées, je songeais à ce que le récit de l'historien m'apportait de souvenirs et de visions du passé. Je voyais reverdir, selon le dire du poète, les feuilles de l'autre été et les formes de l'autre temps, toutes ces fées de notre histoire qui enchantèrent tout un siècle et qui éblouirent nos ancêtres de l'ardeur de leur pénitence et de l'entrain de leurs amours. J'évoquais tous ces grands hommes qui passaient superbement sous la soutane du prélat ou la cuirasse du guerrier, poètes, écrivains., orateurs, artistes, généraux, diplomates, politiques, les compagnons du roi Henri, les satellites du cardinal-duc, et les rayons du Roi-Soleil. Il n'y avait alors qu'une seule nation dans le

monde, et c'était cette pauvre France, où nous vivons tristement sur les trésors du passé et la gloire des aïeux.

C'est ainsi que mes rêveries remontaient le courant des âges, quand au clocher de mon village retentit la sonnerie des morts. Quelques instants après, l'office commençait, et j'entendais les chants par lesquels l'Église berce une fois l'an le grand sommeil des endormis. Hélas! hélas ! depuis que notre admirable et triste monde roula des mains du Dieu vivant, que de millions de créatures ont formé le pâle troupeau des trépassés ! Les unes sont tombées dans la fleur, les autres au déclin des ans. Chacun a succombé, si je puis dire, sous une des formes infinies de la mort : celui-ci dans son lit, près de sa famille en pleurs; celui-là sur un champ de bataille, dans la sève de la vie et dans la sève de la gloire. Pour ceux-ci, la mort est venue comme un voleur, et pour ceux-là comme une amie. Combien, en la voyant se dresser devant eux, ont senti les douleurs de l'âme, les révoltes de la chair et les horreurs de l'inconnu !

J'en ai vu, mais c'étaient des saints, qui se sont envolés de ce monde, ayant dans leur dernier sourire la joie des délivrés et dans leur regard dernier )a vision du paradis.

Après le court espace de la vie mortelle, nous irons où sont allés nos aïeux, où nous suivront nos descendants. L'Église dit excellemment que les promesses de l'immortalité peuvent seules nous consoler de la certitude de mourir. C'est pourquoi je plains les malheureux qui ont donné à leurs espérances l'étroite limite de ce monde. Ils assistent au départ des êtres aimés, sans nourrir au fond de leurs âmes la certitude du revoir et la joie de la réunion. Pour nous, chrétiens, nous voyons l'éternité des âmes par delà le tombeau du corps. Et quel surcroît de misère et de désolation si, en voyant partir ceux qui furent les sources ou les compagnons de notre vie, nous ne comptions pas les retrouver dans la patrie sans orage, ouverte à ceux qui ont fait le bien, conservé l'espoir, et gardé la foi !

En ce douloureux anniversaire, j'ai songé à

ceux que, depuis deux ans, la mort a retranchés de nous. Que de deuils dans les familles et dans la- patrie ! Comptez les victimes des inepties républicaines et des démences impériales. Je voyais nos pauvres légions, courant dans la neige, sans vêtements, sans vivres et sans armes. Combien sont morts de froid sur la route, de maladie dans les hospices, de leurs blessures dans les combats, de leur chagrin dans l'exil, de leur misère dans les prisons ! Mais aussi que de dévouements et que de vertus ! Quel contraste entre les billevesées d'un dictateur incapable et l'héroïsme des victimes résignées ! Le riche et le pauvre, le jeune homme et le vieillard s'unissaient dans la fraternité des batailles et la communauté du sacrifice. Ils ont combattu et ils sont tombés, les uns sous les murs de la ville assiégée, les autres dans les plaines de la France envahie, certains de leur désastre et de leur impuissance, et croyant peut-être que les vengeurs de l'avenir surgiraient des ossements des morts.

Après les victimes de nos guerres étrangères

et de nos discordes civiles, combien d'autres s'en sont allés dont l'absence parmi nous cause un deuil et laisse un vide!

Pour ne parler que de ceux qui vivaient bier et déjà ne sont plus, vous souvient-il de ces deux illustres, l'un qui fut savant, l'autre poëte? Aujourd'bui, le savant n'a plus rien à apprendre, le poëte plus rien à cbanter. Si, il y a quelque vingt ans, ce bruit se fût tout à coup répandu : « Théophile Gautier vient de mourir! » il se fût fait un grand silence et comme un effarement dans le tumulte des hommes.

Maintenant on a d'autres soucis en tête que la pensée des trépassés ! On se dit : « il a vécu ! » puis l'on secoue la tête et l'on parle d'autre chose.

Et cependant ce fut vraiment un grand artiste: un des ciseleurs de la langue, un des maîtres de la lyre. Poëte, il s'est placé un peu au-dessous des meilleurs romanciers, il a laissé, avec un chef-d'œuvre de libertinage, des merveilles de fantaisie, de style et d'invention;

critique, il a pendant de longues années répandu au rez-de-chaussée du Moniteur des trésors d'indulgence aimable et de bon sens français. Il ne fut rien., pas même de l'Académie qui le refusa soit par pruderie, soit par sottise. Mais au moins il a pu dire avec Virgile : « 0 muses plus douces que toute cho^e humaine, muses auxquelles je sacrifie, le cœur frappé d'un grand amour, soyez-moi secourables en me montrant les routes des astres et le chemin du ciel! » Ce qu'il demandait, les muses le lui ont appris. Elles lui ont montré le chemin du ciel, car il est mort, une prière sur les lèvres et un prêtre à ses côtés.

Ainsi, disait un autre poëte, ainsi s'en vont à Dieu les gloires d'autrefois. Le siècle à chaque pas se dépouille et s'appauvrit, et le soleil ennuyé n'éclaire plus qu'une race d'infiniment petits dans la république de Lilliput. L'auteur des Voyages de Gulliver, le misanthrope Swift, conduit son héros dans le pays de Laputa, où certains hommes, marqués au nez d'une verrue, vieillissent et ne meurent pas.

Parmi nous, je ne vois guère que M. Thiers qui puisse offrir aux regards curieux les symptômes de la vieillesse et le poids chiche des immortels.

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