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LE NOUVEAU PARIS

15 février 1873.

Aux jardins de Versaille, eu nue allée étroite, Le front triste ft songeur, le bel Adolphe allait; Sa tète politique en pendule oscillait, Et sa gauche ignorait les œuvres de sa droite.

Loin des larges bassins où court le flot tremblant,

Il allait, l'oeil au ciel et les pensers à terre ;

Un vent âpre soufflait, et la neige dernière

Restait, blanche, aux bras nus des dieux de marbre blanc.

Soudain, au croisement de deux sombres allées. Que des arbres penchés recouvraient de leurs bras, Il entendit chanter, au bruit lourd de ses pas, Comme un rire argentin de nymphes réveillées.

Trois voix dirent en chœur : « Ayez pitié de nous, Dont l'appétit trompé s'aiguise à de longs jeûnes;

Donnez la poiimie à la plus belle : arrêtez-Vous, Jeune homme aux cheveux blancs ou vieillard aux traits

[jeunes. »

Il vit alors, du flanc des chênes entrouverts, Sortir les fins contours de trois déités blanches Glissant, cheveux épars, dans le fouillis des branches, La neige dans les yeux et riant au travers.

Il vit leur lèvre en fleur et leur regard de flamme ; Nymphes des temps passés ou belles du grand roi! Leur démarche flottante avait je ne sais quoi De moins que la déesse et de plus que la femme;

Qui sont-elles? pensait monsieur Thiers en émoi, * Ou Fontanges la douce ou Maintenon la fière? Peut-être dans ce parc l'ombre de La Vallière Cherche Louis quatorze et le retrouve en moi.

Et toutes trois disaient : « Donne la pomme, ô maître, A celle d'entre nous qui fixera ton choix. » Adolphe répondait de sa plus douce voix : Mesdames, je n'ai pas l'honneur de vous connaître,

Tourne les yeux de mon côté ; Je devrais bien être connue, Dit la première; je suis nue :

On m'appelle la Vérité.

Mes deux lèvres sont sans souillure ;

u-dessus du tumulte humain, J'apparais lumineuse et pure.

Étoile au front, miroir en main.

Et cependant je ne sors guère.

Peu de gens savent qui je suis Quand je viens m'asseoir, solitaire, Sur la margelle de mon puits.

Sois juste : donne-moi la pomme, La pomme blonde au teint doré ; En retour, je t'accorderai La gloire d'être un honnête homme.

Mademoiselle, dit monsieur Thiers, né malin,

Je suis vraiment charmé de vous connaître enfin.

Je conviens volontiers, malgré mon très-grand âge,

Que vous me tenteriez si je n'étais un sage;

Cachez, je vous en prie, au moins de vos cheveux,

Ce que je ne puis voir sans détourner les yeux;

Prenez, pour vous couvrir de façon méritoire,

Cette feuille arrachée à ma dernière histoire,

Car je crains sur l'honneur que vous n'attrapiez froid.

Mais à vous parler franc, ainsi qu'on vous le doit,

Portez, en voyageant, ces savantes parures

Qui laissent le champ libre aux douces conjectures :

Que je préférerais, ô déesse, à vous voir

De frais ajustements vous faisant mieux valoir;

Et, si j'ose parler sans encourir vos blâmes, Cet air dissimulé qui va si bien aux femmes. Je pourrais, étant roi par la grâce de Dieu, Me contenter de vous, c'est-à-dire de peu; Mais un petit bourgeois exige davantage. Dieu m'a fait l'âme fière, et ma fierté sauvage S'accommode à la ruse et se plie aux détours. Adieu. Barthélémy lui-même, dans deux jours, Vous écrira le reste. Au fond, c'est un brave homme. Déesse, touchez là; vous n'aurez pas la pomme.

La seconde alors apparut Aux regards du juge fidèle.

Je suis l'éloquence, dit-elle.

Et monsieur Thiers fit un salut.

Sur son corps de vierge pudique, Dont le reflet tremblait dans l'eau, Sa main, d'un geste magnifique, Roulait les plis de son manteau.

Je suis, des paroles pressées, Le mouvement, l'aile et le bruit ; Et je fais vibrer les pensées Gomme l'airain qui retentit.

Ma voix gronde, tonne et déchaîne L'orage de la passion,

Et va chercher l'émotion

Au plus profond de l'âme humaine.

J'inspire ces hommes hardis Dont la parole ardente, roule, Agitant, comme un champ d'épis.

Les mille tètes de la foule.

Si tu luttes pour le pouvoir, Moi. je t'accorderai pour vaincre.

Le don sublime de convaincre Et la puissance d'émouvoir.

Car c'est moi. dont la main allume Ce feu sacré qu'on vit briller Sur vos lèvres blanches d'écume.

0 Lacordaire, ô Berryer !

Pendant qu'elle parlait de sa voix grave et tendre, La source et les oiseaux s'étaient tus pour l'entendre.

Je vous connais, dit Thiers, de réputation, Et je vous ai, madame, en haute opinion. J'ai vu, dans le loisir des tournois politiques, Votre statue au Louvre, au milieu des Antiques. Je brûlai, comme un autre, étant mal inspiré, Un petit grain d'encens sous votre nez sacré : J'aime mieux à présent, ce qu'un savant sincère, Littré, nomme la « blague » en son dictionnaire.

J'aime, pour me servir d'un terme relevé,

Un bavardage énorme, un babil acbevé

Qui, traitant tout sujet, sans trêve et sans emphases

Égrène prestement le chapelet des phrases ;

Ma parole s'échappe et filtre à petits flots,

Comme une eau claire au trou d'un robinet mal clos,

Et ma voix, à son gré, précipite ou retarde

L'aigre pétillement de sa note criarde ;

Puis, dans tous mes discours, j'use du grand secret

D'apprendre avec lenteur les choses que l'on sait ;

Je m'érige en docteur et je me pose en juge ;

Je cours dans l'avenir, je remonte au déluge,

J'ai soin de rappeler que je fus autrefois

Le ministre puissant d'un monarque bourgeois

Et je sème à main pleine, en mes meilleurs passages.

Les fleurs du souvenir et les récits des sages.

Ainsi je me suffis à moi-même et je tiens

Que tous vos procédés ne valent pas les miens.

Sans rancune, ô déesse ! aussi vrai qu'on me nomme

Thiers, vous n'aurez pas même un pépin de la pomme.

Mais la troisième aux doigt* subtils.

D'ombre douce à demi voilée A chaque détour de l'allée, Remuait d'invisibles fils.

Elle variait son langage, Pleurant parfois, parfois chantant:

Elle changeait à chaque instant D'air, de costume et de visage.

Je suis l'Intrigue; ouvre tes bras...

Fine, alerte, perfide et gaie, Pour les ouvrages que j'essaye, n peu d'ombre ne messied pas.

Je cours, je vais, je fuis, je bouge, Je flatte fort, je trompe un peu.

Aujourd'hui, je sème le bleu; Demain, je récolte le rouge.

Point de vertus, quelques talents!,..

Brouiller les cartes qu'on secoue!...

C'est de la sorte que l'on joue, Petit homme, les grands enfants.

Je t'appris comme on marche en scène, Gomme en des gestes familiers On attache la corde aux pieds Des pantins de la farce humaine.

A mes leçons je t'ai formé, Je t'ai nourri; mais je t'assure Que jamais mon grain n'a germé Sur une plus riche nature.

Président, tu souris, je crois.

Et maintenant, juge fidèle,

Donne la pomme à la plus belle, A la plus belle de nous trois.

Monsieur Thiers prit l'air digne et des poses sévères De ses lunettes d'or il essuya les verres,

Puis il dit, regardant la Vérité : Vraiment, Non ; je.ne voudrais pas finir en ce moment

Mon doux métier d'enfant prodigue, Repassez dans vingt ans, car j'y serai toujours. A l'Eloquence émue il fit un long discours,

Et donna la pomme à l'Intrigue.

22 février 1873.

Je m'étais imaginé que le roi d'Espagne que Dieu conserve, Don Amédée, réunissait les agréments d'un héros de roman et d'un monarque de tragédie. Je lui supposais la bravoure du picador dans le cirque et la fermeté des rochers sur la Sierra. Il me semblait voir en lui une sorte de Don Quichotte, lançant son cheval d'Andalousie à la poursuite des brigands, à la délivrance des princesses, à la conquête des ro}Taumes. Enfin, je le croyais capable des choses les plus difficilement espagnoles, comme de prendre de l'eau au Mançanarès et le taureau par les cornes.

On lui avait prêté un mot qui dénotait une

âme fière : « Je me suis jeté en Espagne la tête la première, je n'en sortirai que les pieds en avant. » Cela signifiait, en bon castillan, qu'il était décidé à lutter jusqu'à la mort pour l'intégrité de sa couronne et pour l'honneur de son nom. On ajoutait même qu'il avait commandé une bonne lame au premier faiseur de Tolède. Eh bien, non ! le réfléchissant Amédée s'est bientôt aperçu que quelques épines s'étaient glissées parmi les roses de son diadème. Préoccupé de la révolte des provinces, de l'indiscipline des troupes et de la grossesse de sa femme, il s'est senti trop bon époux et trop pauvre roi pour jouer les rôles de François II à Gaëte ou de Maximilien à Queretaro. 11 a perdu la tête ou, pour mieux dire, il l'a sauvée. Il a résigné ses pouvoirs, bouclé ses malles et demandé l'heure exacte à laquelle partait l'express de Lisbonne. Et c'est ainsi qu'il délogea, aimant trop peu la musique pour vouloir qu'on battît les tambours ou qu'on jouât des trompettes.

Une telle conduite ne brille pas par la gran-

deur, et Amédée est moins un monarque qui dépose une couronne qu'un notaire qui remet une charge. C'était un prince révolutionnaire, mais enfin c'était un prince, et comme tel il ne devait pas donner à son abdication les caractères de la faillite. 11 a fui le danger, esquivé le devoir, et apparaît dans l'histoire des variations et des décadences politiques, non comme un diminutif de Charles-Quint, mais comme un plagiaire de Gambetta. Quand ce jeune homme sera de retour au Quirinal, il pourra recevoir du prisonnier de son père des leçons de noblesse et de dignité souveraine. Peut-il comparer ses disgrâces d'aventurier aux infortunes du pontife ? Certes, le grand vieillard du Vatican a épuisé jusqu'au fond les amertumes de la royauté. Il a été tour à tour la victime des puissants et le jouet des diplomates. Il a connu les épreuves où l'âme se retrempe, les trahisons où le cœur se brise, et porté la triple couronne du malheur, de l'exil et de la pauvreté. Il n'a conservé de son antique héritage qu'une Église et qu'un palais. Et cependant, roi par le

caractèra et par la résistance, il n'a jamais fléchi, jamais plié, jamais cédé. Il reste debout, dans ses droits toujours entiers et toujours revendiqués. Au milieu des périls, des défections et des tempêtes, il parle, agit, lutte en souverain. C'est un constant exemple et une vivante vertu, et maintenant encore ce dépossédé sublime plane au-dessus des royautés vassales et des peuples à genoux.

Don Amédée s'est évadé sans obstacles. Il n'a su ni faire le bien, ni empêcher le mal. Mais ce mannequin royal n'emporte pas plus de regrets qu'il n'en laisse. Après le départ du monarque, le Sénat et les Gortès ont proclamé la République. L'Espagne possède, comme la France, un matériel roulant de bavards et d'incapables. Elle est rongée, elle aussi, de la plaie des démagogues et de la lèpre des avocats. La curée des places a commencé, et chez elle, comme chez nous, s'épanouissent sur les sommets du pouvoir des outres gonflées d'orgueil qui se dégonflent en phrases.

Cependant il y a encore des Pyrénées ; cette

certitude me console. Les peuples comme les hommes n'aiment pas à souffrir seuls, et ils trouvent que leur misère s'allège au spectacle de l'infortune d'autrui. Il est doux dans l'affliction comme dans la joie de voir d'autres têtes fléchir au bouleversement des orages. L'Espagne nous rend aujourd'hui ce service que son abaissement nous relève et que sa chute nous exalte. Elle nous tire du dernier rang pour nous mettre à l' avant-dernier, et il se trouve qu'en la contemplant, nous avons à dépenser encore des ressources de compassion pour elle et de fierté pour nous.

L'Espagnol Castelar a beau s'épancher en proclamations verbeuses, il n'arrivera jamais à l'enflure niaise de Gambetta.

Tous les avocats parvenus se. ressemblent en tous pavs, mais pour ceux de Madrid l'imbécillité emphatique est un travail, et pour ceux de Paris elle est un don. Toutefois, Castelar a trouvé une perle que Jules Favre et Crémieux ne dédaigneraient pas de ramasser aux antipodes du sens commun. « L'Espagne, écrivait-il

au senor Orense, marche de progrès en progrès. Elle a passé de la monarchie traditionnelle à la monarchie élective : premier progrès; elle arrive de la monarchie élective à la république fédérale : deuxième et dernier progrès. » Pauvre progressiste, qui recule croyant avancer, et qui s'imagine que la terre marche parce que la révolution tourne. Les peuples faits pour la monarchie ne sortent de la tradition que pour se jeter dans les aventures. De tous les ridicules qu'ils encourent, la république est le plus grave, car c'est le dernier qu'ils se donnent et c'est le seul dont ils meurent.

Naguère l'Espagne demandait un souverain à l'Italie ; pourquoi ne demanderait-elle pas maintenant des républicains à la France ? Nous lui avons donné assez de mauvais exemples pour qu'elle puisse réclamer de nous un stock de bons citoyens. Ah ! que je voudrais composer pour les deux Castilles un lot assorti de démocrates ! Dans ce groupe harmonieux, M. Challemel représenterait la douceur du procédé; M. Gambetta, la science du monde; M. Ranc, le duvet

de l'innocence, et M. Jules Favre, la pudeur de l'état civil. Si les Catalans belliqueux insistaient pour un supplément, je supplierai M. Thiers de se souvenir qu'il est grand d'Espagne. Les républiques ont surtout besoin de vertu, s'écriait le sage Montesquieu : eh bien ! par cet envoi réalisé en temps opportun, j'aurais satisfait, ce me semble, aux principes de Montesquieu et au besoin des républiques.

Ces légitimes désirs sont, en partie, réalisés. Nous avons commencé des expéditions auxquelles il ne manque rien, si ce n'est la marque officielle. Les réfugiés de la Commune (soyons hardi), les délégués de l'Internationale (soyons prudent), ont franchi les Pyrénées, et l'Espagne est polluée d'un bout à l'autre des déjections démagogiques. On exhibe le drapeau rouge, on arme la populace, et on promet du travail aux ouvriers des guerres sociales. Enfin , les partis s'agitent et les prétendants tâtent le terrain et préparent leurs arguments : Montpensier compte ses réaux, Isabelle habille son fils, Castelar taille 3a plume et Serrano cherche sa

voie. Chaque général, en attendant le nerf delà guerre, l'argent, met en répétitions son prononciamento futur. Dans l'armée, il y a autant d'opinions que de régiments; l'infanterie ne déteste pas le désordre républicain, mais la cavalerie est à cheval sur les principes. Enfin, pour éclairer ce sombre tableau d'un rayon de gloire et de dévouement, quelques braves gens jouent de l'épée pour la patrie espagnole et pour le roi don Carlos.

J'ai donné à l'Espagne tout mon papier et tout mon temps, et il ne me devient plus possible de raconter comme il le faudrait mon entrevue avec un prince. C'était un jour où, comparant la patrie du Cid à la nôtre, je roulais dans mon esprit de vagues projets de fusion. Ce jour-là je me rendais au Cercle artistique, car les arts, vous le savez, non contents d'avoir un pont, se donnent le plaisir d'un Cercle. Le Cercle en question est agréablement situé sur la place où fut la colonne; et chaque année il expose dans ses salons les oeuvres des peintres de bonne volonté qui recherchent un peu de

bruit. A peine entré, je courus à la toile de Carolus Duran, et je regardai le portrait de la dame

Qui naquit Bonaparte et devint Rattazzi.

Tout à coup, une jeune fille placée à ma gauche dit à l'oreille de sa mère : « Maman, voilà Monseigneur! » En même temps, j'entendis rouler à ma droite une cascade de syllabes anglaises. Je me retournai vivement croyant rencontrer le prince de Galles. Et point, c'était le comte de Paris. La jeune fille qui gazouillait à ma gauche eut l'obligeance de me tirer d'embarras. « Maman, dit-elle, ce prince subtil varie à ravir les deux langues vivantes qu'il possède. En Angleterre, il parle toujours français; mais en France, il parle toujours anglais. C'est pourquoi il a réussi à agir comme il lui plaît et à n'être compris de personne. »

J'ai salué cette aimable fille, si profondément versée dans l'explication des mystères. Maintenant j'arrête ma lettre faute de sujets qu'on | puisse traiter. Il y a bien le carnaval, mais nous)

n'aurons cette année ni l'Amour ni le bœuf gras. On dit bien, mais je n'ose y croire, que M. Thiers, renouvelant les joyeuses folies de son meilleur temps, doit apparaître, la nuit, entre deux bougies, sur la toiture de l'Elysée. On assure aussi que le gouvernement, paternel et soucieux de nos plaisirs, doit le mardi-gras renouveler le décor de ses comédies et les masques de ses bouffons.

8 mars 1873.

Les Pyrénées tiennent provisoirement l'emploi flatteur de la colonne : c'est en les regardant qu'on peut éprouver encore quelque fierté d'être Français. Depuis que don Amédée ne s'asseoit plus sur le velours du trône, un désordre réussi s'est emparé de toutes les Espagnes. Les riches émigrent, les soldats désertent, les finances s'envolent. Quelques avocats, montés au Sinaï du pouvoir, bavardent éperdument sur le bonheur d'être libres. Pendant ce temps le vent de la guerre civile souffle de la mer aux montagnes , le drapeau rouge flotte à Barcelone, le partage des biens s'effectue et le peuple , avide de lumières , brûle les châteaux

en Espagne. A Montilla, la ville des vins, les taureaux, par politesse, ont cédé leur place aux otages, et quelques Jephtés andalous possèdent des filles qui n'ont plus rien à pleurer.

Il faut à tout le moins un Héliogabale pour produire en vingt ans de règne autant de mal que la République en vingt jours : j'entends la République des républicains, celle qui, cbez nous, dominait hier et peut-être sévira demain. Celle-là, proclamant ce souverain à mille têtes qu'on appelle la multitude , lui fait un trône mouvant du débris des lois renversées. Elle va de l'anarchie au despotisme, comme un fleuve des plaines boueuses à la mer profonde. Toute République se dénoue par un Empire, et le lion populaire, d'abord cruel, ensuite servile, lèche tour à tour le sang des victimes et le pied du dompteur.

Je reviens en Espagne, où, à la voix de don Carlos, les montagnards combattent pour leurs libertés aussi vieilles que leur monarchie. Pour que les causes que l'on croyait mortes ressuscitent, il suffit que la justice les appuie et que le

courage les défende. Don Carlos a compris que, sur le rude chemin qui conduit de l'exil au trône, il faut s'aider pour que Dieu vous aide. Hier, prétendant; demain, peut-être roi. Hier, c'étaient des bandes qui s'épandaient dans la Sierra ; aujourd'hui, c'est une armée qui se déploie devant Pampelune. Les journaux de notre démocratie ont raconté en s'indignant que les soldats de don Carlos avaient, sans nécessité et pour ainsi dire par distraction, arrêté un train, coupé trois rails et brûlé deux gares. Il se peut bien,

D'ailleurs, on n'est pas roi pour se gêner en tout.

Cependant, il me souvient que j'ai tout ensemble des opinions monarchiques et des valeurs espagnoles. Quand l'incendie des gares m'est conté, j'y prends peine et plaisir extrêmes, et je ne sais si je dois me réjouir comme carliste ou m'affliger comme actionnaire.

Les républicains de France et ceux de Navarre aussi trouvent mauvais que don Carlos, pour reconquérir sa couronne, ait préféré la

force des armes à la persuasion des manifestes. Quant à moi , j'estime que le prétendant connaît les mœurs de ses sujets futurs. Un peu de chevalerie, fût-elle errante, ne messied pas dans les Castilles. La guerre civile compte au nombre des plaisirs de l'Espagnol désoeuvré. Elle l'anime, le soutient et lui fait trouver les heures plus rapides dans l'enivrement de la liberté et l'émotion du péril. 11 lui faut les jeux du cirque ou ceux de la guerre, et il va, poursuivant de fiers coups d'épée le gouvernement établi ou le bœuf exaspéré. Il se bat en artiste, joue en furieux et aime par intermittence. Entre deux passes d'armes, le paysan qui se soulève ou le soldat qui s'insurge, fait tourner alternativement sa carte et sa danseuse. Quelquesuns, on le dit du moins, chantent, quand la lune brille, la sérénade sous le balcon, et s'égayent encore du sourire d'une lèvre rose et des éclairs d'un œil noir.

Chez nous, et même ailleurs, à ce qu'il semble, les républicains entendent exploiter à eux seuls le monopole des rébellions. Ils ont pro-

clamé l'insurrection comme le plus saint des devoirs, et, selon moi, ils abusent de cette sainteté. Depuis environ un siècle, ils ont ouvert un cours pratique de Révolution comparée. Par deux fois , ces ours en pleine gaieté ont lancé leurs pavés à la tête des rois endormis : en souvenir d'un de leurs plus beaux triomphes, ils se sont élevé une colonne que surmonte un génie d'une médiocrité dorée. Je ne compte ni les menaces, ni les gestations sans produits, ni les émeutes sans succès. Les batailles manquées les découragent d'autant moins, que les fortes têtes qui les inspirent ont toujours soin de s'en garer. Au lendemain de la défaite , ce parti singulier ne laisse trouver que ses enfants perdus. Après les journées de Juin , comme après celles de la Commune, le filet aux mailles serrées ne tombe que sur les petits; et dès que le calme revient, on voit après la mort terrible des soldats le hideux épanouissement des chefs.

Si les républicains ont la liberté de renverser une monarchie, le royalistes ont au moins la licence de détruire une république. C'est là une

licence qu'on s'accorde volontiers, même en Espagne. C'est pourquoi si les carlistes, chemin faisant , brûlent une gare ou arrêtent un train, je leur pardonne le fait brutal en faveur de l'intention généreuse. Ils guerroient pour le bonheur de leur patrie et peuvent se rendre ce témoignage , que c'est en vue du bien de l'État qu'ils endommagent celui des particuliers. Et puis ils ont, les braves gens, des mules soumises et des petits canons; ils ont encore des fusils qui partent et des guitares qui s'accordent, tout ce qui constitue le bonheur du musicien et du guerrier. Ah ! je les envie de promener sous un tel ciel et dans un tel pays leur beau roman de cape et d'épée. Là, chaque bourgade a son souvenir, chaque montagne a sa légende. Les plaines et les bois, les vallons et les cimes ont entendu et redisent encore le bruit de la marche du Gid et le son du cor de Roland.

S'il faut tout dire, et pourquoi non! j'aime ce prétendant aventureux qui cherche à gagner ses éperons de chevalier et sa couronne de roi. Il est à demi et même aux trois quarts Fran-

çais, il procède d'Henri IV, et se détache agréablement du commun des princes de ce monde. J'ai vu , il y a six ans , des empereurs et des roitelets se glisser dans les loges des petits théâtres, et les recoins des grands cabarets. Je les ai vus, dans des bals folâtres, oubliant, comme des écoliers en vacances, leurs femmes à la maison et leur couronne au vestiaire; je les ai vus, hier encore, dans le salon de la présidence, dans le tumulte des Assemblées, dans le vestibule des académies. A de tels spectacles, la foi survit, mais le respect diminue. On demande plus et on pardonne moins aux souverains qu'aux simples mortels. C'est pourquoi je ne m'incline que devant ceux quim'apparaissent vraiment grands, dans le nuage des batailles ou la majesté des exils.

Je disais donc qu'en France les démagogues n'admettent comme légitimes que les révolutions qu'ils opèrent. Pour eux, la République est une sorte d'arche sainte devant laquelle, même en carnaval, personne n'a la permission de danser. Mais il est parmi nous un autre parti

qui salue toutes les métamorphoses gouvernementales pourvu qu'elles portent l'estampille des ratifications populaires. Pour ces doctrinaires de l'appel au peuple, le suffrage universel est la source limpide d'où découlent tous les droits et tous les pouvoirs humains. C'est la fontaine de la pénitence et le Jourdain du baptême qui lave de ses eaux pailletées d'or les mains violentes des Césars. De président, devenez empereur; violez les lois, les libertés et les serments, c'est bien; mais courbez votre front couronné sous l'urne penchante des plébiscites. Quand vous vous redressez, encore couvert de la neige des bulletins blancs, huit millions d'hommes crient en battant des mains : « Vive César pour l'éternité ! » Un jour se passe : la guerre s'allume, le trône se brise, César est mort.

Ce système, plus ingénieux que nouveau, fonctionna, nous dit l'histoire, dans les vieux cirques de Rome. Les spectateurs, consultés dans les cas difficiles, décidaient en levant ou en baissant leurs pouces de la destinée du gla-

diateur. C'était bien là, et d'autant plus que les vestales y prenaient part, le plébiscite dans sa grâce et dans son intégrité. Ce souvenir classique m'a poursuivi tout le temps de l'Empire, et comme il est des coins de l'esprit où le respect n'entre pas, à chaque tentative plébiscitaire, je comparais le souverain de France au gladiateur de Rome. Les pouces aux ongles noircis s'abaissaient en signe d'indulgence, et l'empereur tenait l'arène, mariant au tronc noueux de Rouher le léger rameau d'Ollivier. Les vestales, et c'est un progrès, n'ont plus mission aujourd'hui d'agiter leurs mains pour le vote. Les législateurs, en leur conférant la tâche de surveiller leurs propres feux, leur recommandent avec raison, non de tenir à ce qu'ils flambent, mais d'empêcher qu'ils ne s'allument.

Je suis à ce point monarchique et si peu plébiscitaire que j'aimerais mieux en appeler à Philippe ivre qu'au peuple à jeun. C'est l'élite et non la masse qui me semble apte à résoudre les cas de conscience politique. Le suffrage universel n'est pas capable de rendre un oracle :

interrogez-le, soit sur un fait accompli qu'il s'agit de ratifier, soit sur un fait nouveau qu'il est question de créer, c'est toujours à l'interrogateur que le peuple répondra. Et il fera de sa réponse une adhésion, car il sent dans celui qui le consulte non pas un curieux, mais un maître. Il n'est pas libre puisqu'il subit l'influence des volontés souveraines ou la pression des événements irrémédiables. Il sait d'ailleurs qu'il n'a ni l'autorité ni la puissance de créer un droit par un vote. Son inconstance native lui défend de s'engager pour plus d'un jour, et il comprend que ses décisions passées ne répondent pas de ses décisions futures. Il n'est maître ni de lui ni de ses destinées, et ne saurait délivrer de bons billets pour l'avenir ; ce qu'il peut faire, il le fait : je veux dire que sous des régimes aussi éphémères que ses choix il élève ou détruit des idoles aussi fragiles que ses caprices. Eh bien, un gouvernement ne trouve le caractère auguste du droit que dans son origine et dans sa durée. Quand il a présidé à la naissance et au développement d'un peuple; quand

il a, dans l'une et l'autre fortune, dirigé ses destinées à travers la longue étendue des âges, il ajoute à sa légitimité première des titres nouveaux qui sont l'éclat des services et la consécration du temps. Il est alors le produit du sol, l'expression et, si l'on peut dire, la ligure même de la nation. Ils sont tellement identifiés l'un à l'autre, que l'un sans l'autre ne se saurait concevoir. Il fait partie des moeurs et des habitudes, des institutions et du caractère du pays qui l'a porté, de telle sorte que la nation, privée de lui, aurait perdu la meilleure part de sa fortune naturelle et de son propre génie.

Souvent, je le sais trop, car c'est pour nous que je parle , souvent entre le gouvernement et le pays s'accomplissent de lamentables divorces. Dans ces ruptures, les plus graves torts appartiennent toujours au peuple qui s'emporte en aveugle et qui détruit en brutal. La sainteté du droit périt alors sous la violence du fait. La révolution triomphe, mais le châtiment sort du crime comme la foudre du nuage. Le peuple

dévoyé ne sait plus le chemin qu'il faut prendre ni le pasteur qu'il faut choisir. Il s'adapte des maîtres qu'il essaye et qu'il brise, quitte et reprend le joug, roule de l'anarchie au despotisme, persécuteur obstiné de la paix qu'il a perdue et de l'ordre qu'il a troublé. Comme la mémoire lui reste de son bonheur et de sa gloire disparus, il en esquisse des images informes qui se ternissent au moindre vent. Il lui faudrait reprendre ses traditions, mais il s'acharne à les brouiller. Il inaugure des monarchies bâtardes, des républiques contrefaites et des empires hasardeux qu'il renverse dans les excès de ses convulsions périodiques. Et il s'enfonce plus avant dans les ombres de la décadence, multipliant ses tentatives et ses avortements, demandant le repos quand la fièvre le ronge et l'avenir quand la vie lui manque.

Est-il besoin de le répéter, la France est un des pays que la monarchie a marqués de son ineffaçable empreinte! Elle doit ce qu'elle est devenue au patriotique labeur de ses rois ! Elle leur doit son génie, ses institutions, ses fron-

tières, ses provinces aujourd'hui perdues, et sa grandeur d'autrefois dont la défaite d'hier rend le souvenir plus poignant. Ses gloires appartiennent au passé, et c'est pourquoi elle regrette encore plus qu'elle n'espère. Depuis quatre-vingts ans qu'elle a déserté les voies que Dieu traça pour elle, elle a couru de hasards en hasards, s'efforçant, mais en vain, de se rattraper à des épaves de rebut ou à des rameaux pourris. On n'innove pas en politique contre sa nature et contre le droit. Tous les gouvernements sous lesquels elle a tenté de vivre ont disparu dans la tourmente, ne laissant derrière eux que des monceaux de ruines et des tronçons de partis. La Révolution à laquelle elle s'est donnée a plié jusqu'au servilisme la fierté native de son âme. Au sortir des tempêtes civiles, la France éperdue demande un maître : elle devient la proie d'un soldat, d'un bavard ou d'un prince, et transforme, tantôt en souverains, tantôt en présidents, des myrmidons à tête folle et des géants aux pieds d'argile.

Cette histoire est bien la nôtre, du passé au

présent, de la Terreur à la Commune, de Bonaparte à M. Thiers. Mais, Dieu aidant, le salut de la patrie reste encore aux mains des hommes de bonne volonté. Il nous est encore permis de renouer la chaîne brisée de nos traditions, et de puiser dans les exemples du passé le rajeunissement du présent et la fécondité de l'avenir. Le parti monarchique est le seul qui n'ait ni marchandé son dévouement ni fait payer ses services. Il a subordonné ses intérêts aux intérêts mêmes du pays. Il s'est dévoué sans réclamer et sans attendre de salaire, étranger aux pensées vénales qui déshonorent le sacrifice, comme aux ambitions permises qui le diminuent. Il a montré, tant aux princes qu'aux citoyens, les principes comme une vérité, l'apaisement comme un besoin, l'union comme un devoir. Seul enfin il apparaît dans nos jours de trouble comme la ressource dernière et l'honneur vivant du pays.

J'ignore ce qu'il adviendra des efforts qu'il peut tenter ; je sais seulement que sa réussite ou son insuccès sont pour nous une question de

décadence ou de relèvement. Les temps sont durs, tristes aussi les symptômes, et il est des heures de découragement où, tout en prêchant l'espoir, on ressent l'amère lassitude des choses et des hommes. On ne croit plus, on ne veut plus croire, et le doute indifférent ou railleur est le mal dont les meilleurs même sont atteints, Après tant d'épreuves et de déceptions, il nous manque la seule chose qui sauve : la foi. Or, un peuple d'incrédules est d'avance condamné. Nous avons vu tant de décès, que la résurrection nous étonne. La monarchie que nous avionsjugée prochaine est ajournée à d'autres temps; la liberté que nous avionsjugée possible s'est réfugiée en d'autres pays. Notre pensée corrompt ce qu'elle imagine, comme notre main ce qu'elle touche, et nous sommes à ce point déchus, qu'il faut pour nous relever un prodige de sens commun payé trop cher par de nouveaux désastres. En attendant, l'oeil fixé sur le cours des rentes, l'oreille ouverte aux déclamations des sophistes, nous nous complaisons dans une infécondité que nous appelons le repos.

S'il en est ainsi, si nos infortunes mêmes ne peuvent nous donner l'esprit de suite, de pénitence et de retour, nous n'avons plus qu'à rouler sur la pente toujours plus glissante des décadences sans remède. Les peuples à leur déclin sont avares de ces grands efforts de vertu qu'ils prodiguent à leur aurore. Ce qu'il nous faut, ce n'est pas de revenir, c'est de nous obstiner dans le bien. Faute de quoi nous sommes condamnés à végéter sous des gouvernements de fait, sans résultat comme sans mission , sans racines comme sans durée. Nous irons d'un extrême et d'une tempête à l'autre, pareils à ces volcans qui provient, par leurs éruptions périodiques, leur impuissance à contenir le feu qui les dévore et la fange qui les souille.

C'est la pensée de M. Thiers et non la mienne que l'avenir n'est pas fait pour nous. Le président, qui est sceptique, croit à la République comme en lui. Ce philosophe se contente du brouillard pendant sa vie et ajourne sans s'émouvoir le déluge à ses obsèques. Gardez-vous, dit-il, de donner à la République le vain titre de

définitive ; les mots n'ajoutent rien aux choses, et pour décréter l'éternité, il faut être aux trois quarts fou ou tout à fait Dieu. La République, quand je la préside, est une des meilleures choses du monde : elle s'usera, n'en abusez pas. Je suis de l'avis de mon ami Royer- Colla rd, disant, avec le naïf orgueil du génie, que rien ne dure ici-bas. Que de gouvernements qui se croyaient impérissables sont tombés, grâce à mes efforts, sur les autres et sous moi. Mes petits enfants, nous sommes tous mortels ou presque tous, vous, certainement, et moi, — peut-être.

Pendant que M. Thiers parlait, touchant à tous les partis, jetant l'huître à sa gauche et la coquille à sa droite, je me rappelais les jolis vers qui commencent la douzième satire de Boileau :

Du langage français, bizarre hermaphrodite. De quel genre te faire, équivoque maudite Ou maudit?

Sors d'ici, fourbe insigne.

Mâle aussi dangereux que femelle maligne, Qui crois rendre innocents les discours imposteurs.

Ol'A

C'est en ces termes sévères que Despréaux, toujours juste, s'adresse à la personne de l'Équivoque. M. Thiers, que Boileau n'avait pu prévoir, a péroré pendant trois heures, un long espace de la vie d'un vieillard. Après qu'il eut fini, on a cherché ce qu'il avait dit, et voté ce qu'il a voulu. M. Thiers est accoutumé à de pareils triomphes, et il a tenté des choses plus pénibles que la conquête d'honnêtes suffrages. Le jour où il a persuadé Deutz, il a dû promettre davantage et parler plus longtemps.

15 mars 1873.

Connaissez-vous Velfindingen? Non. Ehbien ! prenez une vieille carte de France — de la France d?il y a trois ans. A l'extrémité du département de la Moselle, à deux lieues environ de Forbach, vous trouverez Velfindingen. C'est un petit village situé jadis sur la frontière. On y compte cinq cents âmes, à quelques-unes près. Malgré l'annexion, ces âmes-là sont encore à nous. Dans ce coin de la Lorraine perdue, on parle allemand, on pense français.

Pierre K**% nous l'appellerons Pierre, était de Velfindingen. C'était un brave et honnête garçon, qui n'avait jamais quitté le village, si ce n'est pour venir à Forbach les jours de foire

— ZfO —

et à Sarreguemines les jours de fête. Ni pendant la guerre, ni durant l'invasion, ni depuis la conquête, il ne bougea de Velfindingen. Là étaient ses habitudes, là aussi ses amitiés : — son champ, sa famille et sa maison. C'est là qu'il rêvait l'avenir et qu'il comptait prendre femme. Pour lui, Velfindigen était le monde, un petit monde où il aimait vivre et qu'il espérait peupler.

Il resta donc. Quand vint le moment de se choisir une patrie, il fit comme tous ceux de Velfindingen : il opta de cœur pour la France et fut fait Prussien malgré lui. Quand il eut vingt ans — c'était en décembre dernier — il sentit sur son épaule la main lourde du recruteur : l'Allemagne le réclamait à l'heure exacte où il avait pris l'âge du soldat. Et cependant, c'est un crime contre la nature etle sens commun que de forcer un Français à servir dans les armées de l'étranger. Ainsi pensait Pierre, et, pensant cela, il pleurait.

Dix jeunes gens du hameau étaient désignés avec Pierre pour le service de l'empereur Guil-

laume. Et c'était un grand deuil dans le village deVelfindingenetdansles familles desconscrits. Les parents de Pierre étaient à leur aise et il leur vint une bonne pensée : — Prends courage, garçon, dit le père : une année est bientôt passée, tu seras volontaire d'un an. — Et comme le volontaire d'un an est tenu de s'équiper à ses frais, il acheta à Pierre tout l'attirail du guerrier, le sabre et le casque, l'uniforme et le cheval. Deux mille cinq cents francs y passèrent, amassés sou à sou dans une vie de travail et de probité. Mais le pauvre Pierre se mit à se lamenter de plus belle. Sous le harnais du vainqueur il sentait plus amèrement le délaissement delà patrie. Des cavaliers équipés comme lui avaient, dans la dernière guerre, pillé le village et ravagé la moisson. Il les avait vus et s'en souvenait. Il essayait de se reconnaître et ne pouvait plus, se comparant dan? son âme à ces bandits militaires dont il parlait la langue et portait la livrée .

Il fallut partir: de Velfiudingen à Mayence et de Mayence à Thorn, Pierre traversa la longue

Allemagne. Il entra dans un régiment de hussards pour s'y perfectionner dans le maniement des armes et la connaissance du cheval. S'il avait eu de l'ambition, il eût été peut-être admis dans le corps des cuirassiers blancs, mais la condition de hussard suffisait à ses goûts modestes. Il luisemblait que sa vie était brisée et qu'elle allait finir. Il avait en pays ennemi le mal du pays natal ; son cœur se fondait au ressouvenir de Velfindingen. Le printemps allait venir ! Qui donc sèmerait l'avoine? Qui donc taillerait la vigne ? Le père était bien vieux ; le fils était bien loin.

Il comptait les jours et en avait déjà rayé dix de l'année qu'il devait servir. Le matin du onzième jour , le sous-officier inspecteur se promena des écuries aux chambrées. Pour avoir mal fait son lit et mal pansé son cheval, Pierre reçut un soufflet donné selon le rite allemand. Il reçut le coup sans broncher, car l'idée lui était venue d'en appeler du sergent au colonel. Il avait les illusions de son âge et de son métier, et se représentait le colonel comme le

type achevé de l'élégance en battes et de la justice à cheval.

A son premier moment de loisir, il sella sa monture et piqua droit au colonel. Le colonel se trouvait sur le champ de manœuvres, où ses hussards tournaient en rond. Pour se réchauffer, car il gelait, cet homme de guerre se promenait devant son cheval, comme fait Charles Ier dans le tableau de Van Dyck. Pierre aussitôt mit pied à terre, s'inclina avec respect, salua suivant les règles et conta de point en point son aventure à son chef. Quand il eut Uni, le chef impassible alluma un second cigare au reste du premier, jeta un coup d'oeil à son major, et sourit de l'air d'un colonel qui vient d'élaborer une plaisanterie de général.

— Quelle est votre religion ? demanda-t-il au soldat.

— Je suis catholique, répondit Pierre.

— Sur quelle joue vous a-t-on frappé ?

Et Pierre innocemment désigna la joue droite.

Au même instant s'abattit sur sa j.oue gau-

che le poing fermé du colonel. Les hussards continuèrent à chevaucher en cercle et le major fenditsakrge bouche en un éclat derire imbécile. Pierre chancela comme un homme ivre, puis se redressa d'un bond, effrayant de colère et de désespoir. Il se rendait un compte aussi net des questions posées que de l'injure subie, et sentait l'aiguillon de l'ironie dans le retentissement du soufflet. Dans un accès de rage folle, il tira son sabre, le prit à deux mains et asséna sur la tête du colonel un coup terrible qui troua le casque et fendit le crâne. Il était condamné, il était perdu ; mais parmi les pensées qui lui traversaient le cerveau comme des étincelles de feu, il suivait deux visions terribles : la nécessité de la mort, et le besoin de la ven geance.

Les soldats voulaient l'arrêter, mais il les écarta rudement de la main qui tenait le sabre. Après quoi sautant en selle et prenant par la bride le cheval du colonel, il courut vers la Vistule d'une course désespérée. Et prenant un grand élan, il disparut avec armes, chevaux et

bagages dans le fleuve coupé de glaçons. Dans sa fièvre de représailles, il avait voulu, qu'après lui, la Prusse ne pût hériter de lui. Il avait pensé détruire un matériel et du même coup tuer à l'ennemi deux chevaux et deux hommes. Pauvre Pierre ! il s'était trompé de moitié : le colonel revint à la vie et son cheval gagna la rive.

Cette histoire me fut contée par une honnête fille arrivée de Velfindingen. Je n'ai changé à son récit que le nom de la ville et le nom de la victime. Elle avait quitté le hameau juste au moment où y parvenait la nouvelle de la mort de Pierre, et elle en parlait comme d'un dernier malheur succédant à tant d'autres. Elle ajoutait que sur sept cents conscrits transplantés de France en Allemagne, plus de soixante n'avaient pas pu, ou n'avaient pas voulu vivre. Les exilés de notre province conquise s'abandonnent dans leurs villages à une douleur résignée. Il leur est aussi impossible de résister au vainqueur que d'oublier la patrie. Ils ont confiance en notre génie et jugent de nos

regrets par les leurs. Ils attendent l'heure inconnue où nous les reprendrons, et, vieillissant à l'attendre, travaillent à renouer le fil sacré qui se rattache, à travers les temps, des souvenirs aux espérances.

Pour finir moins tristement, nous passerons, si vous voulez, des pauvres gens aux bonnes actions. Or donc, plusieurs artistes qui se qualifient trop modestement d'amateurs, ont eu la charmante idée d'exposer leurs œuvres d'art au profit d'une œuvre pie. Les artistes sont grandes dames ou grands seigneurs, les œuvres d'art sont bronzes, aquarelles ou tableaux, l'œuvre pie est la reconstruction d'une église. L'exposition a lieu chez Durand-Ruel, et le droit d'admirer se paye vingt sous à la porte. Enfin les œuvres exposées sont mises en loterie, et pour se refuser un billet, il faudrait être cruellement ennemi de soi-même ou des arts. Toutes les séductions possibles sont, comme on le voit, réunies : on sacrifie aux muses, on prête à Dieu, on donne au hasard.

A peine entré, j'ai fixé mes regards éblouis

sur « l'Intérieur de cuisine » de M. Maurice Cottier : ce petit tableau est peint de main d'ouvrier. Tout est nature et tout est vivant ! Le feu brille, le chat vous regarde, le balai se repose et le jour entre par la fenêtre avec une grâce infinie ! C'est une de ces cuisines qui font comprendre qu'on épouse la cuisinière. Les cinq toiles où s'est exercé le pinceau délicat de la marquise de Garaman m'ont prouvé que l'art peut être aisé et la critique difficile. Mon choix, longtemps incertain, hésite encore entre une « Tête déjeune homme » et un « Corps de naufragée ». Si j'étais femme, que l'adolescent me plairait ! Mais je suis homme, et la naufragée me séduit. M. d'Avançon a intitulé son œuvre : « Monsieur, Madame et Bébé. » Dans ce tableau sans personnages, mais non sans malice, Madame est avantageusement remplacée par un médaillon, Bébé par un sucre d'orge et Monsieur par un bois de chevreuil.

Je cite au hasard, parmi les bijoux de l'Exposition, les chevaux du baron Finot, le petit

chien de la duchesse de Fitz- James, et la femme fellah de Mme la vicomtesse Reille. Mais la perle est l'aquarelle de Mme la marquise de Mun : — « Une Jeune fille se rendant au bal costumé de M. le duc de Bisaccia. » Quelle jeune fille ! quelle robe ! quelle merveilleuse fleur de l'art épanouie dans un cadre d'or. J'arrive maintenant aux œuvres quasi royales. M. le prince de Joinville est le père d'une composition enfantine, qu'en sa qualité de marin il a dû peindre avec une rame. Mme la duchesse de Chartres a esquissé la tendre figure d'un ramier. L'oiseau est étendu, les ailes basses et les pattes liées. M'est avis que la duchesse a dû songer à son beau-frère en esquissant son pigeon. Tous les deux, le prince et le ramier, ont le désir du voyage au cœur, et aux pattes, le fil des ducs. Tous les deux brûlent de partir et se résignent à rester. Pauvre prince 1 pauvre ramier !

J'ai fini. Je souhaite aux patrons et aux patronnesses de l'œuvre pie dont j'ai parlé autant de succès et de profits que de talent et de cha-

rite ! Si j'ai hasardé une critique, je demande qu'on me pardonne. Quand il s'agit d'une église à reconstruire, il est permis, même à un pécheur, de lui jeter la première pierre.

xxn.

22 mars 1873.

Je voudrais raconter en une heure ou deux l'histoire de la semaine dernière. S'il me reste une minute de loisir, je l'emploierai à vous parler de deux ou trois livres. Le temps me presse, le choix m'embarrasse. Je ne sais par où commencer, et j'ignore comment finir.

Samedi dernier, la mort a frappé un journal à peine éclos.

Hélas! que j'en ai vu mourir déjeunes feuilles.

Un second journal ne connaît plus le chemin des kiosques, un troisième est suspendu dans son cours. Ces trois journaux s'adressaient à d'honnêtes gens de toutes couleurs; mais les

uns avaient prêté à M. Thiers plus d'esprit qu'il n'en veut avoir; l'autre annonçait que M. de Bismarck avait perdu la tête et faisait espérer qu'il pourrait la retrouver : le cas n'était pas pendable; il l'est devenu. Le gouvernement a pris feu et lancé des flammes ! Quand on s'irrite c'est qu'on a toit et même deux fois tort : tort de n'avoir pas raison, et tort enfin de s'irriter.

Les décrets de suspension et de suppression l ont été fulminés par le général Ladmirault, qui est à coup sûr, dans notre disette de héros, un des guerriers les plus aimables qu'on connaisse. Le général, j'en suis certain, a dû partager, neuf fois sur dix, les opinions que distillaient les trois journaux qu'il a frappés. Mais en cette occurrence, il a été moins un initiateur qu'un instrument ! Il a obéi à son

1. J'apprends que par un juste retour des choses d'icibas, le gouvernement va faire reparaître les feuilles qu'il avait fait disparaître. Cette légèreté d'humeur prouve après tout que nos chefs n'ont encore ni les instincts trèsméchants ni les idées très-suivies.

chef comme la machine à son moteur! On lui a dit : « Prends ta foudre, ô Ladmirault ! » Et il a pris sa meilleure foudre, en ayant soin d'ouvrir l'œil et d'assortir les carreaux.

Je pourrais dire, en cette occasion, que l'Empire, plus indulgent en ses sévérités mêmes, ne ménageait à la presse ni les avertissements ni les juges. Cependant je n'en ferai rien, et je ne puis oublier que depuis les Prussiens, Paris n'a pas cessé d'être en état de siège. Etat de siège répond à tout ; état de siège fait comprendre les rigueurs, comme le « sans dot » de Molière faisait comprendre les mariages. Je ne plains que le général Ladmirault, obligé de forcer sa nature qui est d'agir avec grâce. Il est vraiment difficile d'occuper les hautes fonctions, et, pour moi, je remercie les dieux des loisirs qu'ils m'ont faits: n'être rien, c'est le grand bonheur, rien, absolument rien , ni académicien, ni receveur, ni directeur, ni chef, ni fonctionnaire, ni ambassadeur, ni conseiller d'État, ni maire de village ; rien , ni député, ce qui est peu, ni préfet, ce qui n'est guère, ni ministre, ce qui n'est rien.

Ne dépendre que de soi, voilà le grand point et la rareté d'un temps où chacun se cherche un maître et où beaucoup s'en trouvent : ce n'est pas, je le reconnais, chose déplaisante que de contempler les mortels du haut des sommets où l'on touche. Je connais des préfets dont la joie est de briller comme des astres dans un ciel de province. Ils promettent beaucoup et ils tiennent.. . à leur place. Eh bien ! si je devenais seulement ministre ou tant soit peu préfet, je craindrais toujours de sacrifier l'homme au fonctionnaire, et, si je puis parler ainsi, l'intégrité des opinions aux exigences de la charge. Je sais que les prétextes pour demeurer ne manquent jamais aux ambitions qui parviennent. Je n'ai qualité pour juger personne, et ce que je dis n'engage que moi. Eh bien! j'estime que ceux qui mettent au service de leur pays un dévouement salarié, feront bien de regarder si le gouvernement qui les paye entend devenir l'expression des principes qu'ils ont servis. La journée de dimanche est une de celles que les anciens eussent marquées de craie blan-

che ! Au mois de juillet prochain, les Prussiens, soldés par nous, vont évacuer la portion du territoire français qu'ils retenaient comme un gage. Nous ne pensions pas être délivrés si complètement et sitôt, et nous avons pu craindre que les ennemis n'aient prétendu garder la citadelle invaincue de Belfort, qui s'ouvre sur la France et qui commande l'Allemagne. Belfort nous sera rendue, et la dernière place occupée par les Allemands sera la ville de Verdun, qui se relie à Metz et qui rapproche de Paris. Cette nouvelle n'a pas trouvé d'ingrats, et si, après tant de malheurs, nous pouvons nous réjouir de quelque chose, assurément c'est de cela. Après le départ des conquérants, nous n'aurons plus sur notre sol diminué qu'un seul ennemi : Nous-mêmes !

On s'est livré, et cela devait être, à des rapprochements qui ne profitent qu'au passé. A cinquante-cinq années de distance, deux ministres sont venus annoncer aux Chambres françaises le rachat et la libération du pays : celui d'alors, c'était Richelieu; celui d'hier, c'était Rémusat.

Lorsque le duc de Richelieu proclamait ce grand résultat, il avait le droit d'être fier de la royauté réparatrice et de la patrie reconstituée. La nation, seule contre tous, s'était épuisée par la folie des conquêtes et par l'excès des victoires; mais elle se relevait reine encore, n'ayant rien perdu de sa puissance, rien cédé de ^ses frontières, rien abdiqué de ses traditions. C'était la Restauration, c'était la liberté et c'était la vie! Et cette nourrice de tant de grands hommes, la France, sentant tressaillir encore ses entrailles fécondes, enfantait tout ensemble ses guerriers et ses poè'tes, ses orateurs et ses artistes, afin de pouvoir rajeunir à leur gloire, s'étourdir de leurs paroles, s'enivrer de leurs chants et s'admirer dans leurs œuvres.

Nous n'avions pas hier de tels motifs d'allégresse. Nous avons dû abandonner, pour de longues années peut-être, autre chose que des lambeaux de territoire mal rattachés par la conquête. Deux de nos provinces passent à l'ennemi, et le pays, pour la première fois, subit

l'injure du démembrement. Dans les familles, c'est aux enfants qu'elle a perdus que la mère se rattache le plus ; ce sont ceux qu'elle croit le plus aimer. La France est une mère aussi , et la patrie est le symbole de la famille agrandie. Et puis, quel travail de longue haleine, qui demande, pour être achevé, la patience et la sagesse d'une génération appliquée ! Nos frontières à reconquérir, notre dette à éteindre, nos finances à relever, notre armée à reconstituer, notre industrie à protéger, notre gouvernement à fonder, notre avenir à assurer. Pour cet immense labeur, ce qui manque le plus, ce sont les hommes. Les avortons dont foisonne la Lilliput française fomentent des tempêtes dans leur cuvette, et unissent dans un mélange extravagant des appétences de Titans à des statures de Pygmées.

Malgré tout, réjouissons-nous et tressons à nos chefs éphémères des couronnes d'immortelles. Notre ambassadeur à Berlin a déployé toutes les ressources d'une diplomatie habile. On vient de lui décerner le cordon rouge de la

légion d'honneur. Il a consacré son temps et ses soins à l'œuvre de la rédemption ; nouvel Orphée, c'est à l'aide de la musique qu'il a charmé le roi de Prusse. Ce diplomate a donné des concerts patriotiques et convié la cour allemande à entendre la musique française. Pendant le jeu des violons, il se faisait un silence solennel, un silence à entendre marcher et même voler les pendules.

M. Thiers et M. de Gontaut ont acquis des droits nouveaux à la gratitude de tous.

Etvilala lu dignus et hic...

Tous les deux sont pleinement dignes de la génisse des holocaustes. M. Thiers a visiblement grandi dans l'admiration du monde, et comme les empereurs romains, il est en train de passer Dieu de son vivant. 11 accepte les riches épi— thètes que l'on accole à son nom et s'enivre à pleines narines de l'encens des thuriféraires. Il voit à ses pieds tous ceux que l'esprit séduit et que la fortune attire, et dresse au-dessus des échines pliées de la foule sa fine tête de Jupi-

ter exigu. Le^ députés de la radicaille, poussant toutes choses à outrance, aujourd'hui l'enthousiasme comme autrefois la guerre, se pressent au vestibule du palais de la pénitence, — mot échappé à M. Thiers dans un de ses discours — et le grand pénitencier accueille à bras ouverts le pire genre d'ennemis, — les flatteurs, et la pire race de courtisans — les démagogues.

On a justement remarqué que le traité de libération ne nous accordait aucun avantage arraché par l'ascendant des diplomates, à la générosité de l'ennemi. Les Prussiens ne nous ont rendu ni une parcelle de territoire ni un denier de monnaie. Ils n'ont cessé de nous répéter l'éternel « vœvictis, » malheur aux vaincus, et n'ont pas allégé d'une livre la masse d'or qui, sur la lourde balance, fait le contrepoids de l'épée. S'ils s'en vont plus vite, c'est qu'ils sont plus tôt payés. Et la rapidité même du payement augmente le bénéfice du vainqueur et la charge du vaincu. Ils ne quitteront leur gage que soldés jusqu'au dernier centime ;

mais c'est pour nous une consolation de penser que l'année présente les verra fuir de cette terre française où ils n'auront laissé que des semences de haine germant sur des monceaux de ruines.

Sans doute M. Thiers doit recueillir sa part d'éloges en ce grand résultat. Pars est sua laudis in Mis. Il convient de louer sa fermeté patriotique, son adresse conciliante et de mesurer, en ce qui le touche, la reconnaissance aux services. Après lui, même avant lui, surtout au-dessus de lui, il est juste de rendre grâce à l'Assemblée nationale qui l'a choisi pour délégué. C'est l'Assemblée qui a assuré le succès des négociations entamées, et elle l'a assuré par la confiance qu'elle inspire, par les lois qu'elle a promulguées, par l'ordre qu'elle a maintenu. Enfin, c'est au pays auquel tout revient et dont tout émane, c'est au pays que revient l'honneur d'avoir été le grand ouvrier de sa délivrance anticipée. C'est le pays qui a donné son labeur, son épargne et sa patience ; c'est lui qui, pour développer à l'infini

les richesses de son sol, les merveilles de son industrie et les ressources de son travail, n'attend que ces deux choses toujours rêvées, jamais atteintes : vingt années de paix féconde sous le règne des honnêtes gens.

M. Thiers récoltera, je le sais trop, tout le profit de l'œuvre commune. Tous ont semé, un seul moissonnera. Il reçoit les vœux des complimenteurs jurés et soulève à chaque pas comme un mugissement d'amour. On lui pardonne tout, on oublie tout : ses ruses d'ambitieux, ses intrigues de couloirs, sa politique de bascule. Sur son passage comme sur celui d'Auguste, les perroquets de la presse, des boutiques et des salons, chantent à bec ouvert : Ave Thiers imperator. Salut à toi, ô souverain Thiers 1 salut à toi, foudre de guerre, trésor de sagesse, prodige d'éloquence, génie du commerce : Salut à toi, sphinx de la politique, roué de la diplomatie et séraphin de la finance.

La France, pareille à Vichnou, recommence ses incarnations. Sous quel gouvernement croyez-vous que nous ayons le bonheur de

vivre? Est-ce sous la monarchie? Non pas, malgré le fond! Est-ce sous la République? Nenni, malgré la forme. La monarchie réclame d'autres garanties et la République prétend à d'autres allures. Si l'on demande à quelles manifestations se reconnaît la République, je répondrai à cette question par une fable du bon vieux temps. Marsille, étant en guerre avec Charlemagne, monta sur la haute tour de Pampelune pour découvrir de plus loin l'armée du puissant empereur. Auprès de l'émir se tenait le transfuge Oger. Tout à coup, un nuage d'hommes apparut à l'horizon.

— Voici l'empereur, dit Marsille.

— Non, fit Oger, c'est l'avant-garde.

Les cavaliers et les fantassins se succédaient sans relâche; le soleil, illuminant la plaine, faisait étinceler au loin les caparaçons des chevaux et le fer luisant des framées, — « Voici l'empereur, disait Marsille. — Non, c'est Olivier qui chevauche. — Mais s'il n'est parmi ces guerriers, il s'avance sous ces bannières. — Non, c'est Turpin, reprit Oger. »

Et les soldats, défilant après les soldats, remplissaient l'immense intervalle de la montagne à la ville. — Quand donc viendra Charlemagne? demandait le curieux Marsille. Oger, consolateur, répondait : « Quand les pas des combattants rouleront comme un tonnerre d'été, quand vous verrez la montagne s'abaisser, la terre trembler, les moissons disparaître et crouler les murailles; alors passera Charlemagne empereur ! » Ainsi parlait Oger, et Marsille ne dit plus rien.

M. Laurent Pichat, un vrai poète qui niche à gauche, a chanté cette légende en des strophes inspirées. Eh bien, nous aussi, interrogeant l'horizon, nous épions les mouvements fébriles de la République en marche. Quel est ce cliquetis d'armures? C'est l'Assemblée en discussion. Où va cet escadron bigarré? Ce sont les Trento en commission. D'où viennent ces masses alignées? C'est le budget en exercice. Mais ces paroles tranchantes comme des épées, ces villes en éruption comme des volcans, ces dettes flottantes comme des navires, toutes ces choses et

d'autres encore ne sont que les signes précurseurs de la République qui s'approche. Quand vous verrez les avocats au pouvoir, les ouvriers en grève, la guerre des intérêts, des croyances et des classes; quand vous verrez briller les monuments parmi les flammes et le drapeau rouge parmi les piques, alors sévira la grande République. Et pour la quatrième fois, depuis quatre-vingts ans, nous assisterons au déchaînement d'un peuple dévoyé qui, passant tour à tour de ses victimes à des maîtres, ne renonce à la tyrannie que pour reprendre l'esclavage. Nous végétons sous un régime nouveau que, du nom de son inventeur, j'appellerai l'Adolphisme. Il est plus facile de le nommer que de le définir; cependant, ce régime singulier me semble être une monarchie élective fonctionnant sous le vocable de la République. Il a encore ceci d'étrange qu'il est né d'un pacte, repose sur une équivoque, est provisoire et ne finit pas. Le roi régnant répond au nom harmonieux d'Adolphe. Adolphe est puissant ; il est habile; il est éloquent. On l'aime, on l'admire, on passe le

temps à trembler pour sa santé et à jurer par sa tête. Seulement Adolphe a deux défauts dans lesquels sa volonté n'est pour rien : beaucoup d'années et pas d'enfants.

Ces inconvénients sont graves, en ce sens qu'ils ne permettent ni l'exploitation de l'avenir, ni la fiction de l'hérédité. Qu'ai viendra-t-il le jour où Adolphe, à peine centenaire, émigrera de la terre au ciel? C'est là le problème redoutable auquel tiennent nos destinées. Nous serons châtiés d'avoir tardé à le résoudre, ces deux années stérilement passées ont développé parmi nous la perversité des opinions et l'intensité des haines. République ou monarchie? Quel sera le choix, mais surtout quel sera l'homme? Pour ce peuple avide de spectacles et prompt à la servitude, les institutions se p ersonnifient dans les hommes. Qu'il vienne d'en bas ou du faîte, qu'il s'appelle roi, prince, empereur, président, dictateur ou tribun, il faut un homme pour représenter la force et symboliser la puissance, un homme qui inspire une foi passagère aux plus

sceptiques d'entre nous, un homme enfin vers qui puissent monter les prières, les menaces et les encens.

Je ne m'étendrai pas plus longtemps sur cet inépuisable sujet. Je recommande à ceux que l'avenir inquiète, l'anecdote que je vais conter. Hier , quelques députés , s'entretenant de la fc Chambre future, un d'entre eux parla comme il suit. Il advint que M. Thiers et M. Laurier se rencontrèrent dans nn couloir de l'Assemblée :

Que faire en un couloir, à moins que l'on n'y cause !

M. Laurier est un radical de beaucoup d'esprit, lequel, en société de radicaux un peu moins spirituels que lui, est allé défendre en Algérie les chefs arabes qui nous ont fait la guerre. On est avocat ou ou ne l'est pas; mais M. Laurier est avocat.

— Maître Laurier,fitM. Thiers, vous qui savez tant de choses, et connaissez tant de gens, que pensez-vous des élections futures?

— Monsieur le président, répondit Me Laurier,

je vais vous dire toute ma pensée. Tirez une ligne imaginaire qui sépare la France en deux parties égales : Nord et Midi.

— Continuez, dit M. Thiers, j'ai tiré la ligne.

— Eh bien ! au midi, le résultat est prévu d'avance : Gambetta 1er, Thiers 2; le reste... Le reste peut s'exprimer en deux mots de cet italien qui brave l'honnêteté : Canaglia rubicunda.

— Et le nord ?

— Ah ! le nord ! ce sera tout différent : Thiers 1er, Gambetta 2 ; le reste . . . Canaglia rubicunda.

— Ah vraiment ! fit M. Thiers, mais croyezvous qu'il n'y aura pas d'exception ?

— Si fait, repartit M. Laurier, mais les exceptions sont pour les règles comme les évêques pour les adultes : elles les confirment.

Je suis moins pessimiste que le député du Var, et je n'ai ni ses prévisions ni son langage. Au surplus, les temps sont proches : nous verrons bien si nous vivons.

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