HOMMES ET LIVRES
Les Vies des quatre grands chrétiens français,
par M. Guizot (librairie Hachette.) — La Création, par le général du Temple (Lecoffre, éditeur). — Les religieuses bouddhistes, par Mme Mary Summer (Ernest Leroux, éditeur). — Le Journal de la jeunesse. — Un mot de M. de Tillancourt. — M. Thiers et la commission des Trente.
8 février 1873.
Un octogénaire écrivait... M. Guizot vient de faire un livre : Je ne suis pas de ceux qui défendent au sage
De se donner des soins pour le plaisir d'autrui.
Si M. Guizot n'est point encore un sage accompli, c'est à tout le moins un bon ami de la
sagesse.
L'illustre châtelain du Val-Richer a décoré son ouvrage de ce titre sonore, mais prolongé : Vie de quatre grands Chrétiens français. L'ouvrage aura deux volumes, à deux chrétiens chacun. Le premier volume, qui nous est seulement parvenu, contient la vie de deux grands chrétiens, qui sont : l'un saint Louis, et l'autre, devinez? Vous ne devineriez jamais. L'autre... eh bien! l'autre, c'est Calvin!
Pour le coup, celui-là ne s'attend pas du tout.
M. Guizot est calviniste, et il prêche pour son saint. Si l'assimilation de saint Louis et de Calvin surprend quelques honnêtes esprits, l'illustre auteur ne s'étonnera que d'une chose : c'est de l'étonnement des autres ! Il a expliqué d'ailleurs, en quelques lignes de préface, l'idée génératrice do son œuvre. Dans son opinion, le christianisme est devenu soit un tilleul comme Philémon, soit un chêne comme Baucis.
Ce bel arbre, chêne ou tilleul, se bifurque en deux maîtresses branches : la protestante et la catholique. Toutes deux sont distinctes, mais
jumelles 1 Elles partent du même tronc, conduisent au même but et portent des fruits pareils. Le choix est indifférent entre elles, car toutes deux se parent, à leurs derniers rameaux, de la couronne de la vie éternelle. Toutefois, la branche protestante a quelques attraits modernes et quelques commodités pratiques que ne possède pas sa voisine. Elle est plus facile à suivre, élaguée daiis son parcours et perfectionnée dans ses formes. Enfin, elle fait plus d'honneur au tronc qui l'a nourrie par la variété de ses feuilles et par le parfum de ses fleurs.
Aux yeux de l'illustre auteur, la multiplicité des sectes est le triomphe de la foi et l'épanouissement de l'unité. Selon lui, les catholiques et les protestants sont aujourd'hui menacés du môme péril. Et ce péril c'est l'attaque désordonnée des sceptiques, qui, « ne voyant dans le christianisme qu'un fait humain, le combattent dans son propre et suprême caractère, dans son origine divine et son histoire surnaturelle ; » et il ajoute : « Pour les catholiques et les protestants, là est maintenant la question vitale. La
verront-ils tous d'un œil ferme et s'uniront-ils tous, sans se confondre, pour la défense de leur cause commune? » M. Guizot se trompe, notre cause n'est pas commune : les protestants n'ignorent pas quel est le prix de notre alliance : nous ne pouvons nous unir qu'après les avoir confondus.
Enfin, s'il y a péril, le péril n'est pas pour nous. Depuis son origine, le catholicisme est en butte aux sophismes des hérésiarques et aux contradictions des athées. L'Église a reçu des promesses d'immortalité, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. Dieu lui a garanti l'immortalité, mais non le repos; la victoire, mais non la paix. Il a fait de ses épreuves la condition de sa durée, et d'âge en âge il a jeté pour la semence des chrétiens la préoccupation desjustes et le sang des martyrs. L'Église triomphante dans le Ciel est militante ici-bas. Elle combat, donc elle existe, car la vie sans fin n'est autre chose que la lutte sans trêve. Elle traverse la douleur sans y faiblir, et les fanges sans s'y corrompre. Elle sait que
sa mission ne doit finir qu'avec le monde, et dépositaire des vérités et des consolations éternelles, inaccessible à la crainte, ouverte au repentir, elle passe comme une immortelle parmi les éphémères, envoyant à Dieu pour l'homme des prières et des chants, des larmes et des pardons.
Vous signalez le terrible assaut que lui livrent aujourd'hui les puissances des ténèbres et les conjurations du mal. Elle les repoussera sans emprunter des armes au monde et des auxiliaires à l'erreur. Oui, l'Eglise est attaquée en France, elle est persécutée en Allemagne, en Suisse, en Suède et en Russie ; en Italie elle est spoliée. Qu'importe : elle est le chemin, la vérité et la vie, et fussent-ils empereurs, rois ou présidents, tous ceux qui ne suivront pas son chemin, n'apprendront pas sa vérité, ne vivront pas de sa vie, mourront de la double mort de la terre et du ciel. Oui, elle souffre, mais elle console ; elle est dépouillée , mais elle accueille ; elle est persécutée, mais elle pardonne; un peuple de croyants se presse au-
tour de ses autels dispersés dans l'étendue du monde. Elle enfante comme autrefois les dévouements et les martyrs. Elle élève devant les princes de la terre sa voix toujours entendue ; enfin, elle montre réunis dans le vieillard qui la gouverne ce que la grandeur a de plus auguste, le malheur de plus touchant, la vertu de plus achevé.
— Je suis né protestant, dit M. Guizot, et l'expérience de la vie comme l'étude de l'histoire m'ont affermi dans la foi de mes pères. A quoi sert donc de vivre et d'apprendre? Ce qui fait le protestant, ce n'est ni l'expérience ni l'étude, c'est l'orgueil! l'orgueil, voilà le vice originel qui préside à toutes nos révoltes comme à toutes nos erreurs. C'est l'orgueil qui inspire les pervertis de la politique, les dévoyés de la science, les renégats de la religion. Tout orgueilleux se dit infaillible et se croit impeccable. Il tolère des égarés et ne reconnaît pas de maîtres ; à l'orgueil, on reconnaît le sceptique ; à l'humilité, le chrétien.
Remontons maintenant au commencement
de la Réforme. Deux ordres monastiques se querellent sur la question des indulgences; un moine se révolte : Luther. Il secoue le joug, brise les entraves et séduit une religieuse dont il devient le mari. Il se déclare indépendant de Rome et réclame la protection des princes. Il répudie la suprématie du Pape, corrige le dogme, prohibe le culte des saints, veut purifier la religion et commence par se souiller luimême. Violent, brutal, emporté, il se fait de l'immoralité une propagande, de la politique un appui, et prend, par un contraste inouï et scandaleux, ses disciples parmi les révoltés, ses protecteurs parmi les souverains.
Le protestantisme est né. Il se propage, grandit, pénètre en Allemagne par la vénalité d'un moine, en Angleterre par l'adultère d'un roi, en France par l'apostasie d'un prêtre. Le moine fut Luther, le monarque Henri VIII, le prêtre Calvin. Et quelque complaisance que je veuille y mettre, je trouve qu'au berceau de la religion nouvelle, le Dieu se cache et l'homme apparaît ! La réforme est née de la luxure et
de l'orgueil, de la débauche des sens et de la révolte de l'esprit.
Je reste confondu quand un homme de la valeur de M. Guizot affirme comme un fait l'excellence des deux religions, et vient étayer ces prétentions de son expérience et de sa bonne foi, de ses études et de son exemple. Eli quoi ! Luther et Calvin ont été, selon lui, de grands chrétiens au xvie siècle. Je me permettrai de lui demander ce qu'au xixe siècle il peut penser du Père Hyacinthe? Assurément le cas est le même, sinon le talent, et le contemporain a quelques-unes des excuses de ses ancêtres : lui aussi il a secoué le joug, réformé le dogme et pris une femme. Je ne sais quelle réponse le grand historien pourrait faire ; mais , pour nous, tous ses dissidents inconnus ou glorieux, quelle qu'ait été la période qu'ils aient traversée ou la proportion de leur scandale, portent au front le stigmate des réprouvés. L'Église ne reconnaît pour « grands chrétiens » que ceux-là seulement qui ont vécu dans sa foi et sont morts dans son espérance.
M. Guizot s'avoue protestant, je le conçois; mais il se déclare orthodoxe, et ici je ne comprends plus. Sa foi admet des articles, des dogmes, des traditions et des écritures. Il a la prétention d'enfermer dans un cercle inflexible sa croyance ou ses doutes : il met des bornes à ce qu'il admet comme à ce qu'il rejette. Une conçoit pas qu'on discute l'existence de Dieu, cette existence ayant été légalement proclamée par le Consistoire dont il est membre. J'ai déjà dit et je répète que le Synode, non sans discussion préalable, a reconnu la Trinité comme un dogme d'utilité publique. Il a voté Dieu le Père sans difficulté, Dieu le Fils à la majorité, Dieu le Saint-Esprit avec objection. M. Guizot a réchauffé lestièdes, enlevé les hésitants, et, grâce à lui, Dieu a passé.
Il ne manque à M. Guizot que le nom et l'humilité catholiques. Il se dresse comme une exception au sein des pasteurs folâtres et des égypans de la Réforme. Le protestantisme est fondé sur le libre examen, et il est clair que cet examen doit devenir de plus en plus libre.
Ainsi le veut la douce loi du progrès. Calvin ne niait que cinq ou six dogmes; aujourd'hui ses disciples nient la divinité du Sauveur. Ils sont logiques, et où serait le mérite si, venant après Calvin, on ne tâchait pas de mieux faire? C'est une prétention étrange pour un hérétique que celle de vouloir limiter le doute et circonscrire l'hérésie. Plus on forge, plus on devient forgeron, et aussi plus on proteste, plus on devient protestant.
Cela est si vrai que M. Guizot lui-même ne peut se défendre de perfectionner la doctrine de Calvin. Il n'a pas sur l'autorité des livres saints et sur la question du libre arbitre les mêmes vues que le pape de Genève, et il développe son opinion en des pages magnifiques et véritablement chrétiennes. Ce que M. Guizot fait avec raison pour Calvin, d'autres, et à bon droit, le font pour M. Guizot. Dans les religions qui viennent de l'homme, le disciple dépasse toujours le prophète et corrige incessamment la figure et les épreuves de son Dieu. A présent le protestantisme se divise en deux courants réguliers, dont
l'un ramène au catholicisme les âmes croyantes, et dont l'autre ponsse les âmes hardies à la libre pensée. C'est un culte mixte qui n'a plus sa raison d'être; il n'y a plus de milieu aujourd'hui entre la soumission et la révolte, le doute absolu et la croyance complète. Les fidèles sont rares qui se contentent d'un minimum de religion et d'une demi-portion de foi. M. Guizot n'est qu'une exception parmi les siens, et chacun sait bien qu'il n'y a entre le catholicisme et lui que l'épaisseur du sacrement des humbles : la pénitence.
Si maintenant j'arrive au livre dégagé des nuages de la doctrine, je n'aurai qu'à épuiser toutes les formules de l'éloge : M. Guizot reste toujours le grand historien qu'on a connu ; sobre, grave, élevé, jugeant de haut, voyant de loin. Sous sa plume, comme sous le pinceau du vieux peintre, la figure de saint Louis nous apparaît lumineuse sur un fond d'or. Quant a Calvin, il en a fait, à son insu ou malgré lui, l'être haïssable que je pensais. Le pape deGenève reconnaît que le pape de Rome, qu'il se croit
le droit d'insulter, « met cependant quelque discrétion entre le bien et le mal. » Quant à lui, il se montre, dans son apostolat religieux, délateur, calomniateur, persécuteur; dans sa conduite politique, brouillon, formaliste, ab^ solu; dans sa vie privée, sec, hérissé et prédicant. De telle sorte, qu'en ce parallèle entre « ces deux grands chrétiens qui furent Louis IX et Calvin, » le roi domine le sujet et le saint l'apostat.
Je ne puis m' empêcher de témoigner à l'historien une sincère et légitime admiration. M. Guizot, qui écrit, a dix ans de plus que M. Thiers qui gouverne. A l'extrême limite de la vie, il continue son effort régulier de travail et de production : sa noble intelligence s'est conservée tout entière, et, préoccupée des problèmes d'outre-tombe, projette ses rayons épurés sur les frontières de la vieillesse et de l'éternité. Il porte fièrement sa tête blanchie que l'âge n'a pas courbée d'une ligne vers la terre où nous irons tous, et ne se relie au commun de l'humanité que par des trésors de compas-
sion et des réserves d'orgueil. Né dans des temps plus féconds et plus robustes que les nôtres, il se prolonge parmi nous comme un témoin du passé, comme un miracle de vigueur et comme un modèle d'hygiène.
Voici maintenant un livre de foi : la Création. L'auteur, le général Félix du Temple, est un de ces vaillants hommes qui ont combattu pour la France dans l'une et l'autre fortune. En politique, c'est un homme d'action qui ne comprend que les chemins droits, mais qui veut qu'on les prenne. Il ne ménage pas ses adversaires, qu'ils se nomment Thiers ou Gambetta , et ne dissimule rien de la vérité qui blesse . Un jour, c'était à Bordeaux, M. Thiers voulant le séduire, le prit familièrement par le bras et l'appela « mon cher entêté.» lise dégagea non sans brusquerie, et reprit non sans malice : « Mon entêtement n'a rien de dangereux pour le pays , mais le vôtre lui est funeste. » M. Thiers resta coi, et, comme dit Saint-Simon, tout déferré des deux pieds, s'en fut trouver le forgeron.
M. Du Temple nous l'apprend, « c'est en grande partie sur le haut plateau du Mexique, là où l'on se sent plus près du ciel, où les étoiles brillent d'un éclat inconnu ailleurs à l'époque où la France encore prospère pouvait porter ses armes au loin, que son livre fut écrit. » Et ce livre n'est qu'un hymne éloquent de reconnaissance et d'amour. Il retrace l'oeuvre des six jours et toutes les merveilles qui sont la preuve du Dieu vivant. Il dit la lumière et les ténèbres, l'éclosion des mondes célestes, la lente formation de la terre et l'homme, ce dernier venu, blasphémateur de l'immobile éternité qui l'écrase et qui l'attend.
Voici maintenant le petit livre de Mme Mary Summer sur les religieuses bouddhistes. Il y a dans l'Inde, le saviez-vous ? des couvents de religieuses mendiantes et cloîtrées. Le Bouddha se méfiant de la fragilité des femmes, leur refusa longtemps les douceurs de la vie cénobitique, qui conduit les élusjusqu'au trentesixième ciel, le ciel le plus élevé que l'on sache ; mais les femmes ne se laissèrent pas
décourager par trois refus consécutifs, et ce qu'elles voulaient, le Bouddha finit par le vouloir. Il leur imposa des règles sévères, qu'elles ont gardées de leur mieux. Mme Mary Summer écrit l'histoire d'une plume élégante et légère. De ci de là, elle glisse quelques anecdotes folâtres qui pimentent ses narrations; je dois avouer qu'elle m'effraye par l'étendue de ses connaissances : elle sait le thibétain et peutêtre aussi le grec, pour l'amour duquel on embrassait autrefois. Je me souviens d'avoir lu, dans le journal le Pays, de très-bons articles signés d'elle; aussi je mêla représente vêtue de deuil, promenant ses tristes pensées de l'Angleterre à l'Inde, de la métropole à la colonie, et effeuillant les violettes d'hiver sur la tombe du grand Lama qui n'est plus.
Je viens de parcourir les premiers numéros d'un journal nouvellement paru : le Journal de la jeunesse. Quelles fines gravures, quels charmants récits! Voyages,- contes, romans, histoire ; voyages à travers tous les mondes, excursions dans tous les domaines! Ce joli recueil
s'adresse à tous les enfants de dix à quinze ans. C'est pourquoi, en le lisant, je me sentais rajeunir. Si Peau d'âne m'était conté, disait le grand fabuliste,
Si Peau d'âne m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
Et le bonhomme ne se trompait pas : Peau d'âne est de tous les âges, comme la folie et la raison, comme l'amour et la gaieté. Il y a en nous un coin de jeunesse qui jamais ne se dessèche et qui parfois reverdit. Et au?si, en feuilletant quelques pages de ce journal des adolescents, je retrouvais l'âge heureux de ses lecteurs préférés : dix ans au moins, quinze ans au plus.
On vient de recueillir le dernier bon mot que M. de Tillancourt a fait éclore : l'honorable député ressemble aux fées des légendes ; chaque fois qu'il parle, une perle tombe ; il a parlé, voici la perle : « La commission des Trente, à sa besogne, me rappelle, aurait-il dit, Pénélope à sa tapisserie. Elle attend le retour d'Ulysse. »
Eh bien! que vous en semble? Assez joli, n'est-cep as, même pour quelqu'un qui en aurait l'habitude? Très-vrai aussi! Pénélope et la commission n'auront rien perdu pour attendre.
La commission des Trente s'occupe d'un travail ingrat. Il est malaisé de contenir M. Thiers et d'endiguer son éloquence. Le président, appelé devant les Trente, leur a servi, sans fatigue, deux discours de trois heures chacun. Il ne veut rien céder, et trouve qu'en politique le rôle de mannequin n'est bon à jouer que pour un roi. Il est, lui, un petit bourgeois parvenu, content de son esprit, ce qui prouve un bon caractère, et fils de ses œuvres, ce qui suppose beaucoup de pères. Enfin il ajoute : Dieu m'a fait une âme fière. Ce qui prouve qu'on ne se connaît pas soi-même! Apparemment ce n'est pas par fierté d'âme que jadis il négociait avec Deutz.
Je m'arrête ici, ne voulant Vien ajouter de plus sur notre triste politique et sur notre triste temps. Quelqu'un naguère disait devant moi qu'il n'y a plus en nous rien de vivant que les
haines! Le mot est vrai, en partie du moins. La présidence a vraiment d'étranges alliés, et on ne saurait lire leurs journaux et leurs discours sans qu'il vous monte du cœur aux lèvres d'acres bouffées de mépris.