L AMIE I
Yvonne — que vous appelez pompeusement de ce nom de veuve qu'elle porte avec un peu de vanité : Mme de Guerbois — n'a pas su, mieux qu'une autre, vous tirer de votre embarras ordinaire. Elle n'est pourtant pas maladroite, la chérie ! S'est-elle assez habilement servie de moi, tout de même, pour favoriser les rencontres où votre cœur s'est pris ! Et moi qui ne soupçonnais rien ! Je me disais : « Si elle vient plus souvent que naguère, c'est que son veuvage lui donne des loisirs. » Je me réjouissais, en même temps, de vous voir prendre de plus en plus volontiers le chemin de ma maison... Vous m'avez fait jouer là, l'un et l'autre, un singulier rôle! Je ne vous en veux pas, puisqu'il s'agit du bon motif. Et vous, surtout, mon cher Henri, je vous pardonne, puisque vous me donnez ce témoignage de confiance de me consulter et de souhaiter mon aide.
Oui, mon ami, votre choix est heureux, et j'y applaudis des deux mains. Vous savez combien j'aime Yvonne : nous sommes, l'une et l'autre, un rare exemple d'amitié de pension continuée et
fortifiée par le temps. J'ai été la confidente de tous ses rêves de jeune fille, de ses amours, de ses petites faiblesses; j'ai été son appui le plus sûr dans les crises de sa vie, car (elle vous l'a dit certainement) cette vie fut parfois agitée. Yvonne, avec un cœur, ou, si vous préférez, avec un tempérament plus ardent qu'on ne le soupçonnerait, s'était laissé mal marier; à sa beauté, à ses goûts de dépense, il fallait avant tout la fortune. M. de Guerbois vieux, mais riche, lui donnait, en même temps que le luxe, un beau nom fort estimé, et cela changeait cette chère Yvonne, qui, depuis l'enfance, était presque pauvre et s'appelait Mlle Copain. Ne lui parlez jamais de ce nom de Copain, qu'elle exécrait comme trop bourgeois, et qui lui remémore les humbles professions exercées encore en Picardie par les Copain survivants : tous gens honorables, mais pour la plupart modestes commerçants ou employés subalternes. Au surplus, vous n'épousez pas les Copain, n'est-il pas vrai? et il vous suffit qu'Yvonne, née moins que bourgeoise, soit l'élégance et la distinction mêmes. Devenue baronne de Guerbois, Yvonne se