‹ Dernières lettres de femmesChapitre 15 sur 26 · PAPA I 6 I · texte numérisé non relu

PAPA I 6 I

sables attentats à la modestie. Jugez comme il est mal à l'aise, quand il voit un jeune homme prendre ma taille et m' entraîner dans une valse! Ou seulement quand, à table, séparé de moi par quelques convives, il aperçoit un de mes voisins un peu empressé auprès de moi! Vous n'imaginez pas la diplomatie tendre où je suis contrainte, après ces importants événements, pour calmer le cher vieux cœur troublé et ramener la paix dans ce que nous appelons volontiers tous les deux : « Notre ménage. »

Ce qui me prouverait bien (si je n'en étais sûre de toute façon) que cette seconde jalousie paternelle est vraiment désintéressée, et tout à fait pure d'égoïsme, c'est qu'elle ne vise pas exclusivement les personnes : papa est jaloux des livres, des tableaux, des conversations mondaines qui pourraient concourir à faire de moi (à vingt-trois ans passés, hélas !) autre chose qu'une petite fille très ignorante. Nous avons renoncé à aller au théâtre. Il n'y avait jamais de pièce assez convenable pour moi : et quatre ou cinq expériences

malheureuses, durant lesquelles j'ai souffert à voir souffrir mon vieil enfant, m'ont guérie du désir d'assister à aucun spectacle en sa compagnie. Quant aux livres, comme il n'est pas là quand je lis, je triche un peu. Et pour les conversations du monde, — mon Dieu! — je tâche, toujours lorsqu'il est hors de portée, de n'être ni plus sotte ni plus bégueule qu'une autre... Le terrible, c'est que, parfois, un incident imprévu nous met, ensemble, en présence de quelque inconvenance manifeste... une anecdote un peu leste contée par une dame... une statue un peu trop dévêtue qui nous guette au coin d'une allée... Tous les deux, alors, nous voudrions nous nicher sous terre : car dès que je suis avec lui, sa manie me gagne, et je deviens plus sotte et plus timide que la béguine la plus niaise.

Je crois bien que cette complication particulière de ma vie courante m'a ôté le loisir d'être amoureuse, comme le sont la plupart des jeunes filles, de quelques sportsmen et de quelques officiers. Non, vraiment, je n'ai jamais aimé une redingote ou un dolman assez chaudement pour

faire à ce pauvre papa la peine immense de lui en parler. Maîtresse de maison depuis si longtemps, je ne suis pas poussée au mariage, comme tant d'autres, par le désir d'être libre et de commander... Les petits divertissements dont me prive la manie paternelle ne me manquent pas assez pour m'empêcher de goûter ma réelle indépendance. En somme, je suis heureuse dans ce mon ménage ». C'est plutôt par raison que je souhaiterais me marier, pour ne pas laisser inutilement passer l'heure où il convient d'avoir un mari jeune et des enfants. Vous voyez que je suis une demoiselle très raisonnable.

Je n'ai pas eu à courir après les prétendants. Ils sont venus s'offrir d'eux-mêmes : car outre que je ne suis point trop laide, j'ai ce que les prétendants goûtent plus qu'une jolie frimousse ou de beaux bras : j'ai, me dit-on, trois cent mille attraits impersonnels déposés à la Banque de France. J'attribue modestement à cette circonstance d'avoir vu défiler aux pieds de ma petite personne tout ce qui, dans notre chef-lieu, appar-

tient au sexe fort et... célibataire. Sûre de pouvoir choisir, je n'ai pas connu le douloureux et délicieux frémissement dont je vis agitées, tant de fois, les jeunes filles mes amies, moins favorisées de la fortune, — lorsqu'un officier d'avenir ou un ingénieur bien appointé, ou seulement quelque solide propriétaire rural les invitait à danser. Je ne suis jamais rentrée à la maison, après un dîner, une soirée ou un bal, en me demandant avec anxiété : « Veut-il réellement m' épouser? » Hélas ! On voulait toujours m'épouser, je le savais d'avance, et d'avance cela donnait une étrange fadeur aux compliments qu'on croyait devoir m'adresser. Soyons franche : j'ai eu tout de même un petit flirt. Un jeune conseiller de préfecture a su se faire distinguer de moi par un peu d'esprit amusant et la franchise avec laquelle il me déclara qu'il ne pensait pas au mariage, même avec moi, vu qu'il trouvait délicieux l'état de célibat, — mais qu'il voulait tout de même me faire la cour parce que j'étais jolie et pas bête. Était-ce un adroit détour pour conquérir la dot en même temps que le cœur? Je ne sais. Il ne me rendit

pas amoureuse de lui, mais il me divertit assez pourmefairedésirersaprésenceetpour obtenir de moi quelques menues attentions. Je bravai, pour cotillonner avec lui, les coups d'ceil furieux de papa; je tolérai quelques lettres, où les phrases passionnées se mêlaient assez adroitement aux plaisanteries. Ce fut là tout mon roman : et, si modeste, il faillit encore finir mal. Papa surprit un jour, sur la terrasse de la Trésorerie Générale, le jeune P... en train de me baiser la main un peu longuement. Je crois qu'il hésita un instant sur le point de l'étrangler ou non : s'il s'abstint, ce fut assurément pour éviter le scandale dont sa fille eût pâti la première... Il ne m'a jamais, jamais dit un mot de l'événement : il avait vrai-» ment trop honte pour moi; les mots s'arrêtaient dans sa gorge : tel s'il eût eu un fils et qu'il l'eût surpris trichant au jeu. Moi qui suis, je vous le disais, une personne bien plus raisonnable, j'étais sûre de n'avoir rien fait de mal et ma conscience restait en repos. Mais mon pauvre vieux, pendant plusieurs semaines, fut si contrit à ma place, qu'il finit par me suggérer de vagues remords, et une

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gêne extrême à rencontrer mon conseiller... Ainsi mourut, dans sa fleur, cette passionnette sans importance. Et je m'aperçus, par là, que mon pauvre toqué de papa m'était beaucoup plus cher que le plus divertissant des fonctionnaires...

Cependant ma tante Adèle — personne de bon sens qui possède quelque influence sur mon père, son cousin germain — s'était mis en tête de me marier. Elle prit les devants, fit des remontrances à papa, lui déclara que tout le monde le tenait pour un affreux égoïste, et qu'il s'agissait de me pourvoir au plus tôt d'un joli mari. Des prétendants triés sur le volet furent admis à se rencontrer avec moi, dans une sorte d'intimité, chez ma tante elle-même. (Depuis l'aventure du conseiller, nous ne fréquentions guère plus les bals, mon père et moi.) Vous n'imaginerez jamais les avanies qu'il leur fit. Il s'ingéniait de mille façons à mettre leurs ridicules en évidence. Hélas ! tous en avaient... Il abusa de son âge et de sa réelle supériorité d'esprit pour les railler devant moi, les mettre dans telle de ces postures gro-

tesques qu'une femme, même bienveillante, ne pardonne jamais absolument à un de ses courtisans. Bref, il organisa une véritable terreur parmi les prétendants. Ma tante elle-même dut renoncer à s'entremettre : papa l'aurait brouillée avec la ville entière...

Quand un prétendant lâchait pied, il avait, malgré tout, un peu de remords. « Tu ne le regrettes pas, au moins? » me disait-il. Sur ma réponse négative, il retrouvait sa sérénité... Mais je crois que sa malédiction me guettait, si j'avais répondu : « Dame!... je le regrette un peu... »

Le capitaine Darty lui donna plus de mal que les autres.

Ce n'était pas un homme supérieur; mais, d'une simplicité et d'une modestie extrêmes, aucune raillerie n'avait prise sur lui. Avec cela, un passé militaire déjà brillant, et la plus incontestable, la plus mâle beauté... Papa, au bout de quelques escarmouches, comprit qu'il n'avait pas la victoire. Il devint sombre, et même, dans l'intimité du ménage, ne m'adressa presque plus la parole.

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Enfin, la démarche officielle fut faite par le colonel, il fallut prendre un parti. Je demandai à papa :

— Que me conseilles-tu ?

— Est-ce que tu l'aimes? me demanda-t-il d'une voix qui tremblait.

— Mon Dieu!... Non... je ne l'aime pas... Mais c'est un de ceux qui, certainement, me déplaisent le moins.

— Alors... tu ne souffriras pas si tu ne l'épouses pas?

— Non, fis-je en riant. Mais ceci ne me semble pas une raison suffisante pour le refuser.

— Écoute, reprit papa... Tu as confiance en moi, n'est-ce pas? Eh bien... ne l'épouse pas. On dira que tu es devenue amoureuse de lui parce qu'il est beau. Ne trouves-tu pas cela un peu honteux?

Ce qui me parut hors de doute, c'est que papa, lui, trouvait un peu honteux que sa fille pût s'éprendre d'un homme parce qu'il était beau. Et telle est la contagion des sentiments délicats à l'excès que, moi aussi, au moment où il me le dit, je pensai comme lui. « On dira que je me paye,

avec ma dot, un joli mari... » Darty fut refusé comme les autres, et je fus récompensée de ce refus par une lune de miel nouvelle dans notre ménage.

Le pauvre Louis Lancret fut ma dernière espérance matrimoniale. Papa l'aimait bien; il avait été l'ami du père Lancret; Louis et moi, tout petits, nous avions joué souvent ensemble, et c'était, vraiment, une sorte de frère de lait que j'avais retrouvé grandi, au sortir du couvent, quand j'avais reparu dans ma ville natale. Louis venait presque tous les soirs à la maison faire le troisième au whist, avec papa et moi. C'était un excellent garçon, assez riche pour dissimuler sa paresse sous une vague réputation d'agronome. Dieu sait que je faillis choir de mon haut, quand, un beau jour, Lancret m'écrivit une lettre d'une admirable humilité, me disant que, lui, être amorphe et dépourvu d'attraits, il osait adorer la pure perfection que j'étais, et se décidait enfin à me le dire maintenant que j'avais épuisé la liste des célibataires du chef-lieu. « Ma foi, pensai-je, ce Lancret n'est

pas si sot... Papa est habitué à lui, il n'en prendra point d'ombrage; et pour ce que je demande à un mari, il me semble que celui-ci en vaut un autre. » J'allai, toute chaude, transmettre la proposition à mon père. Il commença, naturellement, par déclarer que Lancret était fou de prétendre à ma main, que des maris comme lui, j'en trouverais à la douzaine, qu'on ne devait même pas prendre une pareille requête au sérieux, etc.. Néanmoins, comme il fallait un troisième pour le whist du soir, Lancret ne fut pas renvoyé : il fut admis à faire sa cour, tacitement, sans que papa lui témoignât son consentement autrement qu'en le rudoyant un peu plusquedecoutume... Les jours, les semaines passèrent; Lancret continua de brûler silencieusement à mes côtés, tout en maniant les cartes. Enfin, il dépêcha ma tante Adèle auprès de papa, pour avoir une réponse définitive. « Je te répondrai après avoir causé sérieusement avec la petite, » dit papa. Et cette conversation fut ceci : — Écoute, Laure... Ta mère n'est plus ici pour te dire ce qu'est, en réalité, le mariage. Ce n'est pas moi qui te le dirai... Mais tu peux me croire:

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épouser un homme qu'on n'adore pas, c'est un supplice pour une femme dont l'âme est un peu haute... N'épouse pas Lancret... Lancret est un troisième au whist; ce n'est pas un mari.

— Alors, il faut le renvoyer?...

— Non... parle-lui doucement... fais-lui comprendre qu'il n'a pas su te plaire encore... que, peut-être, plus tard... enfin... que tu n'es pas pressée... Il aura à choisir entre se contenter de cela et ne plus revenir ici. Tu verras qu'il restera.

Papa avait raison. Lancret est resté. Il fait toujours le troisième au whist. A cette preuve d'amour, il a gagné que je l'aime un peu. Mais je ne l'épouserai pas... J'ai un mari, qui est mon cher égoïste de papa — et c'est aussi, hélas! le seul enfant que j'aurai!

Si au moins j'étais sûre de le garder toute ma vie, ce vieil enfant!...

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L'Amie

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L'Amie

zMadame Gélabert au lieutenant Henri de Toy.

•^^j avez-vous, mon cher Henri, que me voilà bien honorée de votre confiance ? N'avoir pas tout à fait trente ans (car, ne vous déplaise, je suis de dix-huit mois seulement l'ainée de ma jolie amie Yvonne, qui sut vous plaire), — n'avoir pas trente ans et être conviée déjà à faire des mariages, comme une mère-grand ! S'il ne s'agissait d'Yvonne que j 'aime fort, et de vous, monsieur, que je ne hais point,

j'aurais peut-être refusé tant d'honneur. Mais je suis une amie sincère et volontiers active : je vous servirai de mon mieux.

Vous n'osez, dites-vous, déclarer vos sentiments à cette adorable Yvonne, parce que vous êtes naturellement timide et que vous vous jugez indigne de lui plaire. Pour la timidité, vous ne vous calomniez pas. Je ne connais pas un homme aussi empêché que vous, lorsqu'il s'agit de dire à une femme : ce Je vous aime. » Vous, un officier si hardi au feu, nos airs de vertu vous imposent ! Une mine un peu rebroussée vous met en déroute! Ah! lieutenant, que d'occasions vous avez manquées, déjà! Gentiment tourné comme vous l'êtes (vous êtes gentiment tourné, le savez- vous ?), vous devriez compter vingt aventures dans le monde. Et je suis sûre que vos hommages... pratiques vont à des femmes qui ne sont rien moins que du monde! Nous ne pouvons pourtant pas commencer le feu, nous autres! Est-ce que vos théories militaires ne prescrivent pas l'offensive, en guerre, toujours l'offensive?... Enfin, passons!

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