‹ Dernières lettres de femmesChapitre 23 sur 26 · L INFIDÈLE · texte numérisé non relu

L INFIDÈLE

peut pas, et lui, peut-être, à la longue, s'en fatiguerait. N'importe, j'ai été si parfaitement contente, surtout pendant ma convalescence, que je lui ai pardonné du fond du cœur. Seulement, un jour, je lui ai pris le front dans mes deux mains, et, en le regardant tout au fond des yeux, je lui ai dit :

— Écoute, Jean... Trompe-moi quelquefois avec tes dames du monde, si tu ne peux pas faire autrement. Mais, je t'en prie, ne dis jamais à une autre femme de te protéger... Cela me ferait mourir, vois-tu?... Tu me promets que tu ne le diras plus?

Il m'a répondu (et j'ai compris qu'il était sincère) :

— Je crois bien que je te le promets ! Depuis cette petite sotte de Renée et ses simagrées, je ne faisais plus rien de bon, et je n'avais que des embêtements...

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Fernand

Fernand

ij août.

\sr^=^i e ma fenêtre, par cette tiède matinée, je vois Fernand jouer sur la plage avec les petits Ajutado, deux gamins de douze ans et une fillette de onze, et l'activité de ce petit monde me divertit plus que le dernier roman envoyé de Paris, qui traîne, à moitié coupé, sur ma table à ouvrage.

Ramon et Pierre Ajutado, avec leur teint de citron, leurs cheveux presque bleus au soleil, ont l'air de deux petits esclaves mauresques dont le

maître serait Fernand, tellement plus aristocrate de visage et de façons, élégant, soigné à treize ans comme un jeune seigneur britannique. Dolorès Ajutado est de mon avis : assise sur le sable, elle contemple mon fils d'un air d'amoureuse admiration; on sent qu'elle lui appartient d'avance; dès qu'il sera d'âge ou d'humeur à les vouloir, elle lui donnera ses yeux bleus, ses cheveux blonds, sa bouche, toute son éphémère et radieuse beauté de fleur du Midi. Cette petite a un cœur charmant, qui se révèle déjà à mille traits, à une sensibilité extrême, prompte aux larmes, au goût de se dépouiller pour ceux qu'elle aime. Si je n'y prenais garde, elle donnerait à Fernand tous ses petits bijoux de fillette. Elle lui obéit passivement, et je crois qu'il ne la traite pas trop bien.

Pauvre petite! comme elle souffrira dans la vie!

Moi, je suis fière de voir mon fils si beau, si élégant, si fin, si dominateur... Il me domine moimême un peu, déjà, quoique je m'efforce de ne

pas trop le gâter. Mais, n'ayant plus que lui au monde, où trouver le courage d'être sévère, de le gronder? Quand il est triste, quand il boude, il me semble qu'il n'y a plus de soleil sur ma vie, que j'ai froid toute seule dans la nuit. Et puis, il est si affectueux, si câlin! Il a des façons si tendres, presque si galantes, de me traiter, surtout devant le monde, qu'il finit toujours par me conduire où il lui plaît. Il le sait bien. Il le sait trop!...

22 août.

... Le plus rude châtiment infligé par la Providence à l'adultère, c'est, je crois, d'avoir fait louche et douteuse la maternité de l'épouse coupable.

Quand je vois, dans les romans soi-disant psychologiques ou documentaires, des femmes, par-

tagées entre un mari et un amant, déclarer sans hésiter : « Cet enfant est de mon mari, — cet autre est de mon amant, » — je hausse tristement les épaules. La vérité, très douloureuse, c'est que nous ne savons rien, et que nous sommes ainsi cruellement punies d'avoir appartenu à deux hommes à la fois.

De qui est Fernand? La loi dit : de mon mari, puisqu'il est né six mois seulement après la mort de mon mari. La loi, cette fois, est d'accord avec les probabilités. L'année qui précéda mon veuvage, Maurice me délaissait déjà ! On eût dit qu'il prenait ses précautions, qu'à l'avance il se dérobait à l'encombrante obligation de m'épouser, quand je serais veuve.

Treize ans ! il a treize ans ! Se peut-il que treize ans aient passé depuis l'affreuse crise où je me suis trouvée seule, toute seule, le mari emporté par la mort et l'amant lâchement enfui, défaillant devant la charge d'une femme et d'un enfant! Et j'ai vécu... J'ai élevé Fernand, avec des ressources bien modestes, comme un petit garçon riche. Et maintenant, tout va à peu près, et je suis presque

FERNAND 2 I f

heureuse, moi qui, naguère, ai plus d'une fois rêvé de suicide!

2j août.

Je les revis vraiment, chaque fois que ma pensée les évoque, les semaines qui suivirent la mort de mon mari. Il n'était plus, l'homme que j'avais trompé, que j'avais si souvent considéré comme un obstacle à ma liberté et à mon bonheur : et je m'apercevais douloureusement que ce mari avait été le plus sûr garant de mon bonheur adultère. Ma liberté actuelle effrayait Maurice; je sentais qu'il avait peur de cette phrase sur mes lèvres: « Eh bien? maintenant, épousez-moi!... »

Non seulement j'eus la faiblesse de ne point la prononcer, mais je n'osai rien demander à l'homme que j'adorais, sinon sa présence quelques heures par jour... le temps qu'il lui plut de

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me donner... Je tenais lâchement à nos nuits communes, non pour les caresses, devenues rares, mais pour vivre un peu dans la chaleur de l'être chéri; toutes les femmes ont ressenti cela, je crois... Il le devinait bien... Et quand, après des journées d'absence, après des nuits passées je ne savais où, il me revenait, quand il me trouvait angoissée et pleurante, il savait bien me calmer, avec ces paroles de magie :

— Qu'est-ce que cela fait, puisque me voilà, maintenant, et que j'ai envie de toi?

Ah! l'horrible temps! mieux valait, certes, la détresse où je tombai quand je fus définitivement abandonnée.

... Fernand ne ressemble physiquement ni à mon mari, ni à Maurice: tout le monde s'accorde à dire qu'il est mon portrait fidèle. Mais, de Maurice, il a les gestes, les intonations, et parfois même, — c'est étrange, — jusqu'aux expressions, jusqu'aux mots. Qu'importe, après tout, l'homme qui Ta engendré, pauvre petit! Il n'a plus de père, devant la loi; et, en réalité, le seul être humain qui veille sur lui, c'est sa mère, délaissée comme

lui. Je me dis cela bien souvent; et pourtant, au fond de mon cœur, je sens le désir secret de me prouver à moi-même que Fernand est le fils de Maurice.

2/ août.

J'ai rencontré, ce matin, la petite Dolorès Ajutado. Ses beaux yeux étaient rouges d'avoir pleuré. Elle voulait m'éviter; mais je lui ai barré le passage; puis je l'ai prise par la main et je l'ai emmenée dans ma chambre, à l'hôtel. Assise sur mes genoux, elle s'est peu à peu détendue; de nouvelles larmes ont coulé; je l'ai confessée; j'ai su la cause de ce grand chagrin.

Dolorès est jalouse, tout simplement : elle souffre à cause de Fernand. C'est une aventure puérile et touchante, un peu ridicule aussi, à cause de la troisième personne qui s'y trouve mêlée : une certaine baronne de Kirnitz, Polonaise jolie

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et excentrique (cette plage, décidément, est un peu ras ta). Divorcée ou séparée, je ne sais, Mme de Kirnitz est la mère d'un joli gamin de douze ans pour qui Fernand s'est pris subitement d'amitié. Dolorès m'assure, avec des pleurs, que Fernand ne va pas chez les Kirnitz pour le petit garçon, mais pour la mère. A treize ans! Il commence jeune, monsieur mon fils! Mais ce qu'il, y a de plus comique, c'est que Mme de Kirnitz n'est pas, paraît-il, insensible à l'admiration de Fernand. Fernand a montré à Dolorès, avec une cruauté où se révèle déjà l'âme féroce du futur séducteur, une boucle de cheveux bruns qu'il prétend avoir reçue de la baronne... Et la petite Ajutado est jalouse, jalouse! Elle ne parlait de rien moins que de tuer sa rivale.

Je l'ai calmée de mon mieux, en lui disant (ce que je crois) que très probablement Fernand lui a fait un conte. Si les cheveux sont réellement ceux de la baronne, c'est probablement le petit Kirnitz qui les aura donnés à Fernand, car ce gamin est fort sot. J'ai, d'ailleurs, promis à Dolorès qu'elle épouserait Fernand dès qu'ils seraient

grands tous les deux, c'est-à-dire dans une dizaine d'années. Elle est partie consolée, en m'embrassant passionnément et en me disant à l'oreille : « C'est que, vous savez, madame, je V adore! »

... Les hommes prétendent que la plupart des femmes sont menteuses et cruelles; qu'elles les trompent cyniquement et, l'amour passé, ne se soucient guère de torturer ce qu'elles ont aimé. C'est peut-être vrai : j'ai connu de bien méchantes femmes et de pauvres diables de maris ou d'amants fort à plaindre.

Mais il y a vraiment quelques hommes qui vengent leur sexe sur le nôtre. Mon fils serait-il de ceux-là?

2 S août.

Toute seule, dans ma chambre, ce soir, et j'attends, comme autrefois!

J'attends monsieur mon fils qui m'a arraché la permission de dîner chez les Kirnitz, avec les deux petits Ajutado. C'est un banquet que la baronne offre aux bambins du sexe fort. Les mères ne sont pas invitées.

J'ai permis, après avoir refusé... toujours parce que je suis désarmée et lâche devant la tristesse et la bouderie de Fernand. Au fond, je ne goûte pas beaucoup cette baronne de Kirnitz ni son nigaud de fils; il est certain qu'elle attire Fernand et fait la coquette avec lui; tout le monde, ici, le remarque, tout le monde en rit. Et — (mon Dieu ! que les mères sont donc inconséquentes !) — il ne me déplaît pas que mon mauvais sujet de fils ait un semblant d'aventure avec une aussi jolie personne.

Mais voici qu'il se fait tard; je commence à faire des réflexions plus sérieuses. Il m'avait bien promis, le méchant, d'être de retour à dix heures et demie au plus tard : un domestique devait le reconduire ici. Onze heures ont sonné et je suis seule.

Comment tous les mauvais souvenirs d'autre-

fois ne reviendraient-ils pas m'assaillir en foule, ce soir? ce Ainsi, déjà, pensé-je, d'autres plaisirs ont plus d'attraits pour mon fils que de rester auprès de moi, et ce n'est qu'un enfant! Déjà, d'autres femmes me le disputent, comme on me dispu tait Maurice ! Avec quelles armes faut-il donc lutter contre ces preneuses d'âmes, mon Dieu! Moi, je n'ai que mon cœur, et je vois bien que cela ne suffit pas. »

Triste avenir! On me le prendra de plus en plus, le cher petit compagnon qui m'a fait si douces les dix dernières années. Et moi, de plus en plus seule, je glisserai à la vieillesse, aux infirmités, à la mort...

Pourquoi cela pour moi, mon Dieu, quand tant d'autres, jusqu'au dernier moment, sont entourées de la tendresse de ceux qu'elles aiment?...

Minuit et demi.

Il est rentré tout à l'heure seulement... Je ne sais quelle histoire il m'a contée, d'une partie de trente-et-un qui a duré très longtemps, et du domestique de la baronne, qui s'est trompé de chemin en le ramenant à l'hôtel. Je sentais qu'il mentait, comme mentait Maurice, jadis, avec les mêmes yeux insolents, fixés sur les miens sans sourciller, pendant que la bouche débite les mensonges. Malgré tout, je devinais des choses louches, et je me promettais bien de ne jamais plus laisser Fernand mettre les pieds dans cette maison.

L'enfant a vu que j'étais vraiment fâchée; il a flairé le péril pour son jeune égoïsme de jouisseur. Alors, il s'est assis sur mes genoux, et il m'a dit, tellement de la même façon, avec le même regard, le même geste et les mêmes mots, que je

n'ai pu m'empêcher de pousser un cri, comme si Vautre revenait, — il m'a dit :

— Qu'est-ce que cela fait, puisque me voilà, et que j'ai envie de t'embrasser?...

Un Roman passionnel

Un Roman passionnel

C'est au château des Roches, en Touraine, vers la fin des vacances. Voici, dans sa chambre, M^le Julie de Lescourtois, la fille unique des châtelains : sei^e ans, souple et mince, grands yeux innocents. Elle a fait sa toilette pour la nuit, et elle n'est point ennuyeuse à voir, ainsi coiffée en fillette, sa grosse natte Monde, lien serrée, tombant sur le fourreau de crépon mauve qui trahit tout ce qu'il devrait cacher. Car MlIe Julie de Lescourtois, au lieu de se glisser sagement dans le petit lit Louis X VI, laqué blanc à filets bleus, dont les chastes toiles bâillent en triangle, a passé une robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit. Elle s'approche de la porte qui communique avec la pièce voisine, Venir 'ouvre, dit :

(( Tu viens, Jeanne ?

— Oui, chérie... »

Et, l'instant d'après, il y a un autre peignoir mauve, du même âge et du même crépon, dans la chambre de Julie. Il recouvre les délicates formes de Mlle Jeanne Aimery, petite blonde grasse, la camarade de Julie au pensionnat de l'avenue Hoche et son amie inséparable, même pendant les vacances.

Avec des façons de mystère et un immuable sérieux, toutes les deux gagnent la table à écrire, au milieu de la chambre. Mlle de Lescourtois ouvre un gros cahier manuscrit, dont le cartonnage est recouvert de papier blanc. Sur la première page, on lit ces mots :

TtÉS^fBUSÉE!

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