‹ Dernières lettres de femmesChapitre 22 sur 26 · L INFIDÈLE · texte numérisé non relu

L INFIDÈLE

Dans les moments où il est fatigué, nerveux, inquiet, il vient se réfugier contre moi. Il noue luimême mes bras autour de son cou et, niché dans le creux de mon épaule, il me dit très bas : « Henriette, pro tège-moi... » Je le garde comme cela un petit moment... et il s'en va rassuré... Si les belles dames devant lesquelles il fait de l'esprit et de l'ironie le voyaient!...

Alors, je suis heureuse?

Je le serais certainement tout à fait, s'il n'y avait pas les belles dames. Hélas! il y a les belles dames! Jean a véritablement une coquetterie toute féminine. Il lui faut une cour de mondaines autour de lui, comme il faut des courtisans à une beauté professionnelle. Et il les regarde, et elles le regardent, et ce sont des confidences derrière l'éventail, des apartés dans le coin des paravents!... Moi, naguère, cela me mettait hors de moi; j'avais envie de jeter par terre les paravents, d'un coup de pied, et de casser les éventails sur la figure des belles dames. J'ai pris le parti de ne plus accompagner Jean dans le monde. Il y va

tout seul; il flirte tout à son aise; quand il revient à la maison, il me trouve paisiblement en train de lire ou de faire de la tapisserie, et si heureuse de le revoir, qu'il ne s'aperçoit jamais que j'ai pleuré. Dès qu'il est près de moi, du reste, il est à moi, et les belles dames ont tort.

Il n'y en a pas une qu'il aime comme il m'aime, cela, j'en suis certaine, et s'il lui fallait choisir entre elles et moi, le choix ne serait pas douteux. Seulement, voilà, il sait que je lui appartiens pour toujours, et malgré tout; que, s'il me trompe, je souffrirai dans mon coin, sans trop l'ennuyer de ma jalousie et de mon chagrin. Alors, il trouve que c'est une vie plus amusante, plus jolie, plus digne d'un artiste comme lui d'avoir tout à la fois les maîtresses spirituelles et libertines, et la petite épouse fidèle et bonne conseillère, à la maison! Méchant chéri!

La seule fois, je crois, où il ait vraiment eu des remords, c'est quand il m'a trompée avec Renée. Il faut vous dire que Renée était une amie d'enfance, presque une sœur, ma camarade préférée

L INFIDÈLE 20f

à la pension; pas très jolie, pas beaucoup plus intelligente que moi, il me semble; un peu le même caractère concentré et dévoué. Renée est mai mariée, à un homme qui lui rend la vie insupportable. Elle passait souvent des journées entières à la maison, travaillant ou bavardant avec moi. Je crois que je lui ai un peu trop parlé de Jean : c'est un peu par ma faute qu'elle en est tombée amoureuse. Et puis, naturellement, Jean s'est appliqué à la « toquer » de lui : il a fait la roue devant elle, comme devant ses belles dames. Ça l'amusait de voir cette petite bourgeoise paisible, presque pareille à moi, se prendre, elle aussi, à ses moustaches. Je ne me serais doutée de rien si Renée avait été une rouée comme les belles dames. Mais Renée est une simple, dans mon genre. Sitôt qu'elle a été la maîtresse de mon mari, elle s'est mise à être jalouse, à me détester: je suis certaine qu'elle rêvait de l'épouser après un double divorce. 11 le lui fallait à elle toute seule. Que de fois je l'ai vue pâlir et presque défaillir parce que, ne me gênant pas devant elle, j'embrassais mon mari! Jean m'a avoué depuis que, tout de suite

après, dès qu'ils se trouvaient un instant seuls l'un en face de l'autre, elle voulait le même baiser, les mêmes mots tendres... Et voilà qu'un jour, par hasard, d'une sorte de loggia qui surplombe l'atelier, j'ai vu Renée, les bras noués autour du cou de Jean; je l'ai entendue qui lui disait : ce Dis-moi de te protéger, comme à elle... » Et il lui a dit, le lâche: « Protège-moi!... »

Dame, cette fois-là, le coup a été trop rude. Durant six semaines, on n'a pas su si j'allais vivre ou passer : ma pauvre cervelle n'avait pas résisté, j'avais une méningite. Il faut rendre cette justice à ce vilain mari adoré qu'il m'a soignée comme l'eût pu faire une maman. Renée n'a pas traîné dans la maison, je vous l'assure! Il a eu vite fait de la renvoyer chez elle et de lui interdire notre porte... Et il me veillait, et il me faisait prendre les potions!... Vous comprenez que de l'avoir toutes les heures du jour ou de la nuit, là, près de moi, cela a eu plus d'effet pour me guérir que n'importe quelles médecines. Entre nous, je serais même bien aise d'être toujours malade, pour être soignée par Jean. Malheureusement, cela ne se

Page 1