‹ Dernières lettres de femmesChapitre 4 sur 26 · NOS AÏEULES · texte numérisé non relu

NOS AÏEULES

fut encore au chevalier absent que j'offris le tendre sacrifice de mes soupirs ; ce fut son nom qui expira sur mes lèvres au moment où M. de Villebon s'estima le plus justement fier d'être mon mari.

Combien il est plus aisé, ma chérie, d'ignorer toute sa vie les joies de l'amour, que de s'y dérober, lorsqu'on les a goûtées! Je ne me sentis plus la force d'écarter de si tendres souvenirs; il me fallut les revivre. Le stratagème enseigné par le hasard me devint familier. Si nos pensées, comme nous-mêmes, appartiennent entièrement à nos époux, M. de Villebon eut grandement à se plaindre de mes infidélités. Heureusement, il ne s'en doutait guère : la façon que j'avais trouvée de le tromper le ravissait; et, comme il arrive parfois, dit-on, pour un amant présent, l'amant absent rétablit l'accord dans notre ménage.

Il y avait déjà plusieurs mois que je trompais mon époux avec un songe, quand un matin d'automne (M. de Villebon étant, pour la semaine,

en chasse aux environs), un pli me fut remis, assez mystérieusement, par un exprès.

« Mon ange, disait le billet (qui était du chevalier de Saint-Remy), je suis envoyé en Touraine pour le service de M. le prince. Je m'arrangerai de façon à gagner quelques heures sur mon voyage, que je pourrai passer près de vous, s'il vous plaît de m'en donner les moyens... »

J'avoue que je n'hésitai pas une seconde. Je remis aussitôt à l'envoyé une réponse telle que le chevalier la pouvait souhaiter; elle lui disait l'heure de la prochaine nuit où il serait reçu au château, dans ma propre chambre. J'avais été si souvent coupable par les pensées que l'action ne m'effrayait guère.

Pourtant, quand vint l'instant souhaité où M. de Saint-Remy, secrètement introduit par une chambrière, se trouva seul avec moi, je dus m'avouer que nos rêves sont une bien imparfaite image de la réalité. Je n'entends point parler du chevalier lui-même : un hiver aux armées l'avait fortement éprouvé; je le retrouvai vieilli de dix ans, et,

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