‹ Dernières lettres de femmesChapitre 5 sur 26 · NOS AÏEULES IO · texte numérisé non relu

NOS AÏEULES IO

certes, je respectais, j'admirais même cette vieillesse précoce d'un héros. Mais, croirais-tu, Laurence, qu'une pudeur singulière s'emparait de moi, en présence de cet homme à qui mon imagination m'avait cent fois livrée? Il me fallut un véritable effort pour céder à ses instances, pour l'admettre à cette couche hantée par son image... Hélas! de nouvelles surprises m'y attendaient. Comment t'expliquer une aventure aussi singulière ? Par quel sortilège le chevalier lui-même se trouva-t-il le rival malheureux de son fantôme? La certitude d'être aimé lui fit-elle négliger les attentions délicates, familières à M. de Villebon?... Malgré tout mon amour, je dus le juger brutal et maladroit. Il n'eût même obtenu de moi, jecrois, qu'une sorte de passive résignation, si l'idée ne m'était venue de lui dire, comme à M. de Villebon : « De grâce, mon ami, éteignez cette lampe... » La nuit aidant, je parvins à évoquer encore le fantôme... Et, cette fois, ce fut le chevalier que je trompai — avec lui-même.

Cette nuit étrange n'a pas eu de lendemain:

je ne le regrette pas. L'épreuve que j'avais faite m'éloigna définitivement de la réalité. Je revins au rêve qui, lui, ne change pas au gré du temps ou des événements... Mon mari peut chasser en paix : de ma vie je ne chercherai à revoir le chevalier. Je continuerai d'être une fidèle épouse, en même temps qu'une fidèle amante, ce qui est assez rare, il me semble. Il est vrai que M. de Villebon et M. de Saint-Remy, s'ils savaient tout, s'accorderaient peut-être pour méjuger doublement infidèle...

Mais qu'importe? Mon secret est bien à moi; il est celui de mes pensées, que nul contrat et nulle contrainte ne sauraient enchaîner. Je te le livre, ce secret, belle Laurence, pour que tu en uses à ton tour, — sans risquer les déceptions, les douleurs et les remords dont une honnête femme ne saurait s'affranchir.

TEcMTS HÉROÏQUES

Temps Héroïques

zMadame Vangis au capitaine Dangis, au y régiment d'artillerie, 6e corps de V armée d % (Allemagne.

Novembre.

ù cette lettre vous ira-t-elle trouver, mon amour? Nous n'avons reçu, à Paris, depuis quatre jours, aucun courrier de l'armée. J'écris à Magdebourg comme votre dernier billet m'y invite : hélas ! je n'ai guère

l'espérance que vous y soyez encore. Sans doute vous aurez poursuivi votre marche à travers la Prusse pacifiée ; vous vous préparerez à livrer bataille aux géants moscovites sur les bords de la Vistule... Combien je souhaiterais être près de vous dans vos périls comme dans vos triomphes, mon Apollon, essuyer la sueur et la poudre sur votre front, et vous faire oublier dans les bras de l'Amour les glorieuses fatigues de la campagne... Votre sort est le plus enviable, n'en doutez pas : que de fois j'ai déploré la faiblesse de mon sexe, qui, m'ayant asservie pour jamais à un époux adoré, m'interdit de le suivre sur les champs de bataille. Hélas ! ces mains débiles ne savent que les caresses, et je les maudirais vraiment si elles ne me servaient aujourd'hui à tracer ces lignes qui vous diront ma tristesse et mon amour...

Depuis votre départ, est-il besoin de vous dire que je n'ai quitté que pour les soins indispensables notre retraite de la rue de Babylone? On ne me rencontre guère au spectacle, ni à Bagatelle, et cette abstinence n'est point une peine pour

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