‹ Dernières lettres de femmesChapitre 7 sur 26 · TEMPS HÉROÏQUES IO · texte numérisé non relu

TEMPS HÉROÏQUES IO

suis pas embrassée, caressée, brisée et apaisée par vous! Cette pensée m'est insupportable. Je compte jalousement les heures, les semaines de notre jeunesse, qui sont ainsi perdues, et il y a des moments où je serais tentée de n'être plus patriote, de détester la gloire de vos armes. L'empereur et Michel Ney m'ont pris mon mari... Je suis tout près de les maudire... Rassurez-vous! Ces moments sacrilèges ne durent point... La nouvelle de vos victoires est encore le plus précieux soutien de mon courage. Quand les cloches de Notre-Dame tonnaient pour célébrer la bataille d'Iéna, puis la prise de Magdebourg, il me semblait que leurs accents descendaient en moi comme des caresses venues de vous. Soyez donc brave, soyez victorieux, mon héros!... La pensée de votre épouse fidèle vous suit et vous protège.

Savez-vous quelle est, pendant cette longue guerre, le plus douloureux de mes soucis? C'est que je suis jalouse, ami bien-aimé; et je pense que peut-être, là-bas, bien des fois déjà depuis le commencement de la campagne, vous m'avez

trompée avec d'autres femmes. Ah ! combien vous eûtes tort de me raconter la façon trop galante dont vous accueillirent naguère les Milanaises, et, plus récemment, les blondes filles du Rhin! Vous n'êtes pas moins séduisant qu'alors; comme alors, vous êtes victorieux. Toutes ces femmes élevées dans la dissolution des cours vont tomber amoureuses de vous... et vous, le souvenir de votre pitoyable épouse suffira- t-il à vous préserver d'elles? Quel crime ce serait, pourtant, de donner à ces hypocrites ennemies de la patrie des baisers qui ne sont dus qu'à moi... peut-être de faire germer un ennemi, par une caresse qui eût donné, dans mon flanc, un soldat à la France ! Cela me paraît si criminel que je me défends de le supposer, encore que vous autres hommes, dit-on, vous n'attachiez pas à ces trahisons la même importance que nous. Je ne veux pas, — je ne veux pas que vous aimiez, fût-ce une minute, une autre femme! Je me suis si absolument donnée à vous, moi, que la seule pensée d'être effleurée par un autre me fait éprouver un frisson de dégoût. — Et vous, si parfaitement aimé, vous oublieriez dans des bras d'étran-

Page 1