‹ Dernières lettres de femmesChapitre 6 sur 26 · TEMPS HÉROÏQUES · texte numérisé non relu

TEMPS HÉROÏQUES

moi, je vous le jure! Comment pourrais-je supporter la vue de deux jeunes amants se donnant publiquement, par leurs regards ou leurs tendres attitudes, le témoignage de leur passion? Ma douleur d'être séparée de vous me deviendrait aussitôt insupportable, et je perdrais le courage qui me reste. O mon ami! les poètes eurent beau employer tout leur génie à chanter le veuvage de Pénélope ou de Didon, votre femme, il me semble, trouverait maintenant leurs accents bien faibles au prix des mouvements de son propre cœur!... Seule presque tout le long du jour (car la présence de ma mère et de ma sœur Hélène m'est parfois pénible), je traîne mon ennui à travers les appartements de cette demeure où vous m'avez donné quelques semaines d'une félicité incomparable ; j'essaye d'évoquer le souvenir de votre voix, de vos embrassements. Je parcours à pas lents les allées de notre jardin, si profondément abîmée dans la contemplation des heures abolies que, parfois, le présent et le passé se confondent pour moi, et que je me retourne au bruit d'un pas sur le sable, croyant que je vais vous apercevoir et me

précipiter dans vos bras... Hélas! vous êtes séparé de moi par une immense étendue de pays, et la guerre, qui vous a pris après deux mois de mariage, n'est pas près de vous- rendre!... La nuit vient... Tout repose dans la petite maison : seule, le sommeil me fuit. Votre pensée m'enveloppe; tout mon corps, qui vous appartient, vous appelle. Ah ! pourquoi, cruel adoré, avoir éveillé en moi des désirs que j'ignorais, puisque vous ne sauriez aujourd'hui les calmer? Que vais-je devenir, si vous demeurez encore longtemps séparé de moi ?. . . Dans cette couche où vous n'êtes plus, combien j'envie les cheveux blancs qui parent le front de ma mère, image de la neige que les ans ont répandue sur son cœur, ou les quinze ans de ma sœur Hélène, qui ignorent encore la flamme des baisers amoureux! Moi seule, entre ces deux femmes indifférentes, je brûle jour et nuit d'une ardeur d'autant plus douloureuse qu'elle est condamnée à se contraindre. Vous existez, ô mon Apollon ! Vous vivez ! votre bouche, vos yeux, vos bras, tout votre corps robuste et charmant palpitent et s'agitent en un lieu du monde... et je ne

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