‹ Dernières lettres de femmesChapitre 9 sur 26 · TEMPS HÉROÏQUES I I · texte numérisé non relu

TEMPS HÉROÏQUES I I

une de ces galettes sèches que sait façonner ma mère et dont vous étiez si friand. Je mordrai dans un coin, mon adoré, et vous mordrez d'abord à la même place, pour que vous pensiez plus ardemment à mes lèvres, après... Vous trouverez aussi, dans le même paquet, ce gilet de laine pourpre auquel je travaillais déjà jeune fille, lorsque vous me faisiez votre cour. Votre curiosité un peu jalouse s'inquiétait alors de la personne à qui je le destinais, et ma coquetterie s'amusait à vous en taire le nom. La vérité, que je n'osais vous avouer, c'est que cet humble ouvrage était fait pour vous. Vous m'aviez raconté combien le froid vous fit souffrir dans le Tyrol, l'an passé, vers la fin de la campagne, et comme je vous savais insouciant et téméraire, je m'étais promis de vous terminer un solide vêtement de laine avant le retour de l'hiver. Puisse celui-ci vous parvenir à temps pour vous préserver des rigueurs de la température septentrionale! Je voudrais le rendre du même coup impénétrable au fer de l'ennemi. Quittez-le rarement; tissé parmes doigts, et tant de fois, depuis quelques semaines, mouillé

de mes pleurs, il me semble qu'il saura vous garantir.

Allons, il me faut vous quitter, pour ne point manquer l'heure de la poste et surtout pour ne point vous lasser de mon bavardage. Mon cœur se rompt une fois de plus, à la place où votre départ lui fit une blessure qui n'est point encore cicatrisée. Ah ! ne tardez point trop à soumettre ces barbares du Nord, et aussitôt revenez-moi, mon Apollon, car les forces de votre épouse ne sont point infinies, et une trop longue absence, sachez-le, la consumerait. Que ma pensée vous accompagne et vous soutienne parmi les assauts et les intempéries, et que jamais, surtout, elle ne soit pour vous une cause d'hésitation ou de défaillance; car je suis brave à ma façon, vous le savez; j'ai grandi au milieu des dangers de la patrie, puis de ses triomphes, et je vous aimerais mieux, je crois, blessé que vaincu.

Mais j'ai foi en votre étoile, mon héros, et je vous attends fidèlement, dans la maison où vous m'avez amenée, jeune fille, où par vous je connus

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les délices d'un amour partagé. Vous y reviendrez bientôt, j'en ai le pressentiment, et sur un lit de nouveaux lauriers vous goûterez dans mes bras le repos que méritent vos fatigues glorieuses. Adieu! aimez-moi! Moi, tout mon sang s'émeut de votre souvenir, et mon cœur ne se réchauffe que de votre pensée. Je vous aime et je vous baise, mon cher mari.

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Une des Tuileries

Écrit en 1S9*.

N a tellement bouleversé, troué ou agrandi mon Paris d'il y a trente ans, que mes souvenirs tendres, ou, si l'on veut, mes remords, peuvent se promener sans émoi dans le Paris d'aujourd'hui : ils ne trouveront plus la maison, ils ne reconnaîtront plus le jardinet à grille de fer; à peine un nom de rue les réveillera, brillant tout blanc sur une plaque bleue; et encore, il y a beaux jours qu'on a démoli, puis

renouvelé la plaque, et le mur qui la soutenait. Une ville change plus vite que le cœur d'une femme : le mien garde l'image de tous les arbres du jardin, de tous les meubles de la maison.

J'ai souffert là, j'ai goûté violemment, aussi, la joie du péché, malgré ma conscience en révolte. Est-ce que les jeunes femmes d'à présent connaissent ces ardeurs et ces angoisses? Aimentelles autant que nous avons aimé? Si les romans et les spectacles racontent fidèlement l'amour contemporain, vive notre temps à nous, au prix de celui-ci! Nous étions, je crois, un peu plus sottes que les petites personnes raffinées qui fréquentent les fiacres et les rez-de-chaussée, à la veille de 1 900. Mais nous avions, il me semble, plus de tempérament : tromper notre mari n'était pas une aventure sans importance, prélude ou prétexte à un divorce commode : on était pieuse; on pleurait sincèrement à l'église, pour les douces minutes de bonheur interdit qu'on avait eues... On croyait à la fidélité de l'ami et à la sienne propre ; surtout, surtout, on n'aigrissait pas l'amour, tout le

temps, avec des gouttes d'ironie. Décidément, malgré la renommée de « corruption » que l'histoire fantaisiste nous a faite, nous fûmes seulement d'honnêtes nigaudes, vers 1868.

... Ces réflexions me viennent parce qu'à la minute présente, ma petite nièce Aline de Mougin, dont je suis la marraine et la confidente, est en train de faire son mari... ce que tous les mauvais maris comme lui sont voués à devenir. Je n'ai pas grand'pitié de cet efflanqué de Mougin, qui perd bêtement l'argent d'Aline dans les tripots et chez les filles cotées; mais, tout de même, il m'a un peu estomaquée, le mot d'Aline, hier, en me quittant :

— Tu sais, marraine ? C'est pour demain.

— Qu'est-ce qui est pour demain, chérie ?

— Eh bien! mais... Maurice. J'ai l'intention de choir dans ses bras, et ma vertu avec, sur le coup de quatre heures et demie. J'essaye chez Blanchet à six heures, mais si je puis m'échapper à temps, je viendrai te raconter comment la chose s'est passée. Ça me fera un alibi.

Et elle est partie en coup de vent, sans me laisser le temps de me remettre. Moi, qui l'aime depuis l'enfance, cette confidence rieuse m'a laissée toute mélancolique. Aline me dit souvent : ce Marraine, tu es bien mignonne; mais tu n'es vraiment pas assez intellectuelle. » Ce qui veut dire (j'entends bien): « Marraine, tu es une grosse bête qui crois à un tas de balançoires. » Faute d'intellectualité, sans doute, j'ai eu mes nerfs toute la journée; je pense à cette petite qui déchire sa robe d'honnête femme avec tant de désinvolture, entre une visite et un essayage.

« De la morale, marraine? » dirait Aline. — Non. Je n'ai pas le droit de faire de la morale à autrui. J'ai connu, moi aussi, ces épousailles secrètes auxquelles si peu de femmes, jolies et mondaines, ont l'héroïsme de renoncer. Mais je ne riais pas la veille, petite Aline, je te le jure; le programme de ma faute n'était pas, d'avance, inscrit sur mon carnet, et, jusqu'à la minute où je passai la grille, ou la porte se ferma sur nous, où je fus emprisonnée dans ses bras, — jusqu'à la faute même, je ne crus pas à ma faute... En

évoquant, après un si long espace de temps, ce que fut, alors, mon cœur, j'y vois une telle honte et, en même temps, une telle abnégation, tant de remords et tant d'ardeur, que je ne saurais mépriser la pauvre petite femme, si amoureuse, si affolée, si peu « intellectuelle », hélas! qui commit, un matin, l'inévitable péché! Et lui! J'entends encore ses paroles, après : « Je suis un misérable, je vous demande pardon... » Comme je pleurais sans répondre, il ajouta : « Voulez-vous que je parte, que je quitte Paris?... » Était-il sincère? A coup sûr, il avait l'apparence et l'accent de la sincérité; et moi, du moins, je ne doutais pas de lui, et je ne jouais pas la comédie! Dans ce temps-là, la mode n'était pas de blaguer l'amour, entre amants. On ne se moquait que de l'amour marié.

Toutes les folies, toutes les puérilités de la franche amoureuse, je les ai commises. J'en demande pardon au bon Dieu : s'il fallait recommencer ma vie, je voudrais des puérilités et des folies pareilles au cours de ma vie recommencée.

Certes, j 'ai péché, j 'ai souffert dans ma conscience, dans mon cœur aussi, car l'adultère ne saurait rendre parfaitement heureuse la femme qui aime véritablement : mais au moins j'ai été une femme, une amoureuse : il y a des instants de ce passé auxquels j'aurais pu dire, comme le Faust de Goethe : « Arrête... tu es si beau!... »

Cela ne se paye trop cher d'aucune souffrance.

... Aline sort d'ici. Elle a tenu sa parole et observé son programme jusqu'au bout. En quittant son premier amant, elle a couru essayer une chemisette chez Blanchet, puis elle est venue chez moi. Elle gardait encore dans ses cheveux, mêlée à ses parfums ordinaires, une vague odeur de tabac.

— Vite, m'a-t-elle dit en s'asseyant près de

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moi, que je te raconte... C'est fait. Je crois que je ne pourrai pas m'empêcher de rire en revoyant mon mari, ce soir... Ce que je suis contente, tu n'as pas idée, marraine!... Alors, n'est-ce pas, je suis arrivée chez Maurice à quatre heures tapant. C'est au rez-de-chaussée, rue Boccador. Mme de Brière demeure en face! J'avais un trac d'être vue!... Enfin, je sonne, Maurice ouvre, embrassades, tableau, tu vois ça d'ici. Il voulait tout de suite attaquer les bêtises; mais moi, tu comprends, j'ai tenu d'abord à m'assurer que tout était comme je l'entendais... j'ai fait l'inventaire du mobilier; rien ne manquait, parfait! Alors, j'ai eu faim; nous avons mangé un gâteau et bu une tasse de thé. Je crois, au fond, que Maurice était bien content de ce petit prologue; ça le mettait à l'aise; rien ne doit embarrasser un monsieur comme la dame qui se met à faire les yeux blancs dès que le verrou est poussé; pas?... (Elle m'embrasse.) Tout de même, comme je n'avais pas des masses de temps, il a fallu se décider. J'ai dit à Maurice : « Eh bien! voulez-vous nous débarrasser de la petite formalité ? — Je ne demande

pas mieux, a-t-il répondu. Nous passons dans la chambre, n'est-ce pas? — Oh! est-ce la peine?... Vous concevez bien que je n'ai pas le temps de défaire et de refaire une toilette... » Il est très gentil, ce garçon, il n'a pas insisté. C'est à peine si j'ai été obligée de me recoiffer un peu... Nous avons pris rendez-vous pour jeudi; j'ai essayé ma chemisette... Et me voilà. .Eh bien! qu'est-ce que

Ce que j'avais? J'avais envie de pleurer, tout simplement. Ma petite Aline, que j'ai connue enfant, jouant à la poupée, et qui a été pure et pieuse comme une autre petite fille!... Voilà ce qu'elle est devenue, rien qu'à respirer l'air de son temps et de son milieu. Un mauvais respect humain m'a empêchée de « faire la bête » devant ce dévergondage. Je n'ai osé que cette question :

— Est-ce que tu as été heureuse, au moins ? Elle m'a répondu paisiblement :

— C'est toujours moins ennuyeux que si ce n'était pas défendu. Mais vrai, je ne conçois pas qu'il y ait des femmes qui risquent leur tran-

quillitépoursipeu... Enfin, j'ai un amant, comme tout le monde, maintenant. Et tu sais, Maurice est très apprécié. Il a lâché Mme Rigaud-Desplanques pour moi, et toutes les cocottes de la bonne société lui font la cour. Et puis, la tête de mon mari, s'il savait!...

Décidément, Aline a raison. Je ne suis pas suffisamment intellectuelle; je ne comprends plus...

Oh! mon cher nid d'il y a trente ans, dans la verdure, en plein Paris! ma petite maison où j'ai crié d'amour et pleuré!... Tant mieux qu'on ait démoli vos murs, arraché vos arbres! Vous ne servirez pas d'abri aux froides saletés de pareilles marionnettes!

L'Invité

L'Invité

qA ^Monsieur Y abbé 'Biner, rue d'cAssas, 8, Taris.

e petit billet à la hâte et en confidence, cher abbé : mon cœur de maman heureuse ne veut pas attendre les quatre jours qui nous séparent de notre retour à Paris pour vous dire les bonnes nouvelles. Je crois que cela va; ou du moins que cela ira; avant la fin de l'hiver, ma petite Lucie sera casée, grâce à vous,

et dans les conditions les plus enviables. Combien je vous dois de reconnaissance pour être ainsi venu en aide à mon inexpérience, à mon isolement... Une veuve dont les enfants grandissent s'aperçoit vite qu'il faut, pour assurer leurs premiers pas hors de la famille, une autorité plus ferme, plus éclairée que la sienne. Les garçons, encore, il y a, pour les tenir, le collège, puis les grandes écoles : l'avenir de Maurice ne me préoccupe pas moitié autant que celui de sa sœur...

Maintenant que l'épreuve est finie, heureusement finie, je vous dois une confession : j'avais douté de son opportunité; il fallait tout le respect que j'ai de vos lumières pour m'y résoudre. Jamais je n'eusse admis dans l'intimité de notre vie de campagne un jeune homme aussi peu connu de nous que M. de Montivry, s'il n'eût été présenté par vous. J'avais peur que sa présence ne fût mal interprétée dans notre voisinage : la médisance n'est pas exclue des relations campagnardes, hélas ! Je me disais : « Ce beau garçon de vingt-deux ans ne passera pas facilement pour un

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ami de Maurice, si enfant, lui, tout rhétoricien qu'il est... » Vous m'avez donné confiance; vous m'avez dit : c< Je prends tout sur moi. » Et vous aviez raison. Le seul fait que M. de Montivry avait été amené par vous à Beaucourt, a imposé silence aux méchantes langues. On a trouvé tout naturel de le voir à ma table, de le rencontrer en promenade avec mes deux enfants et miss Jacobson. Chacun a apprécié la correction, la dignité de ce jeune homme. Il s'est fait adorer, ici, pendant la semaine qu'il y a passée. Il paraissait prendre autant de plaisir à tirer l'épée, à monter à cheval avec Maurice, qu'à déchiffrer du Liszt avec Lucie ou à causer science avec miss Jacobson. Sa politesse à mon endroit me rappelait les façons de mon pauvre cher mari. Quand j'ajoute à toutes ses qualités qu'il est riche, qu'il n'a ni père ni mère, et qu'il a été élevé sous vos yeux, je suis bien obligée de convenir, cher abbé Binet, que je suis la plus heureuse des mères et vous le plus avisé des directeurs.

Ma grosse inquiétude, quand j'ai connu les exceptionnelles qualités de M. de Montivry, fut :

Aimera-t-il Lucie? Et Lucie l'aimera-t-elle ? Lucie est charmante, je ne me crois pas égarée par l'orgueil maternel, en disant: charmante... mais elle est si naïve, si simple! si incapable de toute coquetterie vis-à-vis des jeunes gens ! Elle n'est point de celles qui se jettent à la tête du premier épouseur venu, la chérie! Eh bien! entre nous, je crois qu'elle a fait, par sa seule grâce simple, une profonde impression sur M. de Montivry. Oh ! il ne le lui a point dit à elle-même, trop bien élevé pour se permettre une telle inconvenance; mais il s'en est ouvert discrètement à miss Jacobson, dont les quarante ans lui donnaient courage. Miss Jacobson me disait tout à l'heure encore : « Avez-vous remarqué comme M. de Montivry, si correct d'habitude, était inquiet, nerveux, le jour de son départ? Cependant la vie de Beaucourt est dépourvue des divertissements que Paris garde à un jeune homme riche, et bien né. C'est donc qu'il laissait à Beaucourt un peu de son cœur!... » Evidemment, elle raisonnait juste : c'est une fille d'un grand sens. Quant à Lucie, elle n'a rien dit, elle, ni à son institutrice, ni à moi; et j'avoue que

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