L INVITÉ
j'eusse fait de même à sa place, à son âge. Toute jeune fille honnête enveloppe de mystère les moindres agitations de son cœur. Mais je l'ai observée : elle se faisait gracieuse, sinon coquette, pour plaire à notre hôte; elle goûtait sa société; elle aussi est restée toute désorientée après son départ. En un mot, les choses sont en bonne voie pour aboutir où nous souhaitons. Paris, je l'espère, achèvera ce qu'a commencé Beaucourt.il est convenu que M. de Montivry viendra nous voir souvent ; dès le lendemain de notre arrivée, je compte l'inviter à dîner avec nous... De cette façon, les deux jeunes gens, qui se plaisent, arriveront tout doucement à ne plus pouvoir se passer l'un de l'autre, et ils nous demanderont eux-mêmes de les marier au plus vite. Avec un peu d'adresse, nous aurons transformé pour eux en un mariage d'inclination ce qui, moins adroitement présenté, leur aurait peut-être paru un mariage de convenance.
Avouez que nous sommes de petits Machiavels, abbé Binet? Il est vrai que c'est pour le bonheur des enfants que nous aimons et pour constituer
une famille chrétienne. J'en suis plus heureuse que je ne le saurais dire et je vous envoie l'expression de ma joie avec ma reconnaissance affectueuse.
Comtesse de Beaucourt-Givry.
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qA ^Mademoiselle Clotilde de Lespron, poste restante, boulevard Haussmann, Taris.
Je t'envoie ce mot par voie secrète, Clo chérie, pour que maman, miss Jacobson, l'abbé Binet, et autres providences affectées au soin de ma petite personne de dix-sept ans, ne fourrent pas leur nez vertueux dans nos potins... Et il y en a des potins, cette fois; prépare tes oreilles, Clo! Premièrement — joie! — nous quittons Beaucourt pour la rue de l'Université, samedi prochain. Je serai à la maison vers cinq heures. J'espère que tu trouveras moyen de venir, avec Monsieur ton frère Henri, s'il daigne souhaiter revoir ma frimousse et connaître les dernières nouvelles de « mon mariage ». Car il n'y a plus à en douter : c'est bien d'épouser l'invité qu'il va s'agir. L'élève préféré
de l'abbé Binet est destiné à ma couche, comme on dit à la Comédie. Maman et miss Jacobson jabotent tout le temps en mystère, depuis son départ; on me caresse, on m'embrasse, comme si l'heure de la séparation allait sonner. Cependant, M. de Montivry est retourné à Paris rejoindre l'abbé Binet. Amoureux de moi?... Mon Dieu, je n'en sais guère. Il a des façons assez enveloppées, l'élève de l'abbé, et une discrétion de séminariste. D'ailleurs, pas trop bête, adroit de ses mouvements et pas plus laid qu'un autre; mais tu sais, petite Clo, qu'une seule figure d'homme me plaît, et tu peux le dire à Henri : il n'a pas lieu d'être jaloux. Note bien que « mon futur» ne m'a nullement manqué de respect. Ce n'est pas la faute de maman et de Jacobson : on faisait tout ce qu'on pouvait pour le laisser seul avec moi, le pauvre garçon ! On espérait, sans doute, que le tête-àtête le révolutionnerait, qu'il n'y tiendrait plus, qu'il se révélerait Don Juan, et qu'il faudrait nous marier tout de suite, tout de suite... Va-t'en voir! L'invité, seul avec moi, écartait un peu sa chaise et continuait à causer musique, bicyclette, monde,
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comme si l'abbé Binet et maman eussent été là pour marquer les points. Au fond, ça me vexait un brin. Je pensais : « Tout de même, l'abbé Binet les fabrique sur un modèle spécial. Moi, avec qui les jeunes gens, d'habitude, ne peuvent pas rester dix minutes sans dire des énormités!... » Alors (ne le raconte pas à Henri) j'ai essayé d'être coquette, un peu. . . Très peu. . . Des regards, desfrôlements de main au piano, le petit jeu. Évidemment, ça lui a fait une certaine impression : une ou deux fois, j'ai cru qu'il allait se décider, tenter un baiser de politesse, dans les cheveux, sur le poignet... Non... il se tenait. C'est un vœu, peutêtre, ou bien, c'est peut-être comme ça qu'on est, quand on est décidé à épouser. Tu diras à ton frère Henri que, désormais, j'entends qu'il soit aussi convenable avec moi que M. de Montivry, ou bien je ne l'épouserai jamais, lui, et je serai Mme de Montivry... (Il n'y a pas de danger, va. J'épouserais aussi bien l'abbé Binet.)
Je dois avouer, cependant, à la louange de ce jeune chevalier de Malte, qu'il a paru troublé en
me quittant, hier soir, à la gare. Il n'était plus maître de lui, masqué comme pendant son séjour. 11 a appelé maman « Monsieur l'abbé » et miss Jacobson « Daisy » tout court. Il m'a baisé la main. Ce que je vais le faire aller, celui-là, pendant l'hiver! Je ne tiens pas à le liquider tout de suite, parce que je m'aperçois que, depuis ces grands projets, on est bien plus gentil avec moi, et on me laisse faire tout ce qui me plaît. Jacobson, notamment, est un amour. Elle ne me donne rien à faire et déclare que je travaille très bien...
A bientôt, mignonne Clo. Je te donne un gros baiser pour toi et un autre dont tu feras ce que tu voudras : je le redemanderai à Henri quand nous nous reverrons. Oh ! je voudrais déjà potiner avec toi, dans ma chambre. Il n'y a que ça de bon au monde.
Lucie de Beaucourt.
T.-S. — Si Henri me trompe avec des cocottes, je ne l'épouse plus. Dis-le-lui sérieusement. Et je le saurai!...