TEMPS HÉROÏQUES III
gères la fidèle Pénélope qui vous attend à la maison pour couronner vos victoires? Ah! dites-moi, dans votre prochain billet, que cela n'est pas vrai, et que vous m'êtes fidèle de corps comme de pensée. Elles ne savent pas aimer comme nous, ces molles enfants de l'Allemagne : elles n'ont pas, comme nous, respiré toutes petites l'air généreux de la liberté : leur sein ne saurait engendrer et mettre au monde que des esclaves. Les baisers de leurs lèvres briseraient votre vertu, mon héros, et vous livreraient peut-être, nouveau Samson, à vos ennemis... Et puis, je souffrirais tant! Quelque jour, un indiscret finirait bien par me le révéler. Je mourrais de l'apprendre. Ne me trahissez pas! Veuve d'un héros, je serais fière encore, dans mon infortune, de porter son nom; mais je rejetterais loin de moi le nom et la mémoire de l'homme qui m'aurait trahie.
Pardonnez-moi. Je ne veux point vous fatiguer de mon amour ni de ma jalousie, cher bien-aimé. Mes lettres ne seront point pour vous de simples exhortations à la vertu. Je souhaiterais les rem-
plir de mille détails qui vous pussent divertir; hélas! je songe si peu au divertissement que je ne sais plus moi-même comment on s'amuse à Paris. Ma mère et Hélène m'ont traînée l'autre soir à rOpéra-Comique : mais les grâces de W^^ Saint-Aubin, non plus que les roulades d'Elleviou, n'ont réussi à distraire ma pensée, qui s'absorbe en vous; je me suis juré de ne plus sortir jusqu'à votre retour, sauf pour m' acquitter des commissions dont vous me chargez. A ce propos, dès la réception de votre dernier billet, je me suis rendue rue Meslay, chez votre cordonnier Bonnard : je lui ai commandé une paire de bottes pareilles aux dernières qu'il vous fit, seulement un peu plus fortes, comme il convient, puisque l'hiver approche et que vous ne savez point quand la campagne prendra fin. Il vous les adressera par l'entremise d'un munitionnaire pour le compte duquel il travaille; par cette voie, il m'assure qu'elles vous parviendront plus tôt et plus sûrement. Je joindrai à l'envoi le fil fort et les aiguilles qui vous font défaut, et bien empal quetée, pour que l'odeur du cuir ne la gâte point,