ENGUERRAND DE CASTELJALOUX
Af * de Lescourtois feuillette un instant le manuscrit. Son amie Jeanne la contemple avec admiration. Seule, cette fidèle amie sait le grand secret : Enguerrand de Casteljaloux a des cheveux blonds nattés sur le dos, une gorge naissante et un peignoir mauve; l'auteur de Désabusée ! n'est autre que Julie elle-même, et ce grand roman passionnel, arrivé déjà à la page lo^, est le fruit mystérieux des vacances. Julie, sous prétexte de lettres à écrire ou de devoirs à relire, s'enferme chaque après-midi quelques quarts d'heure en tête-à-tête avec le précieux cahier, et, le soir, quand tout le monde est couché au château et que toutes les portes sont closes, elle lit à son amie Jeanne Aimery les pages composées dans la journée.
Jeanne demande :
« Tu as fait la grande scène ? — Oui, répond Julie.
— Jusqu*au moment où...?
— Oui... Écoute. JD
Les deux amies s*assoient.
JULIE tousse léghrement et lit.
E capitaine Maxime ne s'était pas trompé. L'impression qu'il avait produit sur Marguerite... »
JEANNE, interrompant.
Produite.
JULIE
Quoi? produite?... (Comprenant.) Ah! tu as raison. (Elle corrige.) ... oc qu'il avait produite sur Marguerite de Viran était terrible. Il avait suffi qu'elle l'aperçoive une fois... »
JEANNE, interrompant,
Çût... aperçût!
^\}Uly agacà.
Ahl tu sais, ne m'interromps pas comme ça
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tout le temps, ou bien je ne lis plus. C'est énervant, à la fin, cette pose pour la grammaire...
JEANNE, timidement.
Mais... tu ne peux pourtant pas laisser des fautes.
JULIE
Des fautes... Ce n'est pas des fautes, ça, d'abord. On les corrige à l'imprimerie. Et puis, il y en a dans tous les livres... il y en a dans... (Elle cherche.) Boileau... dans W-^^ Zénaïde Fleyriot, partout...
JEANNE
C'est vrai, après tout. Continue.
JULIE, lisant,
ce ... Qu'elle l'aperçoive une fois pour l'aimer. Elle regagna lé manoir de sa mère dans un état impossible à décrire, ce Comme il est beau, pence sait-elle. Comme l'uniforme dessine bien sa
OC taille! Comme il a de jolies mains! Comme il ce possède de superbes moustaches fièrement recc troussées! La bravoure se lit en traits de feu sur ce son visage patibulaire... »
JEANNE
Qu'est-ce que ça veut dire « patibulaire » ?
JULIE
Comment? tu ne sais pas? Ça se dit des gens qui ont l'air terrible, des brigands...
JEANNE, convaincue.
Ahl
JULIE, /wa«/.
a Agitée par ces pensées, elle se jeta aux pieds de son crucifix et lui demanda d*épouser le capitaine. Sinon, elle se sentait capable des plus grandes folies, comme de se laisser enlever... » (A Jeanne.) C'est bien, dis?
JEANNE
C'est effrayant. C'est un roman qu'on ne pourra pas laisser dans toutes les mains.
3 V 11^, fièrement.
Oh! non, par exemple. (Elle Ut.) « La nuit était venue; elle couvrait de ses sombres voiles toute la vallée du Loiret. Aucune étoile ne brillait au firmament. La neige avait répandu son froid linceul sur l'horizon. Marguerite sortit de sa chambre. Le vent faisait rage dans les corridors du manoir... y>
JEANNE, un peu pale.
J'ai peur, moi, Julie. Pourquoi écris-tu des choses comme cela?...
(Elle rapproche sa chaise de celle de Julie.)
JULIE, continuant.
ce ... Faisait rage dans les corridors du manoir. Pourquoi Marguerite se sentait-elle forcée de sortir de sa chambre et d'aller se promener sur la
terrasse par cette brise glaciale? Une force mystérieuse l'y attirait... Que faisait, cependant, le capitaine Maxime?... y>
JEANNE, la voix altérée par V émotion.
Il est là?
JULIE
OÙ, là?...
JEANNE
Dans le parc du manoir?... J'en suis sûre. Va vite. Dieu! que c'est beau...
JULIE, lisant.
ce Le capitaine, lui aussi, avait été poussé par une force mystérieuse vers la jeune fille, smt laquelle il avait produit... (Elle hésite, puis se décide.) produite une telle impression. Vers onze heures de la nuit, il fit seller son cheval Artaban et partit à fond de train vers le château. Il trouva la porte du parc fermée. »
(Julie s'arrête pour jouir de Veffet.)
JEANNE
Comment va-t-il faire ?
JULIE, reprenant sa lecture.
(L Maxime descendit de cheval et frappa, de la crosse de son revolver d'ordonnance, à la porte delamaisondu garde. Celui-ci vint ouvrir, effrayé. — c( Ecoute, dit le capitaine, si tu dis un mot, je (( te brûle la cervelle avec ce revolver. Si tu me ce laisses passer, voilà cent mille francs en billets c( de banque. »
JEANNE
Tu devrais mettre : trois cent mille.
JULIE
Pourquoi?
JEANNE
Cent mille... ça ne fait que trois mille francs de rente... Et il va perdre sa place, le garde.
JULIE, corrigeant,
(( Voilà trois cent mille francs en billets de
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(( banque. » Le garde accepta, et le capitaine remonta à cheval et entra dans le parc. La lumière qui brillait aux fenêtres de Marguerite le guidait... » C^ /^û!««^.; Maintenant, je te préviens, ça va devenir raide. Écoute bien. C'est tout à fait mon genre, cette scène-là : du George Sand plus naturaliste.
JEANNE
Va toujours.
JULIE, Usant.
a Soudain, Marguerite, penchée à la balustrade de la terrasse qui surplombait le Loiret, entendit le bruit du cheval qui nageait dans le fleuve... »
JEANNE
Tu sais, le Loiret n'est pas un fleuve. Mais ça ne fait rien, continue.
JULIE, Usant.
— oc Elle!... » s'écria Maxime. Elle l'avait reconnu et deviné à travers les ombres de la nuit. L'instant d'après il était dans ses bras... »
JEANNE, timidement.
Et le cheval ?
JULIE
Attends ! (Elle continue.) ce Le capitaine avait fait ranger son cheval le long de la terrasse qui donnait sur la vallée du Loiret... Dressé sur ses étriers, il atteignait juste la balustrade et pouvait échanger avec Marguerite des caresses passionnées.
(Jeanne écoute, haletante. Julie poursuit.) Elle l'entourait de
ses bras frais et blonds, elle le couvrait de ses longs cheveux; ses grands yeux bleus lui jetaient une langueur brûlante, et cette ardeur qui sait triompher de tous les efforts de la volonté, de toutes les délicatesses de la pensée. Le capitaine trempa ses lèvres dans la même coupe... »
JEANNE, inquiète.
C'est de toi, ça?
JULIE, embarrassée.
Mais oui... Pourquoi?
JEANNE
C'est que... je ne sais pas... il me semble que J*ai lu quelque chose comme ça. . Ah! j'y suis... Dans le livre rouge que tu avais chipé, les vavances passées, à la bibliothèque, chez nous...
JULIE
Eh bien! je vais te le dire. Il y a un peu d'une phrase que j'avais copiée dans ce livre-là... dans Indiana, au moment oii Raymond embrasse la négresse. Seulement, j'ai changé. Il y a ce ses bras frais et bruns » et oc ses grands yeux noirs »... Et puis, les circonstances ne sont pas pareilles. Dans Indiana, ils sont tous les deux dans la chambre de ^me Delmare. Dans mon roman, il y en a un à cheval et l'autre sur une terrasse. C'est une situation nouvelle.
JEANNE, œnvaincue.
C'est vrai... Est-ce que la scène est finie?
JULIE
Bien sûr que non ! C'est la fin qui est le mieux.
JEANNE
Lis vice la fin.
JULIE, Usant,
ce Le vent continuait de souffler avec rage dans les arbres du parc et de faire frissonner le Loiret qui coulait au pied de la terrasse. Soudain, deux coups sonnèrent au clocher voisin, ce Deux heures! « s'écria Marguerite. Il faut que je regagne ma « chambrette. — Adieu, ma bien-aimée, réplicc qua le capitaine. Jamais je n'oublierai les heures c( délicieuses que je viens de passer auprès de ce vous. Adieu, ou plutôt, au revoir. » Et, se haussant une dernière fois sur ses étriers, il lui donna un baiser passionné sur la bouche... »
JEANNE, scandalisée.
Oh!...
JULIE, souriant.
C'est raide, n'est-ce pas ?
JEANNE
Est-ce qu'ils vont se marier, au moins ?
JULIE
Non. Elle voudrait, elle, mais c'est le capitaine qui ne voudra pas. Il devient amoureux d'une Américaine.
JlANN^^ pensive.
Comme c'est beau d'être homme...
JULIE
Écoute un peu la fin, c'est encore plus raide.
JEANNE
Va.
JULIE, Usant.
« Marguerite écouta quelque temps le bruit du cheval qui retraversait le Loiret et s'en allait par la nuit sombre. Elle regagna sa chambre d'un
pas chancelant, comme celui d'un homme ivre... Le lendemain, à son réveil, elle poussa un grand cri : elle venait de s'apercevoir qu'elle allait être mère! »
JEANNE, émue.
Oh! la pauvre fille. C'est affreux...
JULIE, fièrement.
Nous n'avons pas lu beaucoup de romans aussi raides que ça, dis, Jeanne?...
JEANNE
Pour sûr. (Un temps.) Mais, dis donc, Julie, à quoi est-ce qu'elle s'est aperçue, Marguerite, qu'elle allait avoir un bébé?...
JULIE, embarrassée.
Dame!... comme toutes les femmes, n'est-ce pas? Ce sont des choses que tout le monde sait. On s'en aperçoit à l'avance; on dit : ce Madame une telle va avoir un bébé. »
JEANNE
C'est juste.
(Un temps de réflexion. Julie ferme le cahier qui contient le manuscrit et le met sous clef dans un tiroir. Jeanne retourne lentement vers sa chambre.)
JULIE
Tu vas te coucher?
JEANNE
Oui. Tu sais que tu as beaucoup de talent.
JULIE
Vrai, tu crois? Est-ce que c'est aussi bien que George Sand ?
JEANNE, elle réfléchit un instant pour formuler un
jugement équitable.
Moi, je trouve ça plus inconvenant, mais dans l'ensemble, c'est mieux fait.
JULIE, passionnément.
Je voudrais tant être imprimée... être publiée
dans un journal... Tu n'aurais pas envie de ça, toi?
JEANNE
Non. Moi, je voudrais être aimée par un homme comme le capitaine.
(Les deux jeunes filles rêvent quelques instants.)
JULIE
Adieu. Je vais me mettre au lit.
JEANNE
Moi, je vais faire ma prière.
JULIE
Moi, elle est faite.
(Elles s'embrassent. Jeanne referme la porte derrière sot. Julie se couche.)
Testament
Testament
éMadame Tierre Durieu à éMadame Tierre TDurieu,
A chère enfant, — vous pour qui j'écris cette sorte de testament, — je ne vous connais pas. Vous existez pourtant, à l'heure où je l'écris, quelque parc dans ce grand Paris, hors de Paris peut-être... bien que je n'imagine pas mon Parisien de Pierre épousant une provinciale, quand je ne serai plus là... Vous le voyez, je parle de ce second mariage sans trouble et sans aigreur, comme d'une chose inévitable et
désirable ; mon cher Pierre ne doit pas vivre seul, et moi, bientôt, je serai morte.
Je serai morte la semaine prochaine : j'en ai tout à rheure arraché l'assurance au médecin. Ce sera pour moi la fin d'une cruelle maladie des os qui me consume depuis trois ans : Dieu vous préserve à jamais de pareilles tortures! Je saluerais la délivrance avec joie, s'il ne fallait, du même coup, dire adieu à mon mari. Et ce mari, voyezvous,- je l'adore si passionnément que mes heures d'agonie présentes me paraissent courtes quand il veut bien les passer auprès de moi.
C'est de lui, vous le comprenez bien, que je veux vous parler. Ces lignes vous seront remises un mois après votre mariage, par les soins de mon notaire, M. Legrand, qui est un ami sûr et discret. Lisez-les attentivement; songez, en les lisant, qu'elles furent écrites — à l'heure où l'âme est déjà presque désenchaînée du corps — par la femme qui a le plus aimé l'homme qu'aujourd'hui vous aimez le plus.