‹ Dernières lettres de fommosChapitre 17 sur 23 · VIERGE ÉTRANGÈRE I9I · texte numérisé non relu

VIERGE ÉTRANGÈRE I9I

Robert, de tomber dans les bras d'un jeune homme, dans les vôtres même. Ces choses ne m'intéressent pas, au moins à faire, et quand je m'amuse à en parler, c'est toujours sous-entendu que, de moi, il ne s'agit pas. J'en parle parjoke, comme d'un autre sujet de plaisanterie, et après, je n'y pense même plus. Et cela m'agace et me rend mauvaise que vous autres. Français, qui êtes des flirts tellement delightful, vous vouliez toujours ramener le flirt à cela, de chatouiller les bras et autres choses choquantes. Moi, mes bras et tout mon corps sont quelque chose de réservé, qui veut bien assister au flirt, mais qui ne s'en mêle pas. Je vous ai laissé embrasser mes lèvres, parce que cela se fait, mais cela ne m'a pas été très agréable, et vous vous en êtes bien aperçu. Cela vous fâche que je vous dise cela ? Eh bien ! écoutez en revanche quelque chose qui vous fera plaisir, et vous rendra très conceired. L'autre lundi, quand nous avons été en pique-nique au Mont Saint- Michel, je vous ai vu, de ma fenêtre, faire votre toilette, le soir, dans votre chambre, et je vous ai trouvé très bien, au moins aussi bien que M. Der-

went, et je me suis beaucoup plu à vous regarder ainsi. Mais je vous regardais comme une statue ou comme un tableau. Si je vous avais regardé autrement, il me semble que je serais une vilaine jeune fille.

Je sais très bien ce que vous allez me répondre : <c Alors, où cela nous mènera-t-il? » Vous me l'avez dite assez souvent, cette phrase-là! Elle esc bien d'un Français, et elle prouve que vous ne comprenez rien au flirt. Le vrai jZ/rr mène au jZ/rr, et à aucune autre chose de plus. S'il menait à autre chose, vous comprenez bien que cela m' arriverait vite de vous l'avoir défendu! Vous faites semblant de croire que c'est un moyen de soustraire une jeune fille aux lois de convenance : pas du tout! C'est un moyen de se divertir sans choquer les convenances. Le fltrt de cette saison de Dinard nous conduira au flirt de cet hiver sur la Riviera, puis au flirt de la saison de Paris et de celle de Londres, et ainsi ensuite jusqu'à ce que l'un de nous en ait assez. Mais ni à Londres, ni à Paris, ni au bord de la Riviera, je ne vous laisserai

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chatouiller mes bras... A moins que, dans un de ces endroits, je ne vous épouse.

Et nous voici sur la grosse affaire qui vous occupe aussi, quoique vous ne m'en ayez jamais parlé: est-ce que nous allons nous marier? Je vous dis d'abord que cela n'est pas une question pour moi d'être beaucoup plus riche que vous : pour avoir un mari à mon goût, je jetterais volontiers à la mer tout l'argent que mon père a gagné à Chicago, en gardant seulement de quoi être bien habillée. Mais le mariage, ce sera justement, n'est-ce pas? vous permettre toutes les choses qui ne me font pas envie en ce moment. Donc, je n'aurai pas envie de me marier avec vous tant qu'il me déplaira de me laisser em brasser la bouche et chatouiller les bras : mais, dès que ces choses me feront plaisir, il faudra absolument que je vous épouse. N'allez pas croire maintenant qu'il soit utile de m'en parler et me le proposer toujours pour me le faire désirer : au contraire, je vous l'ai dit, cela m'irriterait, et je prendrais en horreur vous et le mariage. Alors?... Alors,

voici ce que je vous propose, après y avoir sérieusement réfléchi sur ma terrasse.

D'abord, vous serez un tout à fait raisonnable et gentil flirt avec moi, dorénavant; vous ne me demanderez plus de m'embrasser çur la bouche, vous n'essaierez plus de me toucher les genoux quand nous dînerons l'un près de l'autre, vous ne bouderez plus parce que je ne veux pas me laisser chatouiller les bras sur la terrasse du Casino. En récompense, moi, je serai toujours avec vous, j'aurai l'air de vous aimer beaucoup devant le monde; je ne serai flirt avec personne autre, même avec M. Derwent, qui est si beau au bain. Puis, en moimême, je ferai tout ce que je pourrai pour désirer devenir votre femme. J'ai déjà essayé, l'autre jour, quand je vous regardais, au Mont Saint-Michel... Je vous trouvais très bien, très en forme, et je crois que j'étais justement sur le point d'avoir envie de vous épouser, quand tout à coup ma femme de chambre est entrée pour me coiffer. Mais, une autre fois, j'arriverai peut-être à ce que je veux. Il '^ doit y avoir là une affaire d'entraînement et de

f' practice; comme pour tous les autres sports.

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Allons, très cher ami, reprenez vos high spirits et venez ce soir, au Casino, me tendre la main. Personne, déjà, ne me plaît plus que vous : ne voulez-vous pas que vous me plaisiez tout à fait? Cela dépend de vous, et pour cela, ibvous suffit de faire, par sagesse, ce que les hommes de notre pays font par paresse : ne pas tant vous offrir, et vous laisser un peu désirer. Ce serait pourtant un joli mariage que le nôtre, cher Robert?... Pensez-y un peu pour vous donner de la patience, et croyez-moi

Vôtre sincèrement.

"Ethel.

L'Infidèle

L'Infidèle

ERTES, quand j'étais jeune fille et que je rêvais à l'avenir, au mariage, je ne m'imaginais pas femme d'un artiste célèbre. Tant de fois, dans ma famille, j'avais entendu dire de moi : a Oh! Henriette... Elle n'est pas intelligente... Mais on en fera une bonne petite ménagère!... » Et l'opinion de mes compagnes de pension semblait également si bien établie sur... disons le mot, sur ma bêtise, — les maîtresses y souscrivaient avec une telle sérénité.

que, mon Dieu! j'en avais pris mon parti, comme d'une infirmité inguérissable et visible, comme d'être boiteuse ou bossue, par exemple. Vrai, ça ne me faisait plus aucune peine. D'autant qu'à mesure que je grandissais, les gens, en me laissant toujours entendre amicalement que j'étais niaise, ajoutaient volontiers : « Elle est assez jolie pour se passer d'esprit. » Moi, je les croyais; je pensais : oc Peut-être bien, puisque je suis jolie, réussirai-je à trouver un mari. » Je souhaitais qu'il ne fût pas trop, trop bête; mais tout de même pas trop supérieur, parce qu'alors j'avais peur qu'il ne m'aimât pas longtemps.... Et voilà que mon mari, c'a été Jean, c'est-à-dire un peintre déjà célèbre quand il m'épousa, que les femmes du monde se disputaient, dont les journaux citaient les mots dans leurs nouvelles à la main... Il s'est mis à m'aimer en faisant mon portrait... Plus tard, il m'a avoué qu'en le commençant, il ne me trouvait pas même jolie; mes traits, si réguliers, lui semblaient dépourvus d'expression... Seulement, à mesure qu'il travaillait, à mesure que l'habitude des séances m'ôtait de ma

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timidité, il a distingué dans mon pauvre visage l'expression qu'il n'y avait point aperçue d'abord ; ou plutôt, l'amour aidant, il y a vu une expression qui, d'ordinaire, y est seulement esquissée... Dans le portrait qu'il fit de moi, il sut la définir et la fixer : de sorte que, si je regarde ce cher portrait, il me paraît bien que je me vois, mais plus avant que mon visage, pour ainsi dire, jusqu'au fond du cœur; et le regard de ces yeux peints, et le sourire de cette bouche peinte, racontent des choses qui sont bien miennes, mais qui sont si timidement réfugiées en moi que nul ne les connaîtra jamais, si ce n'est mon Jean, parce qu'il m'a aimée assez pour les deviner.

Maintenant, je vais vous faire une confidence qui vous étonnera : Jean ne me trouve pas sotte, au rebours de tout le monde. Ce n'est point par bonté, pour me faire plaisir, qu'il me le dit; je sais que c'est sa vraie pensée. Et moi, chose plus surprenante encore, il me semble qu'avec lui — avec lui seul — je ne suis pas sotte. Je comprends tout ce qu'il m'exphque, et les mots me viennent assez facilement pour lui exprimer les idées, —

les mots qui, d'ordinaire, se sauvent et se cachent dans les recoins de ma tête comme des petites filles peureuses... Même — je n'oserais pas raconter cela, on se moquerait de moi — il arrive que Jean me consulte, sur la conduite de sa vie dans le monde, ou sur ses travaux... Et je vous assure que je ne lui donne pas des conseils trop maladroits, et qu'il en tient compte, soigneusement. Quand il me raconte une idée de tableau et que je lui dis : « Non; ne fais pas ça comme ça... » il crie un peu, il hausse les épaules, il me répond que je n'y entends rien; mais il change tout de même son idée; il n'est rassuré que quand je lui dis : a Oui, mon Jean... c'est bien ça qu'il faut faire. » Jamais non plus il ne traiterait une affaire avec un amateur ni avec un marchand sans me lire d'abord sa réponse, et il la modifie toujours suivant mon conseil... Au fond, je crois qu'il m'écoute surtout par une sorte de superstition. Depuis que je suis sa femme, ses succès ont dépassé même ses espérances; et,/mcheur comme tous les artistes, il s'imagine que rien ne lui réussirait plus si j'étais hors de sa vie...

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Dans les moments où il est fatigué, nerveux, inquiet, il vient se réfugier contre moi. Il noue luimême mes bras autour de son cou et, niché dans le creux de mon épaule, il me dit très bas : a Henriette^ protège-moi,,. » Je le garde comme cela un petit moment... et il s'en va rassuré... Si les belles dames devant lesquelles il fait de l'esprit et de l'ironie le voyaient!...

Alors, je suis heureuse?

Je le serais certainement tout à fait, s'il n'y avait pas les belles dames. Hélas! il y a les belles dames! Jean a véritablement une coquetterie toute féminine. Il lui faut une cour de mondaines autour de lui, comme il faut des courtisans à une beauté professionnelle. Et il les regarde, et elles le regardent, et ce sont des confidences derrière l'éventail, des apartés dans le coin des paravents!... Moi, naguère, cela me mettait hors de moi; j'avais envie de jeter par terre les paravents, d'un coup de pied, et de casser les éventails sur la figure des belles dames. J'ai pris le parti de ne plus accompagner Jean dans le monde. Il y va

tout seul; il flirte tout à son aise; quand il revient à la maison, il me trouve paisiblement en train de lire ou de faire de la tapisserie, et si heureuse de le revoir, qu'il ne s'aperçoit jamais que j'ai pleuré. Dès qu'il est près de moi, du reste, il est à moi, et les belles dames ont tort.

Il n'y en a pas une qu'il aime comme il m'aime, cela, j'en suis certaine, et s'il lui fallait choisir entre elles et moi, le choix ne serait pas douteux. Seulement, voilà, il sait que je lui appartiens pour toujours, et malgré tout ; que, s'il me trompe, je souffrirai dans mon coin, sans trop l'ennuyer de ma jalousie et de mon chagrin. Alors, il trouve que c'est une vie plus amusante, plus jolie, plus digne d'un artiste comme lui d'avoir tout à la fois les maîtresses spirituelles et libertines, et la petite épouse fidèle et bonne conseillère, à la maison! Méchant chéri!

La seule fois, je crois, où il ait vraiment eu des remords, c'est quand il m'a trompée avec Renée. » Il faut vous dire que Renée était une amie d'en-

fance, presque une sœur, ma camarade préférée

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à la pension; pas très jolie, pas beaucoup plus intelligente que moi, il me semble; un peu le même caractère concentré et dévoué. Renée est mal mariée, à un homme qui lui rend la vie insupportable. Elle passait souvent des journées entières à la maison, travaillant ou bavardant avec moi. Je crois que je lui ai un peu trop parlé de Jean : c'est un peu par ma faute qu'elle en est tombée amoureuse. Et puis, naturellement, Jean s'est appliqué à la a toquer » de lui : il a fait la roue devant elle, comme devant ses belles dames. Ça l'amusait de voir cette petite bourgeoise paisible, presque pareille à moi, se prendre, elle aussi, à ses moustaches. Je ne me serais doutée de rien si Renée avait été une rouée comme les belles dames. Mais Renée est une simple, dans mon genre. Sitôt qu'elle a été la maîtresse de mon mari, elle s'est mise à être jalouse, à me détester : je suis certaine qu'elle rêvait de l'épouser après un double divorce. Il le lui fallait à elle toute seule. Que de fois je l'ai vue pâlir et presque défaillir parce que, ne me gênant pas devant elle, j'embrassais mon mari! Jean m'a avoué depuis que, tout de suite

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après, dès qu'ils se trouvaient un instant seuls l'un en face de l'autre, elle voulait le même baiser, les mêmes mots tendres... Et voilà qu'un jour, par hasard, d'une sorte de loggia qui surplombe l'atelier, j'ai vu Renée, les bras noués autour du cou de Jean; je l'ai entendue qui lui disait : a Dis-moi de te protéger, comme à elle,,. » Et il lui a dit, le lâche: « Protège-moi!... »

Dame, cette fois-là, le coup a été trop rude. Durant six semaines, on n'a pas su si j'allais vivre ou passer : ma pauvre cervelle n'avait pas résisté, j'avais une méningite. Il faut rendre cette justice à ce vilain mari adoré qu'il m'a soignée comme l'eût pu faire une maman. Renée n'a pas traîné dans la maison, je vous l'assure! Il a eu vite fait de la renvoyer chez elle et de lui interdire notre porte... Et il me veillait, et il me faisait prendre les potions!... Vous comprenez que de l'avoir toutes les heures du jour ou de la nuit, là, près de moi, cela a eu plus d'effet pour me guérir que n'importe quelles médecines. Entre nous, je serais même bien aise d'être toujours malade, pour être soignée par Jean. Malheureusement, cela ne se

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peut pas, et lui, peut-être, à la longue, s'en fatiguerait. N'importe, j'ai été si parfaitement contente, surtout pendant ma convalescence, que je lui ai pardonné du fond du cœur. Seulement, un jour, je lui ai pris le front d«ns mes deux mains, et, en le regardant tout au fond des yeux, je lui ai dit :

— Écoute, Jean... Trompe-moi quelquefois avec tes dames du monde, si tu ne peux pas&ire autrement. Mais, je t'en prie, ne dis jamais à une autre femme de te protéger... Cela me ferait mourir, vois-tu?... Tu me promets que tu ne le diras plus?

Il m'a répondu (et j'ai compris qu'il était sincère) :

— Je crois bien que je te le promets ! Depuis cette petite sotte de Renée et ses simagrées, je ne faisais plus rien de bon, et je n'avais que des embêtements...

Fernand

Fernand

i'] août,

E ma fenêtre, par cette tiède matinée, je vois Fernand jouer sur la plage avec les petits Ajutado, deux gamins de douze ans et une fillette de onze, et l'activité de ce petit monde me divertit plus que le dernier roman envoyé de Paris, qui traîne, à moitié coupé, sur ma table à ouvrage.

Ramon et Pierre Ajutado, avec leur teint de citron, leurs cheveux presque bleus au soleil, ont Tair de deux petits esclaves mauresques dont le

maître serait Fernand, tellement plus aristocrate de visage et de façons, élégant, soigné à treize ans comme un jeune seigneur britannique. Dolorès Ajutado est de mon avis : assise sur le sable, elle contemple mon fils d'un air d'amoureuse admiration; on sent qu'elle lui appartient d'avance; dès qu'il sera d'âge ou d'humeur à les vouloir, elle lui donnera ses yeux bleus, ses cheveux blonds, sa bouche, toute son éphémère et radieuse beauté de fleur du Midi. Cette petite a un cœur charmant, qui se révèle déjà à mille traits, à une sensibilité extrême, prompte aux larmes, au goût de se dépouiller pour ceux qu'elle aime. Si je n'y prenais garde, elle donnerait à Fernand tous ses petits bijoux de fillette. Elle lui obéit passivement, et je crois qu'il ne la traite pas trop bien.

Pauvre petite! comme elle souffrira dans la vie!

Moi, je suis fière de voir mon fils si beau, si élégant, si fin, si dominateur... Il me domine moimême un peu, déjà, quoique je m'efforce de ne

pas trop le gâter. Mais, n'ayant plus que lui au monde, où trouver le courage d'être sévère, de le gronder? Quand il est triste, quand il boude, il me semble qu'il n'y a plus de soleil sur ma vie, que j'ai froid toute seule dans la nuit. Et puis, il est si affectueux, si câlin ! Il a des façons si tendres, presque si galantes, de me traiter, surtout devant le monde, qu'il finit toujours par me conduire où il lui plaît. Il le sait bien.

Il le sait trop!...

22 aoîît.

... Le plus rude châtiment infligé par la Providence à l'adultère, c'est, je crois, d'avoir fait louche et douteuse la maternité de l'épouse coupable.

Quand je vois, dans les romans soi-disant psychologiques ou documentaires, des femmes, par-

cagées encre un mari et un amant, déclarer sans hésiter : oc Cet enfant est de mon mari, — cet autre est de mon amant, » —je hausse tristement les épaules. La vérité, très douloureuse, c'est que

nous ne savons rien, et que nous sommes ainsi cruellement punies d'avoir appartenu à deux hommes à la fois.

De qui est Fernand? La loi dit : de mon mari, puisqu'il est né six mois seulement après la mort de mon mari. La loi, cette fois, est d'accord avec les probabilités. L'année qui précéda mon veuvage, Maurice me délaissait déjà ! On eût dit qu'il prenait ses précautions, qu'à l'avance il se dérobait à l'encombrante obligation de m'épouser, quand je serais veuve.

Treize ans ! il a treize ans I Se peut-il que treize ans aient passé depuis l'affreuse crise où je me suis trouvée seule, toute seule, le mari emporté par la mort et l'amant lâchement enfui, défaillant devant la charge d'une femme et d'un enfant! Et j'ai vécu... J'ai élevé Fernand, avec des ressources ^ bien modestes, comme un petit garçon riche. Et

f maintenant, tout va à peu près, et je suis presque

heureuse, moi qui, naguère, ai plus d'une fois rêvé de suicide!

2) août.

Je les revis vraiment, chaque fois que ma pensée les évoque, les semaines qui suivirent la mort de mon mari. Il n'était plus, l'homme que j'avais trompé, que j'avais si souvent considéré comme un obstacle à ma liberté et à mon bonheur : et je m'apercevais douloureusement que ce mari avait été le plus sûr garant de mon bonheur adultère. Ma liberté actuelle effrayait Maurice; je sentais qu'il avait peur de cette phrase sur mes lèvres: oc Eh bien? maintenant, épousez-moi!,.. »

Non seulement j'eus la faiblesse de ne point la prononcer, mais je n'osai rien demander à Thomme que j'adorais, sinon sa présence quelques heures par jour... le temps qu'il lui plut de

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me donner... Je tenais lâchement à nos nuits communes, non pour les caresses, devenues rares, mais pour vivre un peu dans la chaleur de l'être chéri; toutes les femmes ont ressenti cela, je crois... Il le devinait bien... Et quand, après des journées d'absence, après des nuits passées je ne savais où, il me revenait, quand il me trouvait angoissée et pleurante, il savait bien me calmer, avec ces paroles de magie :

— Qu'est-ce que cela fait, puisque me voilà, maintenant, et que j'ai envie de toi?

Ah! l'horrible temps! mieux valait, certes, la détresse où je tombai quand je fus définitivement abandonnée.

... Fernand ne ressemble physiquement ni à mon mari, ni à Maurice: tout le monde s'accorde à dire qu'il est mon portrait fidèle. Mais, de Maurice, il a les gestes, les intonations, et parfois même, — c'est étrange, — jusqu'aux expressions, jusqu'aux mots. Qu'importe, après tout, l'homme qui l'a engendré, pauvre petit ! 11 n'a plus de père, ^ devant la loi; et, en réalité, le seul être humain

qui veille sur lui, c'est sa mère, délaissée comme

lui. Je me dis cela bien souvent; et pourtant, au fond de mon cœur, je sens le désir secret de me prouver à moi-même que Fernand est le fils de Maurice.

2S août.

J'ai rencontré, ce matin, la petite Dolorès Ajutado. Ses beaux yeux étaient rouges d'avoir pleuré. Elle voulait m'éviter; mais je lui ai barré le passage; puis je l'ai prise par la main et je l'ai emmenée dans ma chambre, à l'hôtel. Assise sur mes genoux, elle s'est peu à peu détendue; de nouvelles larmes ont coulé; je l'ai confessée; j'ai su la cause de ce grand chagrin.

Dolorès est jalouse, tout simplement : elle souffre à cause de Fernand. C'est une aventure puérile et touchante, un peu ridicule aussi, à cause de la troisième personne qui s'y trouve mêlée : une certaine baronne de Kirnitz, Polonaise jolie

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et excentrique (cette plage, décidément, est un peu rasta). Divorcée ou séparée, je ne sais, M™® de Kirnitz est la mère d'un joli gamin de douze ans pour qui Fernand s'est pris subitement d'amitié. Dolorès m'assure, avec des pleurs, que Fernand ne va pas chez les Kirnitz pour le petit garçon, mais pour la mère. A treize ans! Il commence jeune, monsieur mon fils! Mais ce qu'il y a de plus comique, c'est que M™® de Kirnitz n'est pas, paraît-il, insensible à l'admiration de Fernand. Fernand a montré à Dolorès, avec une cruauté où se révèle déjà l'âme féroce du futur séducteur, une boucle de cheveux bruns qu'il prétend avoir reçue de la baronne... Et la petite Ajutado est jalouse, jalouse! Elle ne parlait de rien moins que de tuer sa rivale.

Je l'ai calmée de mon mieux, en lui disant (ce que je crois) que très probablement Fernand lui a fait un conte. Si les cheveux sont réellement ceux de la baronne, c'est probablement le petit Kirnitz qui les aura donnés à Fernand, car ce gamin est fort sot. J'ai, d'ailleurs, promis à Dolorès qu'elle épouserait Fernand dès qu'ils seraient

grands tous les deux, c'est-à-dire dans une dizaine d'années. Elle est partie consolée, en m' embrassant passionnément et en me disant à l'oreille : ce C'est que, vous savez, madame, y^ V adore! »

... Les hommes prétendent que la plupart des femmes sont menteuses et cruelles; qu'elles les trompent cyniquement et, l'amour passé, ne se soucient guère de torturer ce qu'elles ont aimé. C'est peut-être vrai : j'ai connu de bien méchantes femmes et de pauvres diables de maris ou d'amants fort à plaindre.

Mais il y a vraiment quelques hommes qui vengent leur sexe sur le nôtre. Mon fils serait-il de ceux-là?

28 août.

Toute seule, dans ma chambre, ce soir, et j'attends, comme autrefois !

J'attends monsieur mon fils qui m'a arraché la permission de dîner chez les Kirnitz, avec les deux petits A jutado. C'est un banquet que la baronne offre aux bambins du sexe fort. Les mères ne sont pas invitées.

J'ai permis, après avoir refusé... toujours parce que je suis désarmée et lâche devant la tristesse ' et la bouderie de Fernand. Au fond, je ne goûte pas beaucoup cette baronne de Kirnitz ni son nigaud de fils; il est certain qu'elle attire fernand et fait la coquette avec lui; tout le monde, ici, le remarque, tout le monde en rit. Et — (mon Dieu ! que les mères sont donc inconséquentes !) — il ne me déplaît pas que mon mauvais sujet de fils ait un semblant d'aventure avec une aussi jolie personne.

Mais voici qu'il se fait tard; je commence à faire des réflexions plus sérieuses. Il m'avait bien promis, le méchant, d'être de retour à dix heures et demie au plus tard : un domestique devait le reconduire ici. Onze heures ont sonné et je suis seule.

Comment tous les mauvais souvenirs d'autre-

fois ne reviendraient-ils pas m'assaillir en foule, ce soir? ce Ainsi, déjà, pensé- je, d'autres plaisirs ont plus d'attraits pour mon fils que de rester auprès de moi, et ce n'est qu'un enfant! Déjà, d'autres femmes me le disputent, comme on me disputait Maurice ! Avec quelles armes faut-il donc lutter contre ces preneuses d'âmes, mon Dieu! Moi, je n'ai que mon cœur, et je vois bien que cela ne suffit pas. y>

Triste avenir! On me le prendra de plus en plus, le cher petit compagnon qui m'a fait si douces les dix dernières années. Et moi, de plus en plus seule, je glisserai à la vieillesse, aux infirmités, à la mort...

Pourquoi cela pour moi, mon Dieu, quand tant d'autres, jusqu'au dernier moment, sont entourées de la tendresse de ceux qu'elles aiment?...

Minuit et demi.

Il est rentré tout à l'heure seulement... Je ne sais quelle histoire il m'a contée, d'une partie de trente-et-un qui a duré très longtemps, et du domestique de la baronne, qui s'est trompé de chemin en le ramenant à l'hôtel. Je sentais qu'il mentait, comme mentait Maurice, jadis, avec les mêmes yeux insolents, fixés sur les miens sans sourciller, pendant que la bouche débite les mensonges. Malgré tout, je devinais des choses louches, et je me promettais bien de ne jamais plus laisser Fernand mettre les pieds danscettemaison.

L'enfant a vu que j'étais vraiment fâchée; il a flairé le péril pour son jeune égoïsme de jouisseur. Alors, il s'est assis sur mes genoux, et il m'a dit, tellement de la même façon j avec le même regard, le même geste et les mêmes mots, que je

n'ai pu m' empêcher de pousser un cri, comme si Vautre revenait, — il m'a dit :

— Qu'est-ce que cela fait, puisque me voilà, et que j'ai envie de t'embrasser?...

Un Roman passionnel

Un Roman passionnel

C'est au château des Roches, en Touraine, vers la fin des vacances. Voici, dans sa chambre, M^^' Julie de Lescourtois, la fille unique des chdtelains : sei:(e ans, souple et mince, grands yeux innocents. Elle a fait sa toilette pour la nuit, et elle n'est point ennuyeuse à voir, ainsi coiffée en fillette, sa grosse natte Monde, bien serrée, tombant sur le fourreau de crépon mauve qui trahit tout ce qu'il devrait cacher. Car M^^' Julie de Lescourtois, au lieu de se glisser sagement dans le petit lit Louis X VI, laqué blanc à filets bleus, dont les chastes toiles bâillent en triangle, a passé une robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit. Elle s'approche de la porte qui communique avec la pièce voisine, Ventr'ouvre, dit :

(f Tu viens, Jeanne ?

— Oui, chérie... o

Et, l'instant d'après, il y a un autre peignoir mauve, du même âge et du même crépon, dans la chambre de Julie. Il recouvre les délicates formes de M^^^ Jeanne Aimery, petite blonde grasse, la camarade de Julie au pensionnat de l'avenue Hoche et son amie inséparable, même pendant les vacances.

Avec des façons de mystère et un immuable sérieux, toutes les deux gagnent la table à écrire, au milieu de la chambre. M^^' de Lescourtois ouvre un gros cahier manuscrit, dont le cartonnage est recouvert de papier blanc. Sur la première page, on lit ces mots :

T>ÉS^'BUSÉEI

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