ALPHONSE LE M ERRE, ÉDITEUR
2Î-Î1, PASSAGE CHOiSEUl, 23-JI
Mon frère Guy
Mon frère Guy
Madame veuve Laroche-Thiébault à zMaâame d'Eprun.
5 u E dit-on à Bourges, ma Colette ? Qu'y fait-on, depuis huit jours que j'eti suis partie ? Notre petit groupe d'écervelés et de toquées s'emploie- t-il toujours à scandaliser la province moisie, où le hasard des garnisons et des mariages de convenance l'a réuni? La brune comtesse de Preuilly vous a-t-elle déniché quelque
nouvelle chanson dix-huitième siècle, bien libertine, et vous l'a-t-elle détaillée de sa bouche pure? La colonelle a-t-elle réussi à mettre à mal le souslieutenant Saint-Remi, décent élève de Vaugirard? Nos amis ont-ils toujours avec vous des façons de hussards, et vous, avec eux, des façons de lorette? Folle province! On a beau s'y monter la tête, faire les plus dignes efforts pour se persuader qu'on y mène la vie, c'est toujours Bourges la mélancolique, endormie dans l'ombre de sa cathédrale... J'en avais tellement assez, tellement trop, de notre bonne ville, l'autre soir, que j'ai pris le dernier train pour Paris, sans prévenir personne. Vive la liberté du veuvage! Soyons franche : je n'étais pas chassée seulement par l'ennui. N'avais-je pas commis l'imprudence de promettre, pour le lendemain, un rendez-vous chez moiau capitaine d'Exilés, — mais un rendez-vous... définitif!... Et moi, ces choses-là, de loin, ça me paraît gentil et amusant comme tout; mais le moment venu de s'exécuter : est-ce drôle ? plus personne... J'aimerais mieux aller au sermon. Nous sommes toutes un peu comme ça, je crois. Nous
MON FRÈRE GUY
en parlons toujours et nous Wy pensons jamais — jamais, sérieusement, du moins.
Donc, me voilà dans mon train, roulant vers Paris, à travers la nuit, et riant comme une petite folle à la pensée que d'Exilés, après s'être parfumé, frisé, et entraîné pour me conquérir, viendrait le lendemain se casser le nez contre la porte de mon hôtel, rue Coursarlon. Je voyais d'ici la mine futée de ma femme de chambre Solange.
« Madame m'a priée de dire à M. le capitaine qu'elle était désolée... Madame a été obligée de partir pour Paris, rapport à son frère... des affaires de famille... » Et j'entendais le: «Sacré nomd... » du capitaine, regagnant le quartier.
Il ne fera pas bon à la manoeuvre, ces jours-ci, dans la compagnie de M. d'Exilés!...
Solange n'a pas menti tout à fait. C'est bien chez mon frère que je me fis conduire en arrivant à Paris. Guy habite un rez-de-chaussée merveilleux, rue des Ècuries-d' Artois, et arrangé!... une femme de goût a passé par là, bien sûr, une ou plusieurs. En quittant Bourges, j'avais griffonné un télégramme : a Attends-moi, ce soir, vers onze
nouvelle chanson dix-huitième siècle, bien libertine, et vous Fa-t-elle détaillée de sa bouche pure? La colonelle a-t-elle réussi à mettre à mal le souslieutenant Saint-Remi, décent élève de Vaugirard? Nos amis ont-ils toujours avec vous des façons de hussards, et vous, avec eux, des façons de lorette? Folle province! On a beau s'y monter la tête, faire les plus dignes efforts pour se persuader qu'on y mène la vie, c'est toujours Bourges la mélancolique, endormie dans l'ombre de sa cathédrale... J'en avais tellement assez, tellement trop, de notre bonne ville, l'autre soir, que j'ai pris le dernier train pour Paris, sans prévenir personne. Vive la liberté du veuvage! Soyons franche : je n'étais pas chassée seulement par l'ennui. N'avais-je pas commis l'imprudence de promettre, pour le lendemain, un rendez-vous chez moi au capitaine d'Exilés, — mais un rendez-vous... définitif!... Et moi, ces choses-là, de loin, ça me paraît gentil et amusant comme tout; mais le moment venu de s'exécuter: est-ce drôle? plus personne... J'aimerais mieux aller au sermon. Nous sommes toutes un peu comme ça, je crois. Nous
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en parlons toujours et nous n';' pensons jamais — jamais, sérieusement, du moins.
Donc, me voilà dans mon train, roulant vers Paris, à travers la nuit, et riant comme une petite folle à la pensée que d'Exilés, après s'être parfumé, frisé, et entraîné pour me conquérir, viendrait le lendemain se casser le nez contre la porte de mon hôtel, rue Coursarlon. Je voyais d'ici la mine futée de ma femme de chambre Solange.
« Madame m'a priée de dire à M. le capitaine qu'elle était désolée... Madame a été obligée de partir pour Paris, rapport à son frère... des affaires de famille...» Et j'entendais le: «Sacré nomd...» du capitaine, regagnant le quartier.
Il ne fera pas bon à la manœuvre, ces jours-ci, dans la compagnie de M. d'Exilés!...
Solange n'a pas menti tout à fait. C'est bien chez mon frère que je me fis conduire en arrivant à Paris. Guy habite un rez-de-chaussée merveilleux, rue des Ècu ries-d'Artois, et arrangé!... une femme de goût a passé par là, bien sûr, une ou plusieurs. En quittant Bourges, j'avais griffonné un télégramme : oc Attends-moi, ce soir, vers onze
heures. j> La demie d'onze heures sonnait quand je pénétrai dans le délicieux rez-de-chaussée. Guy, dans son cabinet de toilette, nouait sa cravate blanche sous l'œil anxieux du valet de chambre.
— Que diable viens-tu faire à Paris, si brusquement ? me dit-U.
— Mon petit Guy, répliquai-je, ne me gronde pas. Je m'assommais à Bourges.
— Il est certain, reprit-il, que Bourges, douze mois par an... Mais tu n'as pas l'intention de descendre ici, je pense?
— Cette nuit, si... Demain, je chercherai une installation.
Guy était fort embarrassé... Évidemment, mon arrivée dérangeait sa nuit. Mais, comme il est très gentil et qu'il aime bien sa petite cadette, il fit bonne figure.
— Soit; c'est entendu, on va te préparer ma chambre. Moi, je coucherai... ailleurs... chez un ami... Seulement, je te préviens, ce soir, pour souper, je te lâche.
— Oh! Guy... moi qui étais si contente... A peine arrivée, tu me laisses toute seule?...
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— Je ne peux pas te garder. Je vais dans une société où les jeunes veuves ne sont pas admises.
Le valet de chambre, discrètement, s'était retiré. Je me rapprochai de Guy et je lui dis en souriant :
— Tu vas souper avec des demoiselles ?
— Précisément.
— Des demoiselles et des messieurs ?
— Un monsieur, seulement. Tu ne le connais pas. Un gentilhomme roumain que j'ai connu à Bucarest... le comte Udescù.
— Et qui sont les demoiselles?
— Lucienne d'Argenson, Fanny Love et la belle Cordoba. Tu peux croire que ce n'est pas pour mon plaisir. Elles m'assomment. Mais Ildescù tenait absolument à les connaître. Je les lui sers toutes les trois d'un coup, pour qu'il me fiche la paix après.
— Eh bien... emmène-moi...
Je ne laissai pas à Guy le temps de protester; je m'assis sur ses genoux et, avec un tas de câlineries, je lui expliquai que j'étais tout à fait comme
Udescù, moi, que Bourges était encore bien plus navrant que Bucarest, que je mourais d'envie — comme Ildescù — de voir Fanny Love, Lucienne d'Argenson et la belle Cordoba.
— Mais c'est de la folie, voyons ! si on te reconnaît...
— Je mettrai une voilette épaisse jusqu'au cabinet particulier... Après, il n'y a pas de danger. Ni ton ami, ni ces demoiselles ne m'ont jamais vue.
— Mais on dira peut-être des choses énormes...
— Bah! je ne suis pas une Agnès... Puis, si on va trop loin, tu m'emmèneras.
Bref, comme l'heure passait et que je ne cédais pas, Guy se laissa persuader. Il fut convenu que je jouerais le rôle d'une petite irrégulière de province, amie de Guy, et faisant ses débuts à Paris.
J'avais dans ma malle une toilette de soir assez élégante; je me parai de mon mieux : Guy me servait de femme de chambre. Mon idée commençait à l'amuser, lui aussi.
— Mâtin, me dit-il quand je fus prête, tu es joliment mieux que ces dindes-là, tout de même.
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Ildescù va perdre la tête. Mëfie-toi. Il est dangereux !
On soupait chez Joseph; rendez-vous à une heure, — Fanny Love et la belle Cordoba n'étant libres qu'après le théâtre. Le comte Ildescù s'était chargé d'aller quérir chez elle Lucienne d'Argenson. Nous arrivâmes, mon frère Guy et moi, en retard d'un quart d'heure, — les derniers.
Oh! ce coup d'œil, ma Colette! ce triple coup d'œil des trois femmes me jaugeant, me jugeant à la minute où Guy me présenta : oc Mademoiselle Renée... de Châtellerault... qui vient se fixer à Paris. » Jamais compliment d'homme ne me flatta davantage que la moue simultanée de ces trois jolis visages (car elles sont ravissantes, ces créatures!) et l'agacement qu'elles ne surent pas cacher à me trouver aussi jolie qu'elles!... Elles se rattrapèrent sur ma toilette; je les entendais s'en moquer, tandis qu'Ildescù, déjà enflammé, me comblait de politesses. De vrai, elles étaient bien mieux mises que moi, et, le croirais-tu ? aussi correctement, d'une élégance fine et sobre, parfaite de ton... On se mit à table; je fus placée
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entre Ildescù et M^^® d'Argenson. Le souper commença. Je bus coup sur coup deux verres de Champagne, et je me sentis aussitôt la conscience à Taise, décidée à entendre des horreurs.
On parla d'abord de théâtre. Fanny Love et la belle Cordoba nous firent part de leurs impressions sur l'art dramatique contemporain ; elles me parurent beaucoup mieux renseignées et à peine plus niaises que les dames de nôtre aristocratie. Puis, Lucienne d'Argenson se lança dans des aperçus sur le monde, sur la vie des mondains, sur la réduction des revenus : dans vingt ans, déclarat-elle, il n'y aura plus de gens riches à Paris. Je reconnus cette dernière phrase pour l'avoir entendue plusieurs fois de la femme de notre trésorier général. Guy écoutait tout cela gravement et répondait sur le même ton. Seul, Ildescù commençait à me glisser des bêtises dans l'oreille; et encore, de ces bêtises aux propos ordinaires de M. d'Exilés, du petit Saint-Remi et de tous nos amis, il y a loin! Il se contentait de me parler de mon corsage avec une admiration obstinée; moi, je comparais le contenu de ce corsage à ce que
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montraient les trois autres, et j'étais assez fière de la préférence.
— C'est égal, pensais-je, jusqu'à présent, c'est joliment famUle, la petite fête! Évidemment, je les gêne. Elles me croient provinciale et sotte. Je m'en vais les mettre à l'aise.
Et, ayant bu un nouveau verre de Champagne, je racontai la jolie petite aventure que tu nous as dite l'autre soir, au dîner du colonel, avec tant de succès : tu sais, l'histoire du confetti révélateur. Ah ! ma Colette ! si tu avais vu la tête des trois donzelles! Et l'affectadon de ne pas entendre! Et les chuchotements dédaigneux quand j'eus fini! Guy, très rouge, crut devoir m'excuser auprès de sa voisine, Fanny Love : « Vous savez, elle ne sait pas... Plus tard, elle se tiendra mieux... i> Mais Ildescù, lui, riait de tout son cœur: a Ah! très drôle!... très drôle! Bien amusant! bien parisien!... Elle est adorable! » Et, tout à coup, je sentis que son genou cherchait à entrer en conversation, sous la table, avec mon genou. Cela me gênait un peu : je n'aime pas qu'un monsieur se permette de telles privautés sans autorisation; mais je me
disais : « Évidemment, la situation veut cela. Si je regimbe, on va deviner que je ne fais pas partie de la corporation. » Udescii poursuivait donc ses explorations sans trop de résistance, quand tout à coup nous entendîmes Taigre voix de Fanny Love s'exclamer, en même temps que, de son éventail, elle frappait rudement la main de ce pauvre Guy :
— Dites donc, mon cher! avez-vous bientôt fini d'abîmer ma robe avec vos pieds ? Où croyezvous donc être ici? A Châtellerault ?
a A Châtellerault, » — c'était pour moi. Je compris, je battis en retraite, prestement, au vif chagrin d'Udescù qui roulait ses beaux yeux noirs avec surprise et désolation... Le souper s'acheva à peu près en silence : Lucienne et la belle Cordoba seules entretinrent la conversation; elles parlaient des Mines d'or. Vers deux heures et demie, on descendit. Les trois dames me firent des adieux pinces. On les mit en voiture : Ildescù voulait à toute force m' accompagner.
— Halte-là, mon cher, fit Guy. C'est moi qui emmène Madame.
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Pauvre comte roumain! Il avait l'air si mélancolique que je me laissai presser les doigts tant qu'il voulut, dans la poignée de main qu'il me donna.
Quand je fus seule avec Guy dans son coupé, je lui fis une scène.
— Tu ne me feras pas croire que c'est là un de vos soupers ordinaires, ce que vous appelez faire la noce ! Tu avais dit à ces trois grues qui j'étais, c'est idiot. Je me serais tant amusée!
Il se défendit vivement :
— Je te donne ma parole que toutes nos petites fêtes ressemblent à celle-ci. De temps en temps, une dispute, une crise de nerfs, voilà ce qu'on y voit de plus divertissant... Autrement, faire la noce, c'est ça... Tu vois comme c'est drôle. Que veux-tu ? il faut bien passer ses soirées.
— Mais, enfin, elles ne sont pas toujours aussi... convenables, ces demoiselles... Je suppose que, dans l'intimité...
— Ah ! répliqua Guy en souriant, évidemment, dans l'intimité, c'est autre chose. Mais l'intimité, pour elles, c'est le travail, le travail payé;
elles se gardent bien de travailler pour rien, aux heures de chômage... L'amour, vois-tu, pour ces femmes-là, cesi leur bureau.
Il m'a paru que ce mot de mon frère Guy n'était pas sans profondeur... Une fois couchée, je l'ai médité, et je t'assure que mes méditations, ma Colette, furent d'une extrême moralité. Ça ne doit pas être drôle, tu sais, l'amour obligé, avec un Ildescù quelconque à côté de qui l'on a soupe! Pauvres femmes! Dire que nous les envions quelquefois! Comme je les comprends, à bien réfléchir, de jouer aux honnêtes femmes, quand elles se reposent, comme nous jouons aux cocottes, nous autres, dans nos loisirs de provinciales!
Je rentre à Bourges mardi prochain. Annoncemoi à M. d'Exilés. Il est décidément mieux que le Roumain. A propos du Roumain, tu ne sais pas ? En ouvrant le Journal, ce matin, figure-toi que j'ai cueilli ceci, dans la petite correspondance :
Jeune homme brun et riche, ayant dîné chez Joseph avec
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délicieuse personne de Châtellerault, meurt d'envie de la revoir. — I.
« I », c'est Ildescù!
Ainsi, de nous quatre, Fanny Love, Cordoba, d'Argenson et moi, c'est moi qui ai « tombé » le Roumain, moi, l'amateur!
Ah I si nous voulions, ma Colette I nous dont ce n'est pas ce le bureau », — comme dit mon frère Guy !
Les Yeux
Les Yeux
(Jïf ' (Antoinette Le grand à ^Monsieur le vicomte Hervé de Laverrière.
E me doute bien, monsieur Hervé, en ^ vous écrivant, que mon nom au bas de cette lettre ne vous dira rien, ne vous rappellera rien... Il doit vous arriver tant d'aventures! Même j'ai tort d'appeler une aventure ce qui s'est passé entre nous... Pour vous, ce n'est rien du tout; vous avez oublié, la minute d'après, cette petite jeune fille en noir, que
VOUS avez suivie, un soir... le i8 mai dernier, depuis le coin de la rue Boissy-d'Anglas jusqu'à la place des Pyramides... Vous ne vous souvenez pas ? Là, vous m'avez parlé et nous avons fait route ensemble, jusqu'à la rue Montorgueil, tout près de chez moi... Vous étiez en habit et en cravate blanche, avec des souliers vernis et un macferlane noir doublé de satin. Oh! Je me rappelle tout, moi! Ça me semblait si drôle, si joli, d'être avec vous, dans la rue, causant comme si nous nous connaissions! J'avais honte et j'étais contente. Je pensais : a Puisqu'il marche à côté de moi devant tout le monde, quand il fait encore un peu jour, c'est que vraiment il ne me trouve pas laide, ni trop mal habillée... » Et quand vous m'avez eu quittée, après m' avoir si fort embrassée sous cette grande porte (nous étions fous, vraiment!), j'ai bien compris que malgré ce que j'avais dit, j'irais quand même au rendez-vous que vous me donniez pour le surlendemain soir, dans l'appartement de la rue de la Terrasse. Oh! vous ne pouvez pas vous imaginer tout ce que j'ai remué dans ma tête et dans mon cœur, le temps qui a suivi...
Quand je vous disais, pendant notre bout de promenade, que je n'avais pas de connaissance, que je n'avais jamais fauté ni eu envie de fauter, vous riiez gentiment sous votre moustache, vous vous arrêtiez pour me regarder dans les yeux, vous disiez : ce Sage?Tout à fait? Une petite Parisienne comme vous ? Avec ces yeux, et cette bouche-là ?. . . Sage à dix-neuf ans?... » Et je voyais que vous ne me croyiez qu'à moitié. Eh bien! c'était la vérité vraie: je vous le jure encore, et vous me croiriez, pour sûr, si vous étiez près de moi en ce moment : un moment où on n'a pas envie de plaisanter, ni de mentir, allez ! Ah ! monsieur Hervé, je suis bien mal. Moi, qui m'étais si bien portée, tout le printemps et tout l'été! Je me croyais tout à fait guérie. Voilà qu'aux premiers froids, la bronchite m'a reprise... Il faut vous dire que je n'ai jamais été très forte... Et puis, dans notre métier, c'est terrible pour les poitrines délicates... On essaye coup sur coup une fourrure et un corsage décolleté, avec des chaleurs terribles de calorifère et des portes qu'on vous ouvre brusquement, dans le dos... Et tout le temps debout, à tourner et re-
tourner comme un vrai mannequin — qu'on nous appelle, du reste !... Mais je ne veux pas vous écrire des choses tristes. Je ne suis pas fâchée contre vous, du tout, du tout... J'ai seulement quelque chose à vous demander qui me ferait bien plaisir; vous ne me refuserez pas quand vous aurez lu toute ma lettre.
Donc, le soir qui avait été convenu (j'avait dit : Non! non!... mais vous aviez bien compris que cela voulait dire oui tout de même), j'ai quitté l'atelier une heure plus tôt que d'habitude, et vite j'ai couru à la maison faire ma toilette. J'ai dit à ma sœur aînée que j'allais au théâtre avec des amies. Elle me sait si sérieuse, qu'elle n'a pas eu d'idées. Je vous assure que j'étais mignonne, quand je suis arrivée au coin de la rue de la Terrasse, où je devais vous attendre, sur les neuf heures. Je n'avais plus ma petite robe noire; j'avais un joli costume tailleur en alpaga bleu, copié sur un modèle qu'on a fait à la maison pour une princesse anglaise, s'il vous plaît! Et j'arrivais si contente de vous revoir, que je ne me sentais
presque pas de remords... Je vous assure... (j'y ai réfléchi depuis, et de sang-froid), vous auriez fait de moi tout ce que vous auriez voulu. Nous autres, n'est-ce pas? on sait bien qu'on ne peut pas être sage toute la vie ; c'est une grande chance si on arrive à se marier avec celui qui vous a fait fauter. Vous comprenez, monsieur Hervé, que je ne pensais pas que vous m'épouseriez après : je savais que vous vous lasseriez de moi et que vous me quitteriez dans pas bien longtemps pour vous marier avec une demoiselle riche ; cela ne faisait rien, j'étais contente tout de même de penser que vous m'aimeriez un peut bout de temps et que je serais à vous sans avoir jamais été à personne, comme si vous étiez mon mari. Vous me plaisiez tant ! Vous ne vous imaginiez pas l'impression que vous m'aviez faite. Et nous en voyons pourtant, chez nous, des messieurs élégants, qui viennent accompagner leur dame ou leur amie à l'essayage! Mais il n'y en a pas un qui ait vos moustaches, vos jolies dents et vos yeux... surtout vos yeux. Tandis que j'attendais au coin de la rue de la Terrasse, je pensais à vos
yeux, tenez, et je me disais que tout à l'heure, quand nous serions seuls dans la chambre, si j"osais, je les embrasserais fort, fort, vos yeux!...
J'ai attendu une heure, deux heures... j'ai attendu jusqu'à plus de minuit, guettant le coin de l'avenue de Villiers et du boulevard, si bien que les gens me prenaient sans doute pour ce que je ne suis pas. Il y avait des messieurs qui s'approchaient de moi et qui me disaient de vilaines choses, et je ne savais pas comment faire pour les éviter, parce que je n'osais pas m' éloigner de peur de vous manquer. Enfin, quand il a été minuit et demi sonné, que le bureau des omnibus a fermé, je me suis décidée à rentrer, pour ne pas inquiéter ma sœur.
J'avais le cœur gros, monsieur Hervé, et je vous assure que, dans mon lit, je n'ai guère dormi et que j'ai beaucoup pleuré. J'avais beau me raisonner, me dire : a II a été empêché, par sa famille ou par des affaires... et il ne pouvait pas me prévenir, puisqu'il ne sait pas mon adresse... » — j'étais honteuse tout de même d'avoir été toute
seule à ce rendez-vous... Je pensais : a S'il avait eu fort envie de moi, il aurait trouvé tout de même le moyen de s'échapper et de me rejoindre. » On a beau être sage, on voit bien comment sont les hommes quand ils ont une femme en tête... Enfin, j'avais du chagrin surtout parce que je ne savais plus comment nous nous retrouverions. Je ne vous avais pas dit mon adresse; moi, je connaissais votre nom et votre cercle, mais je n'aurais jamais osé vous écrire. Après des réflexions, j'ai pensé que si vous teniez un peu à moi, vous arriveriez à me retrouver, puisque vous saviez où est mon travail et à quelle heure je sors...
Et pendant des semaines, monsieur Guy, j'ai traîné tous les soirs devant la porte de la maison, guettant si je ne vous voyais pas venir, et tout doucement j'ai remonté la rue de Rivoli, j'ai pris soigneusement le chemin que nous avions fait ensemble... Jamais je ne vous ai rencontré. C'était clair, vous ne pensiez plus à moi, — je n'avais qu'à vous oublier, n'est-ce pas? C'est ce que je me disais; — mais je ne pouvais pas! Plus
le temps passait, plus je pensais à vous, plus j'avais de chagrin. Le premier soir, je vous avais trouvé gentil, j'avais eu un fort plaisir quand vous m'aviez embrassée sous la porte cochère. Maintenant, à force de désirer vous voir sans y parvenir, j'avais un tel besoin de vous que je comprenais bien que je vous aimais. Ce serait mal de rire de ce que je vous dis là, monsieur Hervé. Dans votre monde, on est distrait par tant d'amusements que peut-être on n'a pas trop le temps d'écouter son cœur. Nous autres, nous n'avons que l'atelier et un chez-nous qui n'est jamais bien amusant; quand on va au théâtre, le soir, c'est une grande affaire... Alors, dans le jour, pendant qu'on essaye des chemisettes et des manteaux, ou la nuit dans son lit, quand on ne dort pas, on a le temps de se faire du mauvais sang en pensant à un homme. J'ai tellement pensé à vous, moi, que j'ai perdu le goût de tout. Avant, j'étais gaie, je me contentais de ma vie, j'avais confiance dans l'avenir sans trop savoir pourquoi. A présent, je ne désirais plus rien, je ne mangeais plus, je n'avais plus de sommeil. Croiriez-vous que pendant toute la der-
nière quinzaine du mois de juin, j'ai été vous guetter tous les soirs sur le trottoir, en face de votre cercle ? Je vous ai vu huit fois, monsieur Hervé : mais jamais je n*ai pu vous parler; vous ne sortiez guère seul, ou alors vous montiez tout de suite dans votre voiture... Puis, je tremblais si fort que je n'aurais pas pu, je crois, marcher ni parler.
A la fin de juin, vous êtes parti pour la campagne. Je l'ai vu dans le Gaulois, qu'on reçoit chez mon patron : a M. le vicomte Hervé de Laverrière, au château d'Estussan (Vendée). » Pendant votre absence, j'ai été plus tranquille, figurezvous ! Je savais que vous n'étiez pas dans Paris, qu'il n'y avait pas moyen de vous voir. Je me disais : oc II reviendra à l'automne ; nous ne sommes pas bien vieux, ni l'un ni l'autre : ce serait vraiment étonnant si on ne se rencontrait plus jamais. 3) Et j'avais raison, car je vous ai rencontré le lendemain de votre retour à Paris. Je vais vous raconter comment; il ne faudra pas m'en vouloir, monsieur Hervé, car j'ai eu beaucoup de chagrin.
Voilà. Le journal m'avait encore appris que
VOUS rentriez à Paris, avec quanrité d'autres personnes qui ont des châteaux. Moi, j'ai recommencé ma faction en face de votre cercle, sur le coup de neuf heures et demie. Il y avait un sort sur nous deux, pour sûr; à peine j'étais là depuis trois minutes, qu'une voiture de maître s'est arrêtée devant le cercle : dans la voiture, j'ai vu une dame. Un petit chasseur est venu lui parler à la portière et tout de suite est rentré dans le cercle en courant. Cela ne vous fera pas de peine, monsieur Hervé, si je vous dis que je ne trouve pas cette dame bien jolie ni bien jeune, et que sa toilette aussi n'est pas de celles que nous faisons pour les femmes comme il faut? Enfin, vous êtes vite venu la rejoindre; avant de monter dans son coupé, vous avez dit au cocher : a Rue de la Terrasse! » Ça m'a donné un coup dans le cœur.
Dame ! vous m'aviez dit : a J'ai là un appartement qui ne sert qu'à ça!... » Alors, je savais bien ce qui allait se passer...
Est-ce bête? jusqu'à ce soir-là, je n'avais pas été jalouse. Je ne sais pas pourquoi, par exemple ! J'aurais dû me douter que vous ne viviez pas
comme un petit saint... Mais d'avoir vu la personne, de connaître l'endroit... Oh! cela m'a fait si mal, si mal! Je ne sais plus comment j'ai regagné la maison... Je me suis mise au lit, tout de suite... Est-ce que j'avais eu froid, ou bien est-ce l'émotion que j'avais eue? J'ai été saisie par la fièvre au milieu de la nuit, et je me suis senti la gorge prise, et j'ai toussé... tant et tant que voilà un mois passé au lit et que je ne tne suis pas relevée, et que j'ai peur de ne plus me relever -du tout.
Vous comprenez bien, monsieur Hervé, que je ne vous accuse pas de ma maladie... Je n'ai jamais été très forte de la poitrine; tous les hivers, je tousse, et ce qui m'arrive à présent me serait probablement arrivé un jour ou l'autre. Enfin, ça a peut-être tout de même marché un peu plus vite à cause de vous, sans qu'il y ait eu mauvaise volonté de votre part. Alors, comme ça n'est pas gai, n'est-ce pas, de s'en aller à vingt ans, sans avoir jamais eu beaucoup de bonheur, je voudrais vous demander une chose qui me ferait grand, grand plaisir et qui ne vous coûtera qu'une petite
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peine. Ce serait de venir me dire adieu chez moi, puisque je ne puis plus aller chez vous, moi. Oh ! vous n'aurez pas d'ennuis : vous n'aurez à parler à personne qu'à moi. Trois étages à monter au i ^ de la rue Montorgueil; sonner, et demander M^^^ Antoinette Legrand à ma sœur, qui vous ouvrira. On nous laissera seuls... Je suis devenue bien maigre, de corps : mais vous ne verrez que ma figure, qui est encore mignonne, presque comme autrefois, il me semble. Vous me parlerez ; je vous regarderai, j'entendrai votre voix... Et il me semble que je m'en irai plus contente si vous me permettez d'embrasser vos yeux.
Mon Romancier
Mon Romancier
Madame Hautmont à éMonsieur Tierre Delesrang,
homme de lettres.
ous voilà bien content, mon pauvre Pierre, parce que vous m'avez écrit ce vilain billet? Des pensées fielleuses habillées en phrases de roman, de l'injure ce rosse » et littéraire comme celles que vous vous distribuez entre confrères dans les journaux, c'est la vengeance de votre amour-propre offensé, même quand l'offenseur involontaire est une femme que
VOUS prétendez aimer! Quels sales petits coins il y a dans vos âmes, messieurs les célèbres! N'importe. Je me moque de votre billet, de vos sousentendus, de vos insolences et de votre littérature. Malgré la célébrité, le talent, les grandes façons et les petites phrases acerbes, vous êtes un enfant qu'il faut gronder et pas trop durement encore, parce qu'il est nerveux et qu'il aurait des crises. Allons, venez qu'on vous gronde, méchant romancier!
De quel crime suis- je coupable à votre endroit, s'il vous plaît? J'aperçois bien une étourderie, vénielle entre toutes, qui fut de brouiller deux enveloppes, de vous adresser une lettre destinée au capitaine Lartigues, tandis que celui-ci recevait un mot fort gracieux, le remerciant d'avoir été oc si brillant à mon dernier dîner». Il n'y a vu que du feu, lui. Il a accepté le remerciement et il en a été bien aise. Il m'a répondu naïvement : a C'est singulier; il me semble que je suis comme cela toutes les fois!... » Cher garçon! La perspicacité n'est pas sa dominante... Vous, psycho-
MON ROMANCIER 3f
logue professionnel, vous avez tout de suite flairé la méprise... Je conviens que mon autre lettre était un peu trop... caressante... et je rougis un peu, mon ami, à penser que vous lûtes ces tendresses qui n'étaient point pour vous... Mais qu'y faire? L'amour n'est pas un sage compteur de syllabes, un méthodique peseur d'épithètes : et puisque le hasard vous l'a révélé, j'aime mieux vous l'avouer franchement : je suis fort amoureuse du capitaine Lartigues.
Amoureuse! Voilà le mot lâché : j'ai confessé mon crime. Donc, je ne suis pas une honnête femme; donc, je mérite les petites incises cinglantes et sanglantes dont vous m'avez criblée, en me renvoyant la lettre égarée. Très réussi, vraiment, votre billet... Une femme qui reçoit cela d'un ami, si elle a un peu de cœur, sentira, vers la dernière ligne, des larmes lui piquer les yeux, malgré elle, comme lorsqu'on se pince un doigt dans un tiroir... J'ai joint le précieux autographe à ceux que, déjà, je possédais de vous; et, avant d'enfermer le paquet, je me suis attardée à relire
ceux-ci, ceux de la veille, ceux d'avant la méprise. Cette lecture me fut très salutaire. S'il restait quelques larmes au coin de mes yeux, je vous assure qu'elles ont vite séché; je n'avais pas fini de relire votre correspondance du mois dernier, que je riais aux éclats, toute seule... Savez-vous pourquoi? C'est que vos lettres du mois dernier me demandaient avec persistance, en des termes d'où la littérature n'excluait point l'impudence, d'être pour vous ce que je suis, à votre dégoût profond, pour M. Lartigues.Mais oui, mon romancier! vous me proposiez tout uniment, et constamment, d'être votre maîtresse, et pour m'y inciter, vous ne vous adressiez point à mon cœur. Vous cherchiez à me séduire par l'espoir de joies libertines que le mariage ne connaît point. Vous vous vantiez — oh ! de quelle discrète et spirituelle façon ! — de n'être pas un amant ordinaire, borné à ces grossières façons qui sont à la portée du moindre capitaine. Vous saviez (disiez-vous) les mystérieuses incantations par où l'amant envoûte le cerveau et l'âme même de l'aimée, lui fait vivre mille amours en un seul, et se transforme lui-même en