TESTAMENT
tournait pas la tête. A Rome, il vécut dans la solitude et le travail; et je ne crois pas qu'il puisse être donné à une femme plus de bonheur que j'en goûtai durant ces années-là. Un deuil cruel marqua la fin de cette période heureuse : je perdis ma mère, à la veille de rentrer en France.
Et, maintenant, mon enfant, comprenez-moi bien. Il n'est point en ma pensée d'accuser Pierre, de le représenter à vos yeux comme un égoïste ou un mauvais cœur. On ne saurait exiger d'un artiste célèbre les vertus qui sont le moindre devoir d'un bourgeois ordinaire; outre cette excuse, mon mari eut encore celle d'une femme plus âgée que lui, minée déjà par une maladie mystérieuse qui la flétrissait avant l'heure. Mais le cœur n'a pas d'âge, n'est-ce pas? et les maladies du corps ne lui ôtent pas sa sensibilité. Je souffris cruellement. Paris retrouvé tout d'un coup, après les paisibles années d'Italie; Paris, avide de noms nouveaux et de gloires jeunes, fit fête à l'auteur d'Enochoirden et, cette fois, le grisa véritablement. Pierre fut atteint de cette fièvre mondaine qui guette les artistes à l'aube de la célébrité. Lui, si supérieur à
tous ces gens de fête et de sport qui l'adulaient, n'aspira qu'à leur ressembler, à être pris pour l'un d'eux, à plaire aux femmes de la société. Il y réussit aussitôt, car il est l'élégance même. Mais, dès lors, adieu le travail silencieux d'autrefois; adieu aussi les bonnes tendresses de notre vie intime. Comme il délaissait son art, il me délaissa. Hélas! je le sais trop, je n'étais plus bien tentante; mon mal m'ôtait très vite la jeunesse et le charme; mais le chagrin aida à l'œuvre de la maladie. Cher Pierre! Il voyait ma misère; il la prenait en pitié; par brusques accès de repentir, il me revenait pendant des semaines, tendre comme autrefois, surtout, je pense, quand ses femmes du monde l'avaient tourmenté ou trompé. Mais je sentais que si j'étais encore la gardienne de sa vie intérieure, comme il se plaisait à m' appeler, je n'étais plus la joie de ses yeux et de ses sens, la gaieté de son esprit... Je me résignai, d'un effort volontaire qui me coûta beaucoup. Je voulus n'être désormais que la gardienne. Plus que jamais, Pierre avait besoin de celle-ci. Nos revenus fondaient vite à la fièvre de la vie qu'il