‹ Dernières lettres de fommosChapitre 21 sur 23 · TESTAMENT 2ÇI · texte numérisé non relu

TESTAMENT 2ÇI

menait : et, comme, avec cela, il travaillait moins, la plus jalouse économie devenait nécessaire. Sa santé m'inquiétait aussi ; il n'a jamais pu supporter les veilles prolongées, la trop bonne chère; tous les excès se traduisent chez lui par des irrégularités du cœur. J'usai de ma propre maladie pour le retenir à la maison malgré lui : je le suppliai de ne pas me laisser tous les soirs seule, je lui arrachai la promesse de demeurer près de moi deux fois par semaine. Certes, il m'en voulut et probablement m'accusa d'égoïsme; par là, j'ai perdu encore un peu de sa tendresse, mais, du moins, j'ai pu, dans ma mesure, ralentir l'effet mortel de ses nouvelles habitudes.

Maintenant, il me faut renoncer même à ce rôle maternel de gardienne, puisque je vais mourir. Et je suis affreusement anxieuse de ce que deviendra Pierre, moi disparue. Assurément, je lui ferai promettre de se remarier, j'ai trop peur des compagnes de hasard! Mais la compagne légitime qu'il choisira, quelle sera-t-elle? L'aimera-t-elle bien, pour lui, sans retour d'égoïsme sur soi-

même, comme doit aimer la femme d'un artiste? Sera-t-elle, pour lui, en même temps que la joie de chair et le divertissement d'esprit, la gardienne?

O ma chère enfant, vous qui me succéderez auprès de lui, laissez une mourante vous recommander celui à qui elle eût voulu consacrer des années encore, même des années de souffrance. Vous aurez sur moi, sans doute, pour lui plaire et pour le rendre heureux, l'avantage de la jeunesse, de la santé, de la nouveauté : sans aucune jalousie, je souhaite que vous soyez plus belle, plus séduisante que je ne fus, au temps où il me trouvait séduisante et belle. Usez de cette force précieuse pour son bonheur, je vous en conjure. Ne le tourmentez pas par de vaines coquetteries, mais sachez pourtant vous faire désirer : c'est ce que je ne sus jamais, et je m'aperçois combien j'eus tort. 11 me sentait trop à lui, trop sa chose; et quand il laissait son cœur aller à l'aventure, il savait que je serais toujours là, moi, pour recueillir et panser au retour ce cœur meurtri. Plus inquiet de vous, il aura moins de loisir pour

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s'égarer ailleurs, dans des intrigues qui ne valent rien pour sa santé ni pour son talent. Sachez donc être coquette un peu, mais coquette en pensant à lui, et non pas à vous.

Peut-être serez- vous riche : je le souhaite; une de mes anxiétés les plus douloureuses fut toujours l'avenir de Pierre, cette terrible vieillesse de l'artiste pauvre qui n'a pas su épargner et qui ne gagne plus sa vie. Pourtant, Pierre est encore capable d'épouser une femme sans dot, et ce n'est pas moi qui l'en blâmerais. Si donc votre ménage n'est pas plus riche que ne fut le nôtre, il faudra, mon enfant, apporter à le conduire la même économie jalouse que j'ai dû observer, sous peine de chavirer dans les dettes. Le bien-être de Pierre, naturellement, n'en a jamais souffert : celui qui travaille de son cerveau a besoin de confort et d'abondance à la maison. Surtout, surtout! ne commettez pas ce crime de le faire travailler outre mesure pour accroître votre bien-être personnel. Songez que chaque toilette achetée pour vous, chaque bijou qu'il vous donnera est un peu de sa santé, un peu de son génie, et que son génie et sa santé doivent

2f4 DERNIÈRES LETTRES DE FEMMES

VOUS être sacrés. Ne le fatiguez pas de travail, et même — je puis vous dire cela, de mon lit d'agonisante — ne le fatiguez pas d'amour. Pierre se croit robuste et ne l'est guère : son cerveau commande à ses forces, voilà tout; mais il paye cruellement ce qui, pour d'autres, ne serait point un excès. Il lui faudrait un repos absolu, loin de cet odieux Paris. Ah! s'il pouvait vous aimer assez pour vivre près de vous à la campagne!...

Enfin, il est probable, mon enfant, que Pierre vous trompera avec d'autres femmes. Vous l'aimeriez mal si vous n'en souffriez pas; mais ce serait encore mal l'aimer que de le tourmenter de votre jalousie. Retenez-le de votre mieux : mais ayez le pardon sincère toujours prêt pour ses faiblesses. Vous serez, vous, assez jeune pour vivre dans l'espoir de cette époque heureuse (elle eût été pour moi le vrai paradis) où l'âge éteint les passions des époux, et où l'on s'aime paisiblement et sûrement, en cheveux blancs, tous les deux. C'est notre vraie lune de miel, à nous autres P femmes d'hommes célèbres... Calmez, par l'espoir

^ de cet avenir, l'inquiétude du présent.

TESTAMENT 25'f

Voilà ce que je tenais à vous dire. Que votre joie et votre gaieté présentes ne rient pas de mon testament mélancolique. La mort est la grande maîtresse de la vie, et l'on ne comprend la vie que tout près d'elle. Si ma vie, aujourd'hui, recommençait, il me semble que je saurais rendre Pierre plus heureux, bien que j'aie fait de mon mieux. Je vous lègue cette œuvre, mon enfant, et je donne à votre jeunesse heureuse, pour vous aider à l'accomplir, la bénédiction de mes mains de mourante, que la souffrance a purifiées.

t-jT

Premier Remords

Premier Remords

UELQUEFOis, regardant le passé de ma vie, et songeant à ce qui Ta rempli, à ce qui en a fait un trésor de souvenirs passionnés au lieu de l'amas de mornes saisons, d'années grises, qu'il eût pu être, qu'il avait même commencé d'être, j'ai essayé de réveiller ma conscience, de méjuger avec sévérité.

« Après tout, me disais-je, je n'ai pas le droit d'être heureuse parfaitement. J'ai volé mon bon-

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heur à la société, à la loi, au devoir. Je n*ai pas été une femme honnête... Voilà quatorze ans que je trompe mon mari. »

Et je m'efforçais bien sincèrement de trouver en moi de l'indignation contre moi-même; il me semblait que j'eusse été moins criminelle, si j'avais connu le remords. Je considérais mon mari, paisiblement assis dans un fauteuil, lisant son journal minutieusement, comme il fait tout, et je m'adressais des reproches : a Voilà un brave homme qui s'est confié à toi, qui t'a donné la garde de son nom et de son repos. Depuis quatorze ans, qu'en as-tu fait? S'il le savait, ce pauvre brave homme d'employé, qui gagne tristement sa vie, la tienne, et celle de ta fille, crois-tu que les joies poignantes, dont tu es si glorieuse, pourraient être mises en balance avec la peine qu'il endurerait?... »

Oui... mais, il ne sait pas! il ne saura jamais. Il n'a jamais vu l'homme pour qui je le trahis! C'est précisément, je crois, la certitude de sa tranquillité qui m'ôte le remords. Comme je ne l'aime pas avec ma chair et mon cœur, ce mari, comme

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