PREMIER REMORDS
je n'ai pour lui que raffection d'habitude qui se crée par la longue existence à deux et la communion des intérêts, je ne lui dois pas plus que de lui faire cette vie tranquille et de m'associer sincèrement à ces intérêts. On aura beau multiplier autour de nous le réseau des lois et des convenances : une femme ne se sent obligée à la fidélité qu'envers l'homme qu'elle aime.
Voilà ce que je me disais, jusqu'à hier. Et pourtant, aujourd'hui, je connais la blessure du remords, si douloureusement que je ne sais plus comment je pourrai vivre, désormais, avec ce cancer au cœur... Une parole tombée des lèvres de ma fille, de ma grande Hélène de seize ans, y a suflfî.
J'ai élevé cette enfant de mon mieux : si je suis une épouse condamnable, au moins, n'encourraije pas le reproche d'avoir été mauvaise mère. Peu de fillettes, je crois, jouirent d'une enfance enveloppée de tant de sollicitude. Même au temps où, folle de Lucien, j'étais devenue une sorte de chose sans réflexion et sans résistance, le souci
de la santé et du bonheur de ma fille m'a toujours restitué la raison et la tenue. Je dois à ce souci, peut-être, de n'avoir pas consenti au scandale irréparable, qu'il voulait, lui!... A mesure qu'Hélène a grandi, j'ai plus jalousement encore veillé sur elle et sur moi : et pour tromper la vigilance de ces clairs yeux d'enfant, j'ai, certes, employé plus de ruses et d'efforts que pour dérober la vérité à mon mari. Coupable, l'âme ternie, j'ai eu la joie de cultiver en pleine innocence la parfaite blancheur de cette âme toute neuve. Dès qu'elle approcha de ses dix ans, je ne m'en fiai même plus à moi; je la mis au couvent, dans une maison sûre, afin que l'œuvre d'éducation y fût continuée et achevée sans péril. Elle ne sortait qu'une fois par mois; nous la gardions quinze jours pendant les vacances avant qu'elle partît pour la maison de campagne de sa grand'mère, et, bien entendu, tout le temps qu'elle passait ici, les relations avec Lucien étaient interrompues... Et je triomphais de la voir grandir si délicieusement pure, ne connaissant rien des vilaines choses de la vie. Cela aussi, je crois, m'empêcha si longtemps de sa-