Julienne
J'avoue que je demeurai tout interdit. Quelle joie pour le professeur de Dorpat, si j'avais publié comme originale la daïna des fils de Boiidrysl
Au lieu de s'amuser de mon embarras, le comte, avec une exquise politesse, se hâta de détourner la conversation.
— Ainsi, dit-il, vous connaissez mademoiselle loulka?
— J'ai eu l'honneur de lui être présenté. <^Et qu'en pensez- vous? Soyez franc.
— C'est une demoiselle fort aimable.
— Cela vous plaît à dire.
— Elle est très-jolie.
— Hon 1
— Comment 1 n'a-t-elle pas les plus beaux yeux du monde?
— Oui...
— Une peau d'une blancheur vraiment
extraordinaire?... Je me rappelle un ghazel persan où un amant célèbre la finesse de la peau de sa maîtresse. « Quand elle boit du vin rouge, dit-il, on le voit passer le long de sa gorge. » La panna Iwinska m'a fait penser à ces vers persans.
— Peut-être mademoiselle loulka présente-t-elle ce phénomène ; mais je ne sais trop si elle a du sang dans les veines... Elle n'a point de cœur... Elle est blanche comme la neige et froide comme ellel...
Il se leva et se promena quelque temps par la chambre sans parler et, comme il me semblait, pour cacher son émotion ; puis, s'arrêtant tout à coup :
— Pardon, dit-il; nous parlions, je crois, de poésies populaires...
— En effet, monsieur le comte.
— Il faut convenir après tout qu'elle a très-
jolimenttraduitMiçkiewicz. . . « Folâtre comme une chatte,... blanche comme la crème,... ses yeux brillent comme deux étoiles. . . » C'est son portrait. Ne trouvez-vous pas?
— Tout à fait, monsieur le comte.
— Et quant à cette espièglerie... très-déplacée sans doute, ... la pauvre enfant s'ennuie chez une vieille tante. . . Elle mène une vie de couvant. ♦
— A Wilno, elle allait dans le monde. Je l'ai vue dans un bal donné par les officiers du régiment de...
— Ah oui, de jeunes officiers, voilà la société qui lui convient 1 Rire avec l'un, médire avec l'autre, faire des coquetteries à tous... Voulez-vous voir la bibliothèque de mon père, monsieur le professeur?
Je le suivis jusqu'à une grande galerie oh iiy avait beaucoup de livres bien reliés, mais
rarenûent ouverts, comme on en pouvait juger à la poussière qui en couvrait les tranches. Qu'on juge de ma joie lorsqu'un des premiers volumes que je tirai d'une armoire se trouva être le Catechismus Samogiticusl Je ne pus m'empêcher de jeter un cri de plaisir. Il faut qu'une sorte de mystérieuse attraction exerce son influence à notre insu... Le comte prit le livre, et, après l'avoir feuilleté négligemment, écrivit sur la garde : A M. le professeur Wittembach, offert par Michel Szémioth. Je ne saurais exprimer ici le transport de ma reconnaissance, et je me promis mentalement qu'après ma mort ce livre précieux ferait l'ornement de la bibliothèque de l'université oiî j'ai pris mes grades.
— Veuillez considérer cette bibliothèque comme votre cabinet de travail, me dit le comte, vous n'y serez jamais dérangé.
Le lendemain, après le déjeuner, le comte me proposa de faire une promenade. Il s'agissait de visiter un kapas (c'est ainsi que les Lithuaniens appellent les tumulus auxquels les Russes donnent le nom de kourgâné) très-célèbre dans le pays, parce qu'autrefois les poètes et les sorciers, c'était tout un, s'y réunissaient en certaines occasions solennelles.
— J'ai, me dit-il, un cheval fort doux à vous offrir ; je regrette de ne pouvoir vous mener en calèche ; mais, en vérité, le chemin où nous
allons nous engager n'est nullement carrossable.
J'aurais préféré demeurer dans la bibliothèque à prendre des notes, mais je ne crus pas devoir exprimer un autre désir que celui de mon généreux hôte, et j'acceptai. Les chevaux nous attendaient au bas du perron ; dans la cour, un valet tenait un chien en laisse. Le comte s'arrêta un instant, et, se tournant vers moi :
— Monsieur le professeur, vous connaissezvous en chiens ?
— Fort peu, Votre Excellence.
— La staroste de Zorany, où j'ai une terre, m'envoie cet épagneul, dont il dit merveille. Permettez -vous que je le»voie? Il appela le valet, qui lui amena le chien. C'était une fort belle bête. Déjà familiarisé avec cet homme, le chien sautait gaiement et semblait plein de
feu; mais, à quelques pas du comte, il mit la queue entre les jambes, se rejeta en arrière et parut frappé d'une terreur subite. Le comte le caressa, ce qui le fit hurlerd'une façon lamentable, et, après l'avoir considéré quelque temps avec l'œil d'un connaisseur, il dit :
— Je crois qu'il sera bon. Qu'on en ait soin. Puis il se mit en selle.
— Monsieur le professeur, me dit le comte, dès que nous fûmes dans l'avenue du château, vous venez de voir la peur de ce chien. J'ai voulu que vous en fussiez témoin par vousmême... En votre qualité de savant, vous devez expliquer les énigmes... Pourquoi les animaux ont-ils peur de moi?
— En vérité, monsieur le comte, vous me faites l'honneur de me prendre pour un Œdipe, Je ne suis qu'un pauvre professeur de linguistique comparée. Il se pourrait...
— Notez, interrompit-il, que je ije bats jamais les chevaux ni les chiens. Je me ferais scrupule de donner un coup de fouet à une pauvre bête qui fait une sottise sans le savoir. Pourtanx, vous ne sauriez croire l'aversion que j'inspire aux chevaux et aux chiens. Pour les habituer à moi, il me faut deux fois plus de peine et deux fois plus de temps que n'en mettrait un autre. Tenez, le cheval que vous montez, j'ai été longtemps avant de le réduire; maintenant, il est doux comme un mouton.
— Je crois, monsieur le comte, que les animaux sont physionomistes, et qu'ils découvrent tout de suite si une personne qu'ils Toient pour la première fois a ou non du goût pour eux. Je soupçonne que vous n'aimez les animaux que pour les services qu'ils vous rendent; au contraire, quelques personnes •ont une partialité naturelle pour certaines
bêtes, qui s'en aperçoivent à l'instant. Pour moi, par exemple, j'ai, depuis mon enfance, une prédilection instinctive pour les chats. Rarement ils s'enfuient quand je m'approche pour les caresser; jamais un chat ne m'a griffé.
— Cela est fort possible, dit le comte. En effet, je n'ai pas ce qui s'appelle du goût pour les animaux... Ils ne valent guère mieux que les hommes... Je vous mène, monsieur le professeur, dans une forêt où, à cette heure, existe florissant l'empire des bêtes, la matecznik, la grande matrice, la grande fabrique des êtres. Oui, selon nos traditions nationales, personne n'en a sondé les profondeurs, personne n'a pu atteindre le centre de ces bois et de ces marécages, excepté, bien entendu, MM. les poètes et les sorciers, qui pénètrent partout. Là viventen république les animaux...
OU SOUS un gouvernement constitutionnel, je ne saurais dire lequel des deux. Les lions, les ours, les élans, les joub'rs, ce sont nos urus, tout cela fait très-bon ménage. Le mammouth, qui s'est conservé là, jouit d'une très-grande considération. Il est, je crois, maréchal de la diète. Ils ont une police très-sévère, et, quand ils trouvent quelque bête vicieuse, ils la jugent et l'exilent. Elle tombe alors de fièvre en chaud mal. Elle est obligée de s'aventurer dans le pays des hommes. Peu en réchappent K
— Fort curieuse légende, m ' écriai -j e ; mais, monsieur le comte, vous parlez de l'urus ; ce noble animal que César a décrit dans ses Commentaires, et que les rois mérovingiens chassaient dans la forêt de Compiègne, existe-
1. Voir Messire Thaddéf, de Miçkievjicz; — la Pologne captive, de M. Charles Edmond.
t-il réellement encore en Lithuanie, ainsi que je l'ai ouï dire ?
— Assurément. Mon père a tué lui-même un joubr, avec une permission du gouvernement, bien entendu. Vous avez pu en voir la tête dans la grande salle. Moi, je n'en ai jamais vu, je crois que les joubrs sont trèsrares. En revanche, nous avons ici des loups et des ours à foison. C'est pour une rencontre possible avec un de ces messieurs que j'ai apporté cet instrument (il montrait une tchékhole * circassienne qu'il avait en bandoulière), et mon groom porte à l'arçon une carabine à deux coups.
Nous commencions à nous engager dans
la forêt. Bientôt le sentier fort étroit que
nous suivions disparut. A tout moment, nous
étions obligés de tourner autour d'arbres