‹ Dernières nouvelles de Prosper mériméeChapitre 4 sur 9 · Ëiui de fusil circassien · texte numérisé non relu

Ëiui de fusil circassien

énormes, dont les branches basses nous barraient le passage. Quelques uns, morts de vieillesse et renversés, nous présentaient comme un rempart couronné par une ligne de chevaux de frise impossible à franchir. Ailleurs, nous rencontrions des mares profondes couvertes de nénufars et de lentilles d'eau. Plus loin, nous voyions des clairières dont l'herbe brillait comme des émeraudes ; mais malheur à qui s'y aventurerait, car cette riche et trompeuse végétation cache d'ordinaire des gouffres de boue où cheval et cavalier disparaîtraient à jamais... Les difficultés de la route avaient interrompu notre conversation. Je mettais tous mes soins à suivre le comte, et j'admirais l'imperturbable sagacité avec laquelle il se guidait sans boussole, et retrouvait toujours 1» direction idéale qu'il fallait suivre pour arriver au kapas. Il était

évident qu'il avaiî longtemps chassé dans ces forêts sauvages.

Nous aperçûmes enfin le tumulas au centre d'une large clairière. Il était fort élevé, entouré d'un fossé encore bien reconnaissable malgré les broussailles et les éboulements. Il paraît qu'on l'avait déjà fouillé. Au sommet, je remarquai les restes d'une construction en pierres, dont quelques-unes étaient calcinées. Une quantité notable de cendres mêlées de charbon et çà et là des tessons de poteries grossières attestaient qu'on avait entretenu du feu au sommet du tumulus pendant un temps considérable. Si on ajoute foi aux traditions vulgaires, des -sacrifices humains auraient été célébrés autrefois sur leskapas; mais il n'y a guère de religion éteinte à laquelle on n'ait imputé ces rites abominables, et je doute qu'on pût justifier pareille opinion à l'égard

des anciens Lithuaniens par des témoignages historiques.

Noas descendions le tumulus, le comte et moi, pour retrouver nos chevaux, que nous avions laissés de l'autre côté du fossé, lorsque nous vîmes s'avancer vers nous une vieille femme s'appuyant sur un bâton et tenant une corbeille à la main.

— Mes bons seigneurs, nous dit-elle en .nous joignant, veuillez me faire la charité pour l'amour du bon Dieu. Donnez-moi de quoi acheter un verre d'eau-de-vie pour réchauffer mon pauvre corps.

Le comte lui jeta une pièce d'argent et lui demanda ce qu'elle faisait dansle bois, si loin de tout endroit habité. Pour toute réponse, elle lui montra son panier, qui était rempli de champignons. Bien que mes connaissances en botanique soient fort bornées, il me sem-

bla que plusieurs de ces champignons appartenaient à 4es espèces vénéneuses.

— Bonne femme, lui dis-je, vous ne comptez pas, j'espère, manger cela ?

^ Mon bon seigneur, répondit la vieille avec un sourire triste, les pauvres gens mangent tout ce que le bon Dieu leur donne.

■—Vous ne connaissez pas nos estomacs lithuaniens, reprit le comte ; ils sont doublés de fer-blanc. Nos paysans mangent tous les champignons qu'ils trouvent, et ne s'en portent que mieux.

— Empêchez-la du moins de goûter de Vagaricus necaîor, que jeVois dans son panier, m'écriai-je.

Et j'étendis la main pour prendre un champignon des plus vénéneux; mais la vieille retira vivement le panier.

— Prends garde, dit elle d'un ton d'ef-

froi; ils sont gardés... Pirkuns t Pirkuns t Pirkuns, pour le dire en passant, est le nom samogitien de la divinité que les Russes appellent Peroune ; c'est le Jupiter tonans des Slaves. Si je fus surpiis d'entendre la vieille invoquer un dieu du paganisme, je le fus bien davantage de voir les champignons se soulever. La tête noire d'un serpent en sortit et s'éleva d'un pied au moins hors du panier. Je fis un saut en arrière, et le comte cracha par-dessus son épaule selon l'habitude superstitieuse des Slaves , qui croient détourner ainsi les maléfices, à l'exemple des anciens Romains. La vieille posa le panier à terre, s'accroupit à côté; puis, la main étendue vers le serpent, elle prononça quelques mots inintelligibles qui avaient l'air d'une incantation. Le serpent demeura immobile pendant une minute ; puis, s'enroulant autour du bras

décharné de la vieille, disparut dans la manche de sa capote en peau de mouton, qui, avec une mauvaise chemise, composait, je crois, tout le costume de cette Circé lithuanienne. La vieille nous regardait avec un petit rire de triomphe, comme un escamoteur qui vient d'exécuter un tour difficile. Il y avait dans sa physionomie ce mélange de finesse et de stupidité qui n'est pas rare chez les prétendus sorciers, pour la plupart à la fois dupes et fripons. — Voici, me dit le comte en allemand, un échantillon de couleur locale; une sorcière qui charme un serpent, au pied d'un kapas, en présence d'un savant professeur et d'un ignorant gentilhomme lithuanien. Cela ferait un joli sujet de tableau de genre pour votre compatriote Knauss... Avez-vous envie de vous faire tirer votre bonne aventure? Vous avez ici une belle occasion.

Je lui répondis que je me garderais bien d'encourager de semblables pratiques.

— J'aime mieux, ajoutai je, lui demander si elle ne sait pas quelque détail sur la curieuse tradition dont vous m'avez parlé. — » Bonne femme, dis-je à la vieille, n'as-tu pas entendu parler d'un canton de cette forêt où les bêtes vivent en communauté, fgnorant l'empire de l'homme?

La vieille fit un signe de tête affîrmatif, et, avec son petit rire moitié niais, moitié malin:

— J'en viens, dit-elle. Les bêtes ont perdu leur roi. Noble, le lion, est mort; les bêtes vont élire un autre roi. Vas-y, tu seras roi, peut être.

— Que dis-tu là, la mère? s'écria le comte éclatant de rire. Sais-tu bien à qui tu parles ? Tu ne sais donc pas que monsieur est... (comment diable dit-on un professeur en

jmoude ? ) monsieur est un grand savant, uiî sage, un waidelote *.

La vieille le regarda avec attention.

— J'ai tort , dit-elle ; c'est toi qui dois aller là bas. Tu seras leur roi, non pas lui ; tu es grand, tu es fort, tu as griffes et dents...

— Que dites vous des épigrammes 'qu'elle nous décoche? me dit le comte. — Tu sais le chemin, ma petite mère? lui demanda-t-il.

Elle lui indiqua de la main une partie de la forêt.

— Oui da? reprit le comte, et le marais., comment fais-tu pour le traverser? — Vous saurez, monsieur le professeur, que du côté qu'elle indique est un marais infranchissable, un lac de boue liquide recouvert d'herbe verte. L'année dernière, un cerf blessé par

1. Mauvaise traduction du mot professeur. Les waïdelotet étaientdes bardes lithuaniens.

moi s'est jeté dans ce diable de marécage. Je l'ai vu s'enfoncer lentement, lentement... Au bout de deux minutes, je ne voyais plus que son bois ; bientôt tout a disparu, et deux de mes chiens avec lui.

— Mais, moi, je ne suis pas lourde, dit la vieille en ricanant.

— Je crois que tu traverses le marécage sans peine, sur un manche à balai.

Un éclair de colère brilla dans les yeux de la vieille.

— Mon bon seigneur, dit-elle en reprenant le ton traînant et nasillard des mendiants, n'aurais-tu pas une pipe de tabac à donner à une pauvre femme ? — Tu ferais mieux, ajoutât-elle en baissant la voix, de chercher le passage du marais, que d'aller à Dowghielly.

— Dowghielly I s'écria le comte en rougissant. Que veux-tu dire ?

Je ne pus m'empêcher de remarquer que ce mot produisait sur lui un effet singulier. Il était évidemment embarrassé; il baissa la tête, et, afin de cacher sou trouble, se donna beaucoup de peine pour ouvrir son sac à tabac, suspendu à la poignée de son couteau de chasse.

— Non, ne va pas à Dowghielly, reprit la vieille. La petite colombe blanche n'est pas ton fait. — N'est ce pas, Pirkuns ?

En ce moment, la tête du serpent sortit par le collet de la vieille capote et s'allongea jusqu'à l'oreille de sa maîtresse. Le reptile, dressé sans doute à ce manège , remuait les mâchoires comme s'il parlait.

— Il dit que j'ai raison, ajouta la vieille.

Le comte lui mit dans la main une poignée de tabac.

— Tu me connais? lui demanda t-il.

— Non, mon bon seigneur.

— Je suis le propriétaire de Médinliltas. Viens me voir un de ces jours. Je te donnerai du tabac et de Teau-de-vie.

La vieille lui baisa la main, et s'éloigna à grands pas. En un instant nous l'eûmes perdue de vue. Le comte demeura pensif, nouant et dénouant les cordons de son sac, sans trop savoir ce qu'il faisait.

— Monsieur le professeur, me dit il après un assez long silence, vous allez vous moquer de moi. Cette vieille drôlesse me connaît mieux qu'elle ne le prétend, et le chemin qu'elle vient de me montrer... Après tout, il n'y a rien de bien étonnant dans tout cela. Je suis connu dans le pays comme le loup blanc. La coquine m'a vu plus d'une fois sur le chemin du château de Dowghielly... Il y a là une demoiselle à marier : elle a conclu que j'en

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