Élui de fusil circassien
énormes, dont les branches basses nous barraient le passage. Quelques uns, morts de vieillesse et renversés , nous présentaient comme un rempart couronné par une ligne de chevaux de frise impossible à franchir. Ailleurs, nous rencontrions des mares profondes couvertes de nénufars et de lentilles d'eau. Plus loin, nous voyions des clairières dont l'herbe brillait comme des émeraudes ; mais malheur à qui s'y aventurerait, car cette riche et trompeuse végétation cache d'ordinaire des gouffres de boue où cheval et cavalier disparaîtraient à jamais... Les difficultés de la route avaient interrompu notre conversation. Je mettais tous mes soins à suivre le comte, et j'admirais l'imperturbable sagacité avec laquelle il se guidait sans boussole, et retrouvait toujours la direction idéale qu'il fallait suivre pour arriver au kapas. Il était
évident qu'il avait longtemps chassé dans ces forêts sauvages.
Nous aperçûmes enfin le toiiulus au cen- '" tre d'une large clairière. Il était fort élevé, entouré d'un fossé encore bien reconnaissable malgré les broussailles et les éboulements. Il paraît qu'on l'avait déjà fouillé. Au sommet, je remarquai les restes d'une construction en pierres, dont quelques-unes étaient calcinées. Une quantité notable de cendres mêlées de charbon et çà et là des tessons de poteries grossières attestaient qu'on avait entretenu du feu au sommet du tumulus pendant un temps considérable. Si on ajoute foi aux traditions vulgaires, des sacrifices humains auraient été célébrés autrefois sur leskapas; mais il n'y a guère de religion éteinte à laquelle on n'ait imputé ces rites abominables, et je doute qu'on put justifier pareille opinion à l'égard
des anciens Lithuaniens par des témoignages historiques.
Nous descendions le tumulus, le comte et moi, pour retrouver nos clievaux, que nous avions laissés de l'autre côté du fossé, lorsque nous vîmes s'avancer vers nous une vieille femme s'appuyant sur un bâton et tenant une corbeille à la main.
— Mes bons seigneurs, nous dit-elle en nous joignant, veuillez me faire la charité pour l'amour du bon Dieu. Donnez-moi de quoi acheter un verre d'eau-de-vie pour réchauffer mon pauvre corps.
Le comte lui jeta une pièce d'argent et lui demanda ce qu'elle faisait dans le bois, si loin de tout endroit habité. Pour toute réponse, elle lui montra son panier, qui était rempli de champignons. Bien que mes connaissances en botanique soient fort bornées, il me sem-
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bla que plusieurs de ces champignons appartenaient à des espèces vénéneuses.
— Bonne femme, lui dis-je,vous ne comptez pas, j'espère, manger cela ?
— Mon bon seigneur, répondit la vieille avec un sourire triste, les pauvres gens mangent tout ce que le bon Dieu leur donne.
— Vous ne connaissez pas nos estomacs lithuaniens, reprit le comte ; ils sont doublés de fer-blanc. Nos paysans mangent tous les champignons qu'ils trouvent, et ne s'en portent que mieux.
— Empêchez la du moins de goûter de Vagaricusnecator, que je vois dans son panier, m'écriai -je.
Et j'étendis la main pour prendre un champignon des plus vénéneux; mais la vieille retira vivement le panier.
— Prends garde, dit elle d'un ton d'ef-
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froi; ils sont gardés... Ptrkuns t Pirkuns t PirJiuns, pour le dire en passant, est le nom samogitien de la divinité que les Russes appellent Peroune ; c'est le Jupiter tonans des Slaves. Si je fus surpris d'entendre' la vieille invoquer un dieu du paganisme, je le fus bien davantage de voir les champignons se soulever. La tête noire d'un serpent en sortit et s'éleva d'un pied au moins hors du panier. Je fis un saut eu arrière, et le comte cracin par-dessus son épaule selon l'habitude superstitieuse des Slaves , qui croient détourner ainsi les maléfices, à l'exemple des anciens Romains. La vieille posa le panier à terre, s'accroupit à côté; puis, la main étendue vers le serpent, elle prononça quelques mots inintelligibles qui avaient l'air d'une incantation. Le serpent demeura immobile pendant une minute ; puis, s'enroulant autour du bras
décharné de la vieille, disparut dans la manche de sa capote en peau de mouton, qui, avec une mauvaise chemise, composait, je crois, tout le costume de cette Circé lithuanienne. La vieille nous regardait avec un petit rire de triomphe, comme un escamoteur qui vient d'exécuter un tour difficile. Il y avait dans sa physionomie ce mélange de finesse et de stupidité qui n'est pas rare chez les prétendus sorciers, pour la plupart à la fois dupes et fripons. — Voici, me dit le comte en allemand, un échantillon de couleur locale; une sorcière qui charme un serpent, au pied d'un kapas, en présence d'un savant professeur et d'un ignorant gentilhomme li.thuanien. Cela ferait un jol\ sujet de tableau de genre pour votre compatriote Rnauss... Avez-vous envie de vous faire tirer votre bonne aventure ? Vous avez ici une belle occasion.
Je lui répondis que je me garderais bien d'encourager de semblables pratiques.
— J'aime mieux, ajoutai-je, lui demander si elle ne sait pas quelque détail sur la eurieuse tradition dont vous m'avez parlé. — Bonne femme, dis je à la vieille, n'as-tu pas entendu parler d'un canton de cette forêt où les bêtes vivent en communauté, ignorant l'empire de l'homme?
La vieille fit un signe de tête aftirmatif, et, avec son petit rire moitié niais, moitié malin:
— J'en viens, dit-elle. Les bêtes ont perdu leur roi. Noble, le lion, est mort; les bêtes vont élire un autre roi. \as-y, ta seras roi, peut-être.
— Que dis-tu là, la mère? s'écria le comte éclatant de rire. Sais-tu bien à qui tu parles ? Tu ne sais donc pas que monsieur est... (comment diable dit-on un professeur en
jmoude?) monsieur est un grand savant, un sage, UQ îvaidelote *.
La vieille le regarda avec attention.
— J'ai tort , dit-elle ; c'est toi qui dois aller là-bas. Tu seras leur roi, non pas lui ; tu es grand, tu es fort, tu as griffes et dents...
— Que dites-vous des épigrammes qu'elle nous décoche? me dit le comte. — Tu sais le chemin, ma petite mère? lui demanda-t-il.
Elle lui indiqua de la main une partie de la forêt.
— Oui-da? reprit le comte, et le marais, comment fais-tu pour le traverser ? — Vous saurez, monsieur le professeur, que du côté qu'elle indique est un marais infranchissable, un lac de boue liquide recouvert d'herbe verte. L'année dernière, un cerf blessé par
1. Mauvaise traduction du mot professeur. Les waidelotes étaient des bardes lithuaniens.
moi s'est jeté dans ce diable de marécage. Je l'ai va s'enfoncer lentement, lentement... Au bout de deux minutes, je ne voyais plus que son bois ; bientôt tout a disparu, et deux de mes chiens avec lui.
— Mais, moi, je ne suis pas lourde, dit la vieille en ricanant.
— Je crois que tu traverses le marécage sans peine, sur un manche à balai.
Un éclair de colère brilla dans les yeux de la vieille.
— Mon bon seigneur, dit-elle en reprenant le ton traînant et nasillard des mendiants, n'aurais-tu pas une pipe de tabac à donner à une pauvre femme ? — Tu ferais mieux, ajoutât-elle en baissant la voix, de chercher le passage du marais, que d'aller à Dowghielly.
— Dowghielly ! s'écria le comte en rougissant. Que veux-tu dire ?
Je ne pus m'empêcher de remarquer que ce mot produisait sur lui un effet singulier. Il était évidemment embarrassé; il baissa la tète, et, afin de cacher son trouble, se donna beaucoup de peine pour ouvrir son sac à tabac, suspendu à la poignée de son couteau de chasse.
— Non, ne va pas à Dowghielly, reprit la vieille. La petite colombe blanche n'est pas ton fait. — N'est ce pas^ Pirkuns ?
En ce moment, la tête du serpent sortit parle collet de la vieille capote et s'allongea jusqu'à l'oreille de sa maîtresse. Le reptile, dressé sans doute à ce manège , remuait les mâchoires comme s'il parlait.
— Il dit que j'ai raison, ajouta la vieille.
Le comte lui mit dans la main une poignée de tabac.
— Tu me connais? lui demanda t-il.
— Non, mon bon seigneur.
— Je suis le propriétaire de Médintiltas. Viens me voir un de ces jours. Je te donnerai du tabac et de l'eau-de-vie.
La vieille lui baisa la main, et s'éloigna à grands pas. En un instant nous l'eûmes perdue de vue. Le comte demeura pensif, nouant et dénouant les cordons de son sac, sans trop savoir ce qu'il faisait.
— Monsieur le professeur, me dit-il après un assez long silence, vous allez vous moquer de moi. Cette vieille drôlesse me connaît mieux qu elle ne le prétend, et le chemin qu'elle vient de me montrer... Après tout, il n'y a rien de bien étonnant dans tout cela. Je suis connu dans le pays comme le loup blanc. La coquine m'a vu plus d'une fois sur le chemin du château de Dowghielly... Il y a là une demoiselle à marier: elle a conclu que j'en
étais amoureux... Puis quelque joli garçon lai aura graissé la patte pour qu'elle m'annonçât sinistre aventure... Tout cela saute aux yeux; pourtant,... malgré moi, ses paroles me touchent. J'en suis presque effrayé... Vous riez et vous avez raison... La vérité est que j'avais projeté d'aller demander à dîner au château de Dowghielly , et maintenant j'hésite... Je suis un grand foui Voyons, monsieur le professeur, décidez vous-même. Irons-nous ?
— Je me garderai bien d'avoir un avis, lui répondis-je en riant. En matière de mariage, je ne donne jamais de conseil.
Nous avions rejoint nos chevaux. Le comte sauta lestement en selle, et, laissant tomber les rênes, il s'écria :
— Le cheval choisira pour nous 1
Le cheval n'hésita pas; il entra sur-le-
champ dans un petit sentier qui, après plusieurs détours, tomba dans une route ferrée, et cette route menait à Dowghielly. Une demiheure après, nous étions au perron du château.
Au bruit que firent nos chevaux, une jolie lête blonde se montra à une fenêtre entre deux rideaux. Je reconnus la perfide traductrice deMiçkiewicz.
— Soyez le bienvenu! dit-elle. Vous ne pouviez venir plus à propos, comte Szémioth. Il m'arrive à l'instant une robe de Paris. Vous ne me reconnaîtrez pas, tant je serai belle.
Les rideaux se refermèrent. En montant le perron, le comte disait entre ses dents :
— Assurément , ce n'est pas pour moi qu'elle étrennait cette robe...
Il me présenta à madame Dowghiello, la
lant'^ de la pnnna Iwinska, qui me reçut obligeamment et me parla de mes derniers articles dans la Gazette scientifique et littéraire de Kœnigsberg.
— M. le professeur, dit le com^e, vient se plaindre à vous de mademoiselle Julienne, qui lui a joué un tour très-méchant.
— C'est une enfant, monsieur le professeur. Il faut lui pardonner. Souvent elle me désespère avec ses folies. A seize ans, moi, j'étais plus raisonnable qu'elle ne l'est à vingt ; mais c'est une bonne fille au fond, et elle a toutes les qualités solides. Elle est très-bonne musicienne, elle peint divinement les fleurs, elle parle également bien le français, l'allemand et l'italien... Elle brode...
— Et elle fait des vers jraoudesl ajouta le comte en riant.
— Elle en est incapable î s'écria madame î
Dowghiello, à qui il fallut expliquer l'espièglerie de sa nièce.
Madame Dowghiello était instruite et connaissait les antiquités de son pays. Sa conversation m ', plut singulièrement. Elle lisait beaucoup nos revues allemandes, et avait des notions très saines sur la linguistique. J'avoue que je ne m'aperçus pas du temps que mademoiselle Iwinska mit à s'habiller ; mais il parut long au comte Szémioth, qui se levait, se rasseyait, regardait à la fenêtre, et tambourinait de ses doigts sur les vitres comme un homme qui perd patience.
Enfin, au bout de trois quarts d'heure parut, suivie de sa gouvernante française, mademoiselle Julienne, portant avec grâce et fierté une robe dont la description exigerait des I connaissances bien supérieures aux miennes.
— Ne suis-je pas belle? demanda-t-elle au
comte en tournant lentement sur elle même pour qu'il put la voir de tous les côtés.
Elle ne regardait ni le comte ni moi, elle regardait sa robe.
— Comment, loulka, dit madame Dowghiello, tu ne dis pas bonjour à M. le professeur, qui se plaint de toi ?
— Ah 1 monsieur le professeur I s'écriat-elle avec une petite moue charmante, qu'aije donc fait? Est-ce que vous allez me mettre en pénitence ?
— Nous nous y mettrions nous-mêmes, mademoiselle, lui répondis-je, si nous nous privions de votre présence. Je suis loin de me plaindre ; je me félicite, au contraire, d'avoir appris, grâce à vous, que la muse lithuanienne renaît plus brillante que jamais.
Elle baissa la tête, et, mettant ses mains
devant son visage, en prenant soin de ne pas déranger ses cheveux :
— Pardonnez - moi, je ne le ferai plus! dit-elle du ton d'un enfant qui vient de voler des confitures.
— Je ne vous pardonnerai, chère Pani, lai dis-je, que lorsque vous aurez rempli certaine promesse que vous avez bien voulu me faire à Wilno, chez la princesse Katazyna Par.
— Quelle promesse? dit-elle, relevant la tête et en riant,
— Vous l'avez déjà oubliée? Vous m'avez promis que, si nous nous rencontrions en Saraogitie, vous me feriez voir une certaine danse du pays dont vous disiez merveille.
— Oh! la roussalka ! J'y suis ravissante, et voilà justement l'homme qu'il me faut.
Elle courut à une table où il y avait des ca-
hiers de rausique, en feuilleta un précipitamment, le mit sur le pupitre d'un piano, et, s'adressant à sa gouvernante.
— Tenez, chère âme, allegro presto.
Et elle joua elle-même, sans s'asseoir , la
ritournelle pour indiquer le mouvement.
— Avancez ici, comte Michel; vous êtes trop Lithuanien pour ne pas bien danser la roussalka;... mais dansez comme un paysan, cutendez-vous?
Madame Dowghiello essaya d'une remontrance, mais en vain. Le comte et moi, nous insistâmes. Il avait ses raisons, car son rôle dans ce pas était des plus agréables, comme l'on verra bientôt. La gouvernante, après quelques essais, dit qu'elle croyait pouvoir . jouer cette espèce de valse, quelque étrange qu'elle fût, et mademoiselle Iwinska, ayant rangé quelques chaises et une table qui au-
raient pu la gêner, prit son cavalier par le collet de l'habit et l'amena au milieu du salon.
— Vous saurez, monsieur le professeur, que je suis une roussalka, pour vous servir.
Elle fit une grande révérence.
— Une roussalka est une nymphe des eaux. Il y en a une dans toutes ces mares pleines d'eau noire qui embellissent nos forêts. Ne vous en approchez pas ! La roussalka sort, encore plus jolie que moi, si c'est possible; elle vous emporte au fond, où, selon toute apparence, elle vous croque...
— Une vraie sirène ! iïi'écriai-je.
— Lui, continua mademoiselle Iwinska en montrant le comte Szémioth, est un jeune pêcheur, fort niais, qui s'expose à mes griffes, et moi, pour faire durer le plaisir, je vais le fasciner en dansant un peu autour de lui... Ah 1 mais, pour bien faire, il me faudrait un
sarafane^ Quel dommage 1... Vous voudrez bien excuser cette robe, qui n'a pas de caractère, pas de couleur locale... Oh 1 et j'ai des souliers 1 impossible de danser la roussalka avec des souliers 1... et à talons encore !
Elle souleva sa robe, et, secouant avec beaucoup de grâce un joli petit pied, au risque de montrer un peu sa jambe, elle envoya son soulier au bout du salon. L'autre suivit le premier, et elle resta sur le parquet avec ses bas de soie.
— Tout est prêt, dit-elle à la gouvernante.
Et la danse commença.
La roussalka tourne et retourne autour de son cavalier. Il étend les bras pour la saisir, elle passe par-dessous lui et lui échappe. Cela est très-gracieux, et la musique a du mouvement et de l'originalité. La figure se termine