Robe des paysannes, sans corsage
lorsque, le cavalier croyant saisir laroussaika pour lui donner un baiser, elle fait un bond, le frappe sur Tépaule, et il tombe à ses pieds comme mort... Mais le comte improvisa une variante, qui fut d'étreindre l'espiègle dans ses bras et de l'embrasser bel et bien. Mademoiselle Iwinska poussa un petit cri, rougit beaucoup et alla tomber sur un canapé d'un air boudeur, en se plaignant qu'il Teût serrée comme un ours qu'il était. Je vis que la comparaison ne plut pas au comte, car elle lui rappelait un malheur de famille ; son front se rembrunit. Pour moi, je remerciai vivement mademoiselle Iwinska, et donnai des éloges à sa danse, qui me parut avoir un caractère tout antique, rappelant les danses sacrées des Grecs. Je fus interrompu par un domestique annonçant le général et la princesse Véliaminof. Mademoiselle Iwinska fit un bond du
canapé à ses souliers, y enfonça à la hâte ses petits pieds et courut au-devant de la princesse, à qui elle fit coup sur coup deux profondes révérences. Je remarquai qu'à chacune elle relevait adroitement le quartier de son soulier. Le général amenait deux aides de camp, et, comme nous, venait demander la fortune du pot. Dans tout autre pays, je pense qu'une maîtresse de maison eût été un peu embarrassée de recevoir à la fois six hôtes inattendus et de bon appétit; mais telle est l'abondance et l'hospitalité des maisons lithuaniennes, que le dîner ne fut pas retardé, je pense, de plus d'une demi-heure. Seulement , il y avait trop de pâtés chauds et froids.
Le dîner fat fort gai. Le général nous donna des détails très-intéressants sur les langues qui se parlent dans le Caucase, et dont les unes sont aryennes et les autres touraniennes, bien qu'entre les différentes peuplades il y ait une remarquable conformité de mœurs et de coutumes. Je fus obligé moi-même de parler de mes voyages, parce que, le comte Szémioth rnajant félicité sur la manière dont je montais à cheval, et ayant dit qu'il n'avait jamais rencontré de ministre ni de professeur qui
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pûl fournir si lestement une traite telle quo celle que nous venions de faire, je dus lui expliquer que, chargé par la Société biblique d'un travail sur la langue des Charruas, j'avais passé trois ans et demi dans la république de l'Uruguay, presque toujours à cheval et vivant dans les pampas, parmi les Indiens. C'est ainsi que je fus conduit à raconter qu'ayant été trois jours égaré dans ces plaines sans fin, n'ayant pas de vivres ni d'eau, j'avais été réduit à faire comme les gaucJws qui m'accompagnaient, c'est-à-dire à saigner mon *îheval et à boire son sang.
Toutes les dames poussèrent un cri d'horreur. Le général remarqua que les Kalmouks ^ en usaient de même en de semblables extrémités. Le comte me demanda comment j'avais trouvé cette boisson.
— Moralement, répondis-je, elle me répu-
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gnait fort; mais, physiquement, je m'en trouvai fort bien, et c'est à elle que je dois l'honneur de dîner ici aujourd'hui. Beaucoup d'Européens, je veux dire de blancs, qui ont longtemps vécu avec des Indiens, s'y habituent et même y prennent goût. Mon excellent ami, don Fructuoso Rivero, président de la république, perd rarement l'occasion de le satisfaire. Je me souviens qu'un jour, allant au congrès en grand uniforme, il passa devant un rancho où l'on saignait un poulain. Il s'arrêta, descendit de cheval pour demander un cAî/y^o/i, une sucée; après quoi, il prononça un de ses plus éloquents discours.
— C'est un affreux monstre que votre président! s'écria mademoiselle Iwinska.
— Pardonnez-moi, chère Pani, lui dis-je, c'est un homme très-distingué, d'un esprit supérieur. Il parle merveilleusement plusieurs
langues indiennes fort difficiles, surtout le charma, à cause des innombrables formes que prend le verbe, selon son régime direct ou indirect, et même selon les rapports sociaux existant entre les personnes qui parlent.
J'allais donner quelques détails assez curieux sur le mécanisme du verbe charma, mais le comte m'interrompit pour me demander 011 il fallait saigner les chevaux quand ou voulait boire leur sang.
— Pour l'amour de Dieu, mon cher professeur, s'écria mademoiselle Iwinska avec un air de frayeur comique, ne le lui dites pas. Il est homme à tuer toute son écurie , et à nous manger nous-mêmes quand il n'aura plus de chevaux l
Sur cette saillie, les dames quittèrent la table en riant, pour aller préparer le thé et le café, tandis que nous fumerions. Au bout
d'un quart d'heure, on envoya demander au salon M. le général. Nous voulions le suivre tous ; mais on nous dit que ces clames ne voulaient qu'un homme à la fois. Bientôt, nous entendîmes au salon de grands éclats de rire et des battements de mains.
— Mademoiselle loulka fait des siennes, dit le comte.
On vint le demander lui-même; nouveaux rires, nouveaux applaudissements. Cefutmon tour après lui. Quand j'entrai dans le salon, toutes les figures avaient pris un semblant de gravité qui n'était pas de trop bon augure. Je m'attendais à quelque niche. '
— Monsieur le professeur, me dit le général de son air le plus officiel, ces dames prétendent que nous avons fait trop d'accueil à leur Champagne, et ne veulent nous admettre auprès d'elles qu'après une épreuve. Il s'agit
de s'en aller les yeux bandés du milieu du salon à celte muraille, et de la toucher du doigt. Vous voyez que la chose est simple, il suffit de marcher droit. Étes-vous en état d'observer la ligne droite?
— Je le pense, monsieur le général.
Aussitôt, mademoiselle Iwinska me jeta un
mouchoir sur les yeux et le serra de toute sa force par derrière.
-— Vous êtes au milieu du salon, dit-elle, étendez la main... Bon ! Je parie que vous ne toucherez pas la muraille.
— En avant, marche ! dit le général.
Il n'y avait que cinq ou six pas à faire. Je m'avançai fort lentement, persuadé que je rencontrerais quelque corde ou quelque tabouret, traîtreusement placé sur mon chemin pour me faire trébucher. J'entendais des rires étouffés qui augmentaient mon embarras.
Knfin, je me croyais tout à fait près du mur lorsque mon doigt, que j étendais en avant, entra tout à coup dans quelque chose de froid et de visqueux. Je fis une grimace et un saut en arrière, qui fit éclater tous les assistants. J'arrachai mon bandeau, et j'aperçus près de moi mademoiselle Iwinska tenant un pot de miel où j'avais fourré le doigt,, croyant toucher la muraille. Ma consolation fut de voir les deux aides de camp passer par la même épreuve, et ne pas faire meilleure contenance que moi.
Pendant le reste de la soirée, mademoiselle Iwinska ne cessa de donner carrière à son humeur folâtre. Toujours moqueuse, toujours espiègle, elle prenait tantôt l'un, tantôt l'autre pour objet de ses plaisanteries. Je remarquai cependant qu'elle s'adressait le plus souvent au comte, qui, je dois le dire, ne se
piquait jamais, et même semlDlait prendre plaisir à ses agaceries. Au contraire, quand elle s'attaquait à l'un des aides de camp, il fronçait le sourcil, et je voyais son œil briller de ce feu sombre qui en réalité avait quelque chose d'effrayant. «Folâtre comme une chatte et blanche comme la crème.» Il me semblait qu'en écrivant ce vers Miçkiewicz avait voulu faire le portrait de la panna Iwinska.
On se relira assez tard. Dans beaucoup de grandes maisons lithuaniennes, on voit une argenterie magnifique , de beaux meubles, des tapis de Perse précieux, et il n"y a pas, comme dans notre chère Allemagne, de bons lits de plume à offrir à un hôte fatigué. Riche ou pauvre, gentilhomme ou paysan, un Slave sait fort bien dormir sur une planche. Le château de Dowghielly ne fait point exception à la règle générale. Dans la chambre où Ton nous conduisit, le comte et moi, il n'v avait que deux canapés recouverts en maro-
quin. Cela ne m'effrayait guère, car, dans mes voyages, j'avais couché souvent sur la terre nue, et je me moquai un peu des exclamations du comte sur le manque de civilisation de ses compatriotes. Un domestique vint nous tirer nos bottes et nous donna des robes de chambre et des pantoufles. Le comte, après avoir ôté son habit, se promena quelque temps en silence; puis, s'arrêtant devant le canapé où déjà je m'étais étendu :
— Que pensez- vous, me dit-il, de loulka?
— Je la trouve charmante.
— Oui, mais si coquette!... Croyez-vous qu'elle ait du goût réellement pour ce petit capitaine blond?
— L'aide de camp ^... Comment pourraisje le savoir ?
— C'est un fatl... donc, il doit plaire aux femmes.
— Je nie la conclusion, monsieur le comte. Voulez-vous que je vous dise la vérité? mademoiselle Iwinska pense beaucoup plus à plaire au comte Szémiolh qu'à tous les aides de camp de l'armée.
Il rougit sans me répondre; mais il me sembla que mes paroles lui avaient fait un sensible plaisir. Il se promena encore quelque temps sans parler ; puis, ayant regardé à sa montre :
— Ma foi, dit-il, nous ferions bien de dormir, car il est tard.
Il prit son fusil et son couteau de chasse, qu'on avait déposés dans notre chambre, et les mit dans une armoire dont il retira la clef .
— Voulez-vous la garder ? me dit-il en me la remettant à ma grande surprise ; je pourrais l'oublier. Assurément, vous avez plus de mémoire que moi.
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— Le meilleur moyen de ne pas oublier vos armes, lui dis-je, serait de les mettre sur cette \able, près de votre sofa.
— Non... Tenez, à parler franchement, je n'aime pas à avoir des armes près de moi quand je dors... Et la raison, la voici. Quand j'étais aux hussards de Grodno, je couchais un jour dans une chambre avec un camarade, mes pistolets étaient sur une chaise auprès de moi. La nuit, je suis réveillé par une détonation. J'avais ^n pistolet à la main; j'avais fait feu, et la balle avait passé à deux pouces de la tête de mon camarade... Je ne me suis jamais rappelé le rêve que j'avais eu.
Cette anecdote me troubla un peu. J'étais bien assuré de ne pas avoir de balle dans la tête; mais, quand je considérais la taille élevée, la carrure herculéenne de mon compagnon, ses bras nerveux couverts d'un noir du-
vet, je ne pouvais m'empêcher de reconnaître qu'il était parfaitement en état de m'étrangler avec ses mains, s'il faisait un mauvais rêve. Toutefois, je me gardai de lui montrer la moindre inquiétude; seulement, je plaçai une lumière sur une chaise auprès de mon canapé, et je me mis à lire le Catecliisïiie de Lawiçki, que j'avais apporté. Le comte me souhaita le bonsoir, s'étendit sur son sofa, s'y retourna cinq ou six fois; enfin, il parut s'assoupir, bien qu'il fût pelotonné comme l'amant d'Horace, qui, renfermé dans un coffre, touche sa tête de ses genoux repliés :
Turpi clausus in arca,
Conlractum genibus tangas caput...
De temps en temps, il soupirait avec force. ou faisait entendre une sorte de râle nerveux que j'attribuais à l'étrange position qu'il avait
prise pour doraiir. Une heure peut-être se passa de la sorte. Je ru'assoupissais moimême. Je fermai mon livre, et je m'arrangeais de mon mieux sur ma couche, lorsqu'un ricanement étrange de mon voisin me fit tressaillir. Je regardai le comte. Il avait les yeux fermés, tout son corps frémissait, et de ses lèvres entrouvertes s'échappaient quelques mots à peine articulés.
— Bien fraîche 1... bien blanche!... Le professeur ne sait ce qu'il dit... Le cheval ne vaut rien... Quel morceau friand !...
Pais il se mit à mordre à belles dents le coussin où posait sa tête, et, en même temps, il poussa une sorte de rugissement si fort qu'il se réveilla.
Pour moi, je demeurai immobile sur mon canapé et fis semblant de dormir. Je l'observais pourtant. II s'assit, se frotta les yeux,
soupira tristement et demeura pjrès d'une heure sans changer de posture, absorbé, comme il semblait, dans ses réflexions. J'étais cependant fort mal à mon aise, et je me promis intérieurement de ne jamais coucher à côté de M. le comte. A la longue pourtant, la fatigue triompha de l'inquiétude, et, lorsqu'on entra le matin dans notre chambre, nous dormions l'un et lautre d'un profond sommeil.
Après le déjeuner, nous retournâmes à Médintiitas. Là, ayant trouvé le docteur Frœber seul, je lui dis que je croyais le comte malade, qu'il avait des rêves affreux, qu'il était peutêtre somnambule, et qu'il pouvait être dangereux dans cet état.
— Je me suis aperçu de tout cela, me dit le médecin. Avec une organisation athlétique, il est nerveux comme une jolie femme. Peutêtre tient il cela de sa mère... Elle a été diablement méchante ce matin... Je ne crois
pas beaucoup aux histoires de peurs et d'envies de femmes grosses ; mais ce qui est certain, c'est que la comtesse est maniaque, et la manie est transmissible par le sang...
— Mais le comte, repris-je, est parfaitement raisonnable ; il a l'esprit juste, il est instruit, beaucoup plus que je ne l'aurais cru, je vous l'avoue ; il aime la lecture...
— D'accord, d'accord, mon cher monsieur; mais il est souvent bizarre. Il s'enferme quelquefois pendant plusieurs jours; souvent il rôde la nuit ; il lit des livres incroyables, . . . de la métaphysique allemande,... de la physiologie, que saisje I Hier encore, il lui en est arrivé un ballot de Leipzig. Faut-il parler net ? un Hercule a besoin d'une Hébé. Il y a ici des paysannes très- jolies... Le samedi soir, après le bain, on les prendrait pour des princesses... Il n'y en a pas une qui ne fût
tière de distraire monseigneur. A son âge, ûioi, le diable m'emporte 1... Non, il n'a pas do maîtresse, il ne se marie pas, il a tort. 11 lui faudrait un dérivatif.
Le matérialisme grossier du docteur me choquant au dernier point, je terminai brusquement l'entretien en lui disant que je faisais des vœux pour que le comte Szémioth trouvât une épouse digne de lui. Ce n'est pas sans surprise, je l'avoue, que j'avais appris du docteur ce goût du comte pour les études philosophiques. Cet officier de hussards, ce chasseur passionné lisant de la métaphysique allemande et s'oceupant de physiologie, cela renversait mes idées. Le docteur avait dit vrai cependant, et, dès le jour même, j'en eus la preuve.
— Comment expliquez-vous, monsieur le professeur, me dit- il brusquement vers la fin
du dîner, coniment expliquez-vous la dualité ou la duplicité de notre nature ?...
Et, comme il s'aperçut que je ne le comprenais pas parfaitement, il reprit :
— Ne vous êtes-Yous jamais trouvé au haut d'une tour ou bien au bord d'un précipice, ayant à la fois la tentation de vous élancer dans le vide et un sentiment de terreur absolument contraire ?...
— Cela peut s'expliquer par des causes toutes physiques, dit le docteur ; i° la fatigue qu'on éprouve après une marche ascensionnelle détermine un afflux de sang au cerveau, qui...
— Laissons là le sang, docteur, s'écria le comte avec impatience, et prenons un autre exemple. Vous tenez une arme à feu chargée. Votre meilleur ami est là. L'idée vous vient de lui mettre une balle dans la tête. Vous
avez la plus grande horreur d'un assassinat, et pourtant vous en avez la pensée. Je crois, messieurs, que, si toutes les pensées qui nous viennent en tête dans l'espace d'une heure,... je crois que si toutes vos pensées, monsieur le professeur, que je tiens pour un sage, étaient écrites, elles formeraient un volume in-folio peut-être, d'après lequel il n'y a pas un avocat qui ne plaidât avec succès votre interdiction pas un juge qui ne vous mît en prison ou bien dans une maison de fous.
— Cci juge, monsieur le comte, ne me condamnerait pas assurément pour avoir cherché ce matin, pendant plus d'une heure, la loi mystérieuse d'après laquelle les verbes slaves prennent un sens futur en se combinant avec une préposition; mais, si par hasard j'avais e^ quelque autre pensée, quelle preuve en tirer contre moi? Je ne suis pas
plus maître de mes pensées que des accidents extérieurs qui me les suggèrent. De ce qu'une pensée surgit en moi, on ne peut pas conclure un commencement d'exécution, ni même une résolution. Jamais je n'ai eu l'idée de tuer personne ; mais, si la pensée d'un meurtre me venait, ma raison n'est- elle pas là pour l'écarter ?
— Vous parlez de la raison bien à votre aise ; mais est-elle toujours là, comme vous dites, pour nous diriger? Pour que la raison parle et se fasse obéir, il faut de la réflexion, c'est-à-dire du temps et du sang-froid. A-t-on toujours l'un et l'autre? Dans un combat, je vois arriver sur moi un boulet qui ricoche, je me détourne et je découvre mon ami, pour lequel j'aurais donné ma vie, si j'avais eu le temps de réfléchir...
J'essayai de lui parler de nos devoirs
d'homme et de chrétien, de la nécessité où nous sommes d'imiter le guerrier de l'Écriture, toujours prêt au combat ; enfin, je lui fis voir qu'en luttant sans cesse contre nos passions, nous acquérions des forces 'nouvelles pour les affaiblir et les dominer. Je ne réussis, je le crains, qu"à le réduire au silence, et il ne paraissait pas convaincu.
Je demeurai encore une dizaine de jours au château. Je fis une autre visite à Dowghielly, mais nous n'y couchâmes point. Comme la première fois, mademoiselle Iwinska se montra espiègle et enfant gâtée. Elle exerçait sur le comte une sorte de fascination, et je ne doutai pas qu'il n'en fût fort amoureux. Cependant, il connaissait bien ses défauts et ne se faisait pas d'illusions. Il la savait coquette, frivole, indifférente à tout ce qui n'était pas pour elle un amusement. Souvent je m'aper-
cevais qu'il souffrait intérieurement de la savoir si peu raisonnable; mais, dès qu'elle lui avait fait quelque petite mignardise, il oubliait tout, sa figure s'illuminait, il rayonnait de joie. Il voulut m'emmener une dernière fois à Dowghielly la veille de mon départ, peut-être parce que jerestais à causer avec la tante pendant qu'il allait se promener au jardin avec la ni-ce ; mais j'avais fort à travailler, et je dus m'excuser, quelle que fut son insistance. Il revint dîner, bien qu'il nous eût dit de ne pas l'attendre. Use mit à table, et ne put manger. Pendant tout le repas, il fut sombre et de mauvaise humeur. De temps à autre, ses sourcils se rapprochaient et ses yeux prenaient une expression sinistre. Lorsque le docteur sortit pour se rendre auprès de la comtesse- le comte me suivit dans ma chambre, et me dit tout ce qu'il avait sur le cœur.
— Je me repens bien, s'écria-t-il, de vous avoir quitté pour aller voir cette petite folle, qui se moque de moi et qui n'aime que les nouveaux visages ; mais, heureusement, tout est fini entre nous, j'en suis profondément dégoûté, et je ne la reverrai jamais...
Il se promena quelque temps de long en large selon son habitude, puis il reprit :
— Yous avez cru peut-être que j'en étais amoureux? C'est ce que pense cet imbécile de docteur. Non, je ne l'ai jamais aimée. Sa mine rieuse m*amusait. Sa peau blanche me faisait plaisir à voir... Voilà tout ce qu'il y a de bon chez elle,... la peau surtout. De cervelle, point. Jamais je n'ai vu en elle autre chose qu'une jolie poupée, bonne à regarder quand on s'ennuie et qu'on n'a pas délivre nouveau... Sans doute on peut dire que c'est une beauté... Sa peau est merveil-
leuse !... monsieur le professeur, le sang qui est sous celte peau doit être meilleur que celui d'un cheval?... Qu'en pensez -vous?
Et il se mit à éclater de rire, mais ce rire faisait mal à entendre.
Je pris congé de lui le lendemain pour continuer mes explorations dans le nord du Palatin at.
Elles durèrent environ deux mois, et je puis dire qu'il iij a guère de village eu Samogitie où je ne me sois arrêté et où je n'aie recueilli quelques documents. Qu'il me soit permis de saisir cette occasion pour remercier les habitants de cette province, et en particulier MM. les ecclésiastiques, pour le concours vraiment empressé qu'ils ont accordé à mes recherches et les excellentes contributions dont ils ont enrichi mon dictionnaire.
Après un séjour d'une semaine à Szawlé, je
me proposais d'aller m'embarquer à Klaypeda (port que nous appelons Memel) pour retourner chez moi, lorsque je reçus du comte Szémioth la lettre suivante, apportée par un de ses chasseurs :
« Monsieur le professeur,
» Permettez-moi de vous écrire en allemand. Je ferais encore plus de solécismes, si je vous écrivais en j monde, et vous perdriez toute considération pour moi. Je ne sais si vous en avez déjà beaucoup, et la nouvelle que j'ai à vous communiquer ne l'augmente/ a peut être pas. Sans plus de préface, je me marie, et vous devinez Lien à qui. Jupiter se rit des serments des amoureux. Ainsi fait Pirkuns, notre Jupiter samogitien. C'est donc mademoiselle Julienne Iwinska que j'épouse le 8 du mois prochain. Vous seriez le plus aimable des
hommes si vous veniez assister à la cérémonie Tous les paysans de Médintiltas et lieux circonvoisins viendront chez moi manger quelques bœufs et d'innombrables cochons, et, quand ils seront ivres, ils danseront dans ce pré, à droite de l'avenue que vous connaissez. Vous verrez des costumes et des coutumes di gnes de votre observation. Vous me ferez le plus grand plaisir et à Julienne aussi. J'ajouterai que votre refus nous jetterait dans le plus triste embarras. Vous savez que j'appartiens à la communion évangélique, de même que ma fiancée; or, notre ministre, qui demeure à une trentaine de lieues, est perclus de la goutte, et j'ai osé espérer que vous voudriez bien officier à sa place. Croyez moi, mon cher professeur, votre bien dévoué,
» MICHEL SZÉMIOTH.
LoKIS 101
Au bas de la lettre, en forme de post-scrip' turn^ une assez jolie main féminine avait ajouté en jmoude ;
« Moi, muse de la Lithuanie, j'écris en jmoude. Michel est un impertinent de douter de votre approbation. Il n'y a que moi, en effet, qui sois assez folle pour vouloir d'un garçon comme lui. Vous verrez, monsieur le professeur, le 8 du mois prochain, une mariée un peu chic. Ce n'est pas du jmoude, c'est du français. >'"allez pas au moins avoir des distractions pendant la cérémonie i »
>^i la lettre ni le post-sariptum ne me plurent. Je trouvai que les fiancés montraient une impardonnable légèreté dans une occasion si solennelle. Cependant, le moyen de refuser? J'avouerai encore que le spectacle annoncé ne laissait pas de me donner des ten-
talions. Selon toute apparence, dans le grand nombre de gentilshommes qui se réuniraient au château de Médintiltas, je ne manquerais pas de trouver des personnes instruites qui me fourniraient des renseignements utiles. Mon glossaire jmoude était très-riche ; mais le sens d'un certain nombre de mots appris de la bouche de paysans grossiers demeurait encore pour moi enveloppé d'une obscurité relative. Toutes ces considérations réunies eurent assez de force pour m'obliger à consentir à la demande du comte, et je lui répondis que, dans la matinée du 8, je serais à Médintiltas. Combien j'eus lieu de m'en repentir l
En entrant dans l'avenue du château, j'aperçus un grand nombre de dames et de messieurs en toilette du matin groupés, sur le perron ou circulant dans les allées du parc- La cour était pleine de paysans endimanchés. Le château avait un air de fête ; partout des Qeurs, des guirlandes, des drapeaux et des festons. L'intendant me conduisit à la chambre qui m'avait été préparée au rez-de-chaussée, en me demandant pardon de ne pouvoir m'en offrir une plus belle; mais il y avait
tant de monde aa château, qu'il avait été impossible de me conserver l'appartement que j'avais occupé à mon premier séjour, et qui était destiné à la femme du maréchal de la noblesse; ma nouvelle chambre, d'ailleurs, était très-convenable, ayant vue sur le parc, et au-dessous de l'appartement du comte. Je m'habillai en hâte pour la cérémonie, je re vêtis ma robe ; mais ni le comte ni sa fiancée ne paraissaient. Le comte était allé la chercher à Dowghielly. Depuis longtemps, ils auraient dû être arrivés ; mais la toilette d'une mariée n'est pas un petite affaire, et le doc- Ij teur avertissait les invités que, le déjeuner ne devant avoir lieu qu'après le service religieux, les appétits trop impatients feraient bien de prendre leurs précautions à un certain buffet garni de gâteaux et de toute sorte de liqueurs. Je remarquai à cette occasion combien Tat-
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tente excite à la médisance ; deux mères de jolies demoiselles invitées à la fête ne tarissaient pas en épigrammes contre M mariée. 11 était plus de midi quand une salve de boîtes et d? coups de fusil signala son arrivée, et, bientôt après, une calèche de gala entra dans l'avenue, traînée par quatre chevaux magnifiques. A l'écume qui couvrait leur poitrail, il était facile de voir que le retard n'était pas de leur fait. Il n'y avait dans la calèche que la mariée, madame Dowghiello et le comte. Il descendit et donna la main à madame Dowghiello. Mademoiselle Iwinska, par un mouvement plein de grâce et de coquetterie enfantine, fit mine de vouloir se cacher sous son châle pour échapper aux regards curieux qui l'entouraient de tous les côtés. Pourtant, elle se leva debout dans la calèche, et elle allait prendre la main du
comte, quand les chevaux du brancard, effrayés peut être de la pluie de fleurs que les paysans lançaient à la mariée, peut-être aussi éprouvant cette étrange terreur que le comte Szémioth inspirait aux animaux, se cabrèrent en s'ébrouant ; une roue heurta la borne au pied du perron, et on put croire pendant un moment qu'un accident allait avoir lieu. Mademoiselle Iwinska laissa échapper un petit cri... On fut bientôt rassuré. Le comte, la saisissant dans ses bras, l'emporta jusqu'au haut du perron aussi facilement que s'il n'avait tenu qu'une colombe. Nous applaudissions tous à son adresse et à sa galanterie chevaleresque. Les paysans poussaient des vivat formidables, la mariée, toute rouge, riait et tremblait à la fois. Le comte, qui n'était nullement pressé de se débarrasser de son charmant fardeau, semblait triompher en
le montrant à la foule qui l'entourait...
Tout à coup, une femme de haute taille, pâle, maigre, les vêtements en désordre, les cheveux épars, et tous les traits contractés par la terreur, parât au haut du perron, sans que personne pût savoir d"où elle venait.
— A l'ours! criait-elle d'une voix aiguë; à i'oursl des fusils I... 11 emporte une femme l tuez-le ! Feu 1 feu !
C'était la comtesse. L'arrivée de la mariée avait attiré tout le monde au perron, dans la cour, oa aux fenêtres du château. Les femmes mêmes qui surveillaient la pauvre folle avaient oublié leur consigne ; elle s'était échappée, et, sans être observée de personne, était arrivée jusqu'au miUeu de nous. Ce fut une scène très-pénible. Il fallut l'emportei malgré se^ cris et sa résistance. Beaucoup d'invités ne connaissaient pas sa maladie. On
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dut leur donner des explications. On chuchota longtemps à voix basse. Tous les visages étaient attristés. « Mauvais présage ! » disaient les personnes superstitieuses ; et le nombre en est grand en Lithuanie.
Cependant, mademoiselle Iwinska demanda cinq minutes pour faire sa toilette et mettre son voile de mariée, opération qui dura une bonne heure. C'était plus qu'il ne fallait pour que les personnes qui ignoraient la maladie de la comtesse en apprissent la cause et les détails.
Enfin, la mariée reparut, magnifiquement parée et couverte de diamants. Sa tante la présenta à tous les invités, et, lorsque le moment fut venu de passer à la chapelle, à ma grande surprise, en présence de toute la compagnie, madame Dowghiello appliqua un soufflet sur la joue de sa nièce, assez fort pour
faire retourner ceux qui auraient eu quelque distraction. Ce soufflet fut reçu avec la plus parfaite résignation, et personne ne parut ^'en étonner; seulement, un homme en noir écrivit quelque chose sur un papier qu'il avait apporté et quelques-uns des assistants y apposèrent leur signature de l'air le plus indifférent. Ce ne fut qu'à la fin de la cérémonie que j'eus le mot de l'énigme. Si je leusse deviné, je n'aurais pas manqué de m'élever avec toute la force de mon ministère sacré contre cette odieuse pratique, laquelle a pour but d'établir un cas de divorce en simulant que le mariage n'a eu lieu que par suite de violence matérielle exercée contre une des parties contractantes.
Après le service religieux, je crus de mon devoir d'aJresser quelques paroles au jeune couple, m'a t ta chant à leur mettre devant les
yeux la gravité et la sainteté de l'engagement qui venait de les unir, et, comme j'avais encore sur le cœur le post-scripUim déplacé de mademoiselle Iwinska, je lui rappelai qu'elle entrait dans une vie nouvelle, non plus accompagnée d'amusements et de joies juvéniles, mais pleine de devoirs sérieux et de graves épreuves. Il me sembla que cette partie de mon allocution produisit beaucoup d'effet sur la mariée, comme sur toutes les personnes qui comprenaient l'allemand.
Dos salves d'armes à feu et des cris de joie accueillirent le cortège au sortir de la chapelle, puis on passa dans la salle à manger. Le repas était magnifique, les appétits fort aiguisés, et d'abord on n'entendit d'autre bruit que celui des couteaux et des fourchettes ; mais bientôt, avec l'aide des vins de Champagne et de Hongrie, on commença à
LOKIS !Il
causer, à rire et même à crier. La santé de la mariée fut portée avec enthousiasme. A peine venait-on de se rasseoir, qu'un vieux pane à moustaches blanches se leva, et, d'une voix formidable :
— Je vois avec douleur, dit-il, que nos vieilles coutumes se perdent. Jamais nos pères n'eussent porté ce toast avec des verres de cristal. Nous buvions dans le soulier de la mariée, et même dans sa botte; car, de mon temps, les dames portaient des bottes en maroquin rouge. Montrons, amis, que nous sommes encore de vrais Lithuaniens. — Et toi, madame, daigne me donner ton souher.
La mariée lui répondit en rougissant, avec un petit rire étouffé :
— Viens le prendre, monsieur ;.,. mais je ne te ferai pas raison dans ta botte.
Le pane ne se le fit pas dire deux fois :
Il se mit galamment à genoux, ôta un petit soulier de satin blanc à talon rouge, l'emplit devin de Champagne et but si vite et si adroitement, qu'il n'y en eut pas plus de la moitié qui coula sur ses habits. Le soulier passa de main en main, et tous les hommes y burent, mais non sans peine. Le vieux gentilhomme réclama le soulier comme une relique précieuse, et madame Dowghiello fît prévenir une femme de chambre de venir réparer le désordre de la toilette de sa nièce.
Ce toast fut suivi de beaucoup d'autres, et bientôt les convives devinrent si bruyants, qu'il ne me parut plus convenable de demeurer parmi eux. Je m'échappai de la table sans que personne fît attention à moi, et j'allai respirer l'air en dehors du château; mais, là encore, je trouvai un spectacle peu édifiant. Les domestiques et les paysans, qui avaient
eu de la bière et de l'eau-de-vie à discrétion, étaient déjà ivres pour la plupart. Il y avait eu des disputes et des têtes cassées. Çà et là, sur le pré. des ivrognes se vautraient privés de sentiment, et l'aspect général de la fête tenait beaucoup d'un champ de bataille. J'aurais eu quelque curiosité de voir de près les danses populaires ; mais la plupart étaient menées par des bohémiennes effrontées, et je ne crus pas qu'il fût bienséant de me hasarder dans cette bagarre. Je rentrai donc dans ma chambre, je lus quelque temps, puis me déshabillai et m'endormis bientôt.
Lorsque je m'éveillai, l'horloge du château sonnait trois heures. La nuit était claire, bien que la lune fût un peu voilée par une légère brume. J'essayai de retrouver le sommeil ; je ne pus y parvenir. Selon mon usage en pareille occasion, je voulus prendre un livre et
étudier, mais je ne pus trouver les allumettes à ma portée. Je me levai et j'allais tâtonnant dans ma chambre, quand un corps opaque, très-gros, passa devant ma fenêlre, et tomba avec un bruit sourd dans le jardin. Ma première impression fut que c'était un homme, et je crus qu'un de nos ivrognes était tombé par la fenêtre. J'ouvris la mienne et regardai; je ne vis rien. J'allumai enfin une bougie, et, m'étant remis au lit, je repassai mon glossaire jusqu'au moment où l'on m'apporta mon thé. Vers onze heures, je me rendis au salon, oia je trouvai beaucoup d'yeux battus et de mines défaites; j'appris en effet qu'on avait quitté la table fort tard. Ni le comte ni la jeune comtesse n'avaient encore paru. A onze heures et demie, après beaucoup de méchantes plaisanteries, on commença à murmurer, tout bas d'abord, bientôt assez haut. Le docteur Frœber
LOKIS ilo
prit sur lui d'envoyer le valet de chambre du comte frapper à la porte de son maître. Au bout d'un quart d'heure, cet homme redescendit, et, un peu ému, rapporta au docteur Frœber qu'il avait frappé plus d'une douzaine de fois, sans obtenir de réponse. Nous nous consultâmes, madame Dowghiello. le docteur et moi. L'inquiétude du valet de chambre m'avait gagné. Nous montâmes tous les trois avec lui. Devant la porte, nous trouvâmes la femme de chambre de la jeune comtesse tout effarée, assurant que quelque malheur devait être arrivé, car la fenêtre de madame était toute grande ouverte. Je me rappelai avec effroi ce corps pesant tombé devant ma fenêtre. Nous frappâmes à grands coups. Point de réponse. Enfin, le valet de chambre apporta une barre de fer, et nous enfonçâmes la porte... Non 1 le courage me manque pour dé-
criro le spectacle qui s'offrit à nos yeux. La jeune comtesse était étendue morte sur son lit, la figure horriblement lacérée, la gorge ouverte, inondée de sang. Le comte avait disparu, et personne depuis n'a eu de ses nouvelles.
Le docteur considéra l'horrible blessure de la jeune femme.
— Ce n'est pas une lame d'acier, s'écria-til, qui a fait cette plaie... C'est une morsure! * . . . .
Le docteur ferma son livre, et regarda le feu d'un air pensif.
— Et l'histoire est finie ? demanda Adélaïde.
— Finie ! répondit le professeur d'une voix
lugubre.
Mais, reprit-elle, pourquoi l'avez-vous
LOKIS li7
intitulée loAis? Pas un seul des personnages ne s'appelle ainsi.
— Ce n'est pas un rom d'homme, dit le professeur. — Voyons, Théodore, comprenezvous ce que veut dire Lokis?
— Pas le moins du monde.
— Si vous vous étiez bien pénétré de la loi de transformation du sanscrit au lithuanien, vous auriez reconnu dans loJds le sanscrit arkclia ou rihscha. On appelle lokis^ en lithuanien, l'animal que les Grecs ont nommé apxTo:, les Latins ursus et les Allemands bcir.
Vous comprenez maintenant mon épigraphe :
Miszka su Loklu Abu du tokiu.
Vous savez que, dans le roman du Renard,
l'ours s'appelle damp Brun. Chez les Slaves,
on le nomme Michel, Miszka en lithuanien, et ce surnom remplace presque toujours le nom générique, lokis. C'est ainsi que les Français ont oublié leur mot néolatin de goupil ou gorpil pour y substituer celui de renard. Je vous en citerai bien d'autres exemples...
Mais Adélaïde remarqua qu'il était tard, et ou se sépara.
IL VICCOLO
IL VICCOLO
MADAMA LUGREZIA
J'avais vingt-trois ans quand je partis pour Rome. Mon père me donna une douzaine de lettres de recommandation, dont une seule, qui n'avait pas moins de quatre pages, était cachetée. Il y avait sur l'adresse : «^ A la marquise Aldobrandi. »
— Tu m'écriras, me dit mon père, si la marquise est encore belle.
Jr, depuis mon enfance, je voyais dans
122 IL YICCOLO DI MADAMA LUCHEZIA
son cabinet, suspendu à la cheminée, le portrait en miniature d'une fort jolie femme, la tête poudrée et couronnée de lierre, avec une peau de tigre sur l'épaule. Sur le fond, on lisait : Roma 18.. Le costume me paraissant singulier, il m'était arrivé bien des fois de demander quelle était cette dame. On me répondait :
— C'est une bacchante.
Mais cette réponse ne me satisfaisait guère; même je soupçonnais un secret; car, à cette question si simple, ma mère pinçait les lèvres, et mon père prenait un air sérieux.
Cette fois, en me donnant la lettre cachetée, il regarda le portrait à la dérobée ; j'en Ils de même involontairement, et l'idée me vint que cette bacchante poudrée pouvait bien être la marquise Aldobrandi. Comme je commençais à comprendre les choses de ce monde, je
tirai tonte sorte de conclusions des mines de ma mère et du regard de mon père.
Arrivé à Rome, la première lettre que j'allai rendre fut celle de la marquise. Elle demeurait dans un beau palais près de la place Saint Marc.
Je donnai ma lettre et ma carte à un domestique en livrée jaune qui m'introduisit dans un vaste salon, sombre et triste, assez mal meublé. Mais, dans tous les palais de Rome, il y a des tableaux de maîtres. Ce salon en contenait un assez grand nombre, dont plusieurs fort remarquables.
Je distinguai tout d'abord un portrait de femme qui me parut être un Léonard de Vinci. A la richesse du cadre, au chevalet de palissandre sur lequel il était posé, on ne pouvait douter que ce ne fût le morceau capital de la collection. Comme la marquise
m IL VICCOLO DI MADAMA LUCUKZIA
ne venait pas, j'eus tout le loisir de l'examiner. Je le portai même près d'une fenêtre afin de le voir sous un jour plus favorable. C'était évidemment un portrait, non une tête de fantaisie, car on ninvente pas de ces physionomiesdà : une belle femme avec les lèvres un peu grosses, les sourcils presque joints, le regard altier et caressant tout à la fois. Dans le fond, on voyait son écusson, surmonté d'un^^ couronne ducale. Mais cequi me frappa le plus, c'est que le costume, à la poudre près, était le même que celui de la bacchante de mon père.
Je tenais encore le portrait à la main quand la marquise entra.
— Juste comme son père ! s'écria-telle en s'avançant vers moi. Ah ! les Français ! les Français ! A peine arrivé, et déjà il s'empare de Madame Lucrèce»
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Je m'empressai de faire mes excuses pour mon indiscrétion., et me jetai dans des éloges à perte de vue sur le chef-d'œuvre de Léonard que j "avais eu la témérité de déplacer.
— C"esten effet un Léonard, dit la marquise, et c'est le portrait de la trop fameuse Lucrèce Borgia. De tous mes tableaux, c'est celui que votre père admirait le plus... Mais, bon Dieu! quelle ressemblance 1 Je crois voir votre père, comme il était il y a vingt-cinq ans. Comment se porte-t il ? Que fait-il? Ne viendra-t-il pas nous voir un jour à Rome?
Bien que la marquise ne portât ni poudre ni peau de tigre, du premier coup d'œil, par la force de mon génie, je reconnus en elle la bacchante de mon père. Quelque vingt-cinq ans n'avaient pu faire disparaître entièrement les traces d'une grande beauté. Son expression avait changé seulement, comme sa toilette.
Elle était tout en noir, et son triple menton, son sourire grave, son air solennel et radieux, m'avertissaient qu'elle était devenue dévote. Elle me reçut, d'ailleurs, on ne peut plus affectueusement. En trois mots, elle m'offrit sa maison, sa bourse, ses amis, parmi lesquels elle me nomma plusieurs cardinaux.
— Regardez-moi, dit-elle, comme votre mère...
Elle baissa les yeux modestement.
— Votre père me charge de veiller sur vous et de vous donner des conseils.
Et, pour me prouver qu elle n'entendait pas que sa mission fut une sinécure, elle commença sur Iheure par me mettre en garde contre les dangers que Rome pouvait offrir à un jeune homme de mon âge, et m'exhorta fort à les éviter. Je devais fuir les mauvaises compagnies, les artistes surtout, ne me lier
qu'avec les personnes qu'elle me désignerait. Bref, j'eus un sermon en trois points. J'^ répondis respectueusement et avec l'iiypocrisie convenable.
Comme je me levais pour prendre congé :
— Je regrette, me dit-elle, que mon fils le marquis soit en ce moment dans nos terres de la Romagne, mais je veux vous présenter mon second fils, don Ottavio, qui sera bientôt un monsignor. J'espère qu'il vous plaira et que vous deviendrez amis comme vous devez l'être...
Elle ajouta précipitamment :
— Car vous êtes à peu près du même âge, et c'est un garçon doux et rangé comme vous.
Aussitôt, elle envoya chercher don Ottavio. Je vis un grand jeune homme pâle, l'air mélancolique, toujours les yeux baissés, sentant déjà son cafard.
Sans lui laisser le temps de parler, la marquise me fit en son nom toutes les offres de service les plus aimables. Il confirmait par de grandes révérences toutes les phrases de sa mère, et il fut convenu que, dès le lendemain, il irait me prendre pour faire des courses par la ville, et me ramènerait dîner en famille au palais Aldobrandi.
J'avais à peine fait une vingtaine de pas dans la rue, lorsque quelqu'un cria derrière moi d'une voix impérieuse :
— Où donc allez-vous ainsi seul à cette heure, don Ottavio?
Je me retournai, et vis un gros abbé qui me considérait des pieds à la tête en écarquillant les yeux.
— Je ne suis pas don Ottavio, lui dis-je. L'abbé, me saluant jusqu'à terre , se confondit en excuses, et, un moment après, je le
IL VICCOLO DI MADAiMA LUGREZIA 129
vis entrer dans le palais Aldobrandi. Je poursuivis mon chemin, médiocrement flatté d'avoir été pris pour un monsignor en herbe.
Malgré les avertissements de la marquise, peut-être même à cause de ses avertissements, je n"eus rien de plus pressé que de découvrir la demeure d'un peintre de ma connaissance, et je passai une heure avec lui dans son atelier à causer des moyens d'amusements, licites ou non, que Rome pouvait me fournir. Je le mis sur le chapitre des Aldobrandi.
La marquise, me dit il, après avoir été fort légère, s'était jetée dans la haute dévotion, quand elle eut reconnu que l'âge des conquêtes était passé pour elle. Son fils aîné était une brute qui passait son temps à chasser et à encaisser l'argent que lui apportaient les fermiers de ses vastes domaines. On était en train d'abrutir le second fils, don Ottavio, dont on
im IL VIGCOLO DI MADAMA LUCRE ZIA
voulait faire un jour un cardinal. En attendant, il était livré aux jésuites. Jamais il ne sortait seul. Défense de regarder une femme, ou de faire un pas sans avoir à ses talons un abbé qui l'avait élevé pour le service de Dieu, et qui, après avoir été le dernier amico de la marquise, gouvernait maintenant sa maison avec une autorité à peu près despotique.
Le lendemain, don Ottavio, suivi de Tabbé Negroni, le même qui, la veille, m'avait pris pour son pupille, vint me cbercberen voiture et m'offrir ses services comme cicérone.
Le premier monument où nous nous arrêtâmes était une église. A l'exemple de son abbé, don Ottavio s'y agenouilla, se frappa la poitrine, et fit des signes de croix sans nombre. Après s'être relevé, il me montra les fresques et les statues, et m'en parla en homme de bon sens et de goût. Cela me surprit
agréablement. Nous commençâmes à causer et sa conversation me plut. Pendant quelque temps, nous avions parlé italien. Tout à coup, il me dit en français :
— Mon gouverneur n'entend pas un mot do votre langue. Parlons français, nous serons plus libres.
On eût dit que le changement d'idiome avait transformé ce jeune homme. Rien dans ses discours ne sentait le prêtre. Je croyais entendre un de nos libéraux de province. Je remarquai qu'il débitait tout d'un même ton de voix monotone, et que souvent ce débit contrastait étrangement avec la vivacité de ses expressions. C'était une habitude prise apparemment pour dérouter le Negroni, qui de temps à autre, se faisait expliquer ce que nous disions. Bien entendu que nos traductions étaient des plus libres.
132 IL VICGOLO DI MADAMA LUGREZIA
Nous vîmes passer un jeune homme en bas violets.
— Voilà me dit don OUavio, nos patriciens d'aujourd'hui. Infâme livrée! et ce sera la mienne dans quelques mois 1 Quel bonheur, ajouta-t-il après un moment de silence, quel bonheur de vivre dans un pays comnie le vôtre ! Si j'étais Français, peut-être un jour deviendrais-je député!
Cette noble ambition me donna une forte envie de rire, et, notre abbé s'en étant aperçu, je fus obligé de lui expliquer que nous parlions de l'erreur d'un archéologue qui prenait pour antique une statue de Bernin.
Nous revînmes dîner au palais Aldobrandi. Presque aussitôt après le café, la marquise me demanda pardon pour son fils, obligé, par certains devoirs pieux, à se retirer dans son appartement. Je demeurai seul avec elle et
l'abbé Negroni, qui, renversé dans un grand fauteuil, dormait du sommeil du juste.
Cependant, la marquise m'interrogeait en détail sur mon père, sur Paris, sur ma vie passée, sur mes projets pour l'avenir. Elle me parut aimable et bonne, mais un peu trop curieuse et surtout trop préoccupée de mon salut. D'ailleurs, elle parlait admirablement l'italien, et je pris avec elle une bonne leçon de prononciation que je me promis bien de ré^)!jler.
Je revins souvent la voir. Presque tous les matins, j'allais visiter les antiquités avec son fils et l'éternel >^egroni, et, le soir, je dînais avec eux au palais Aldobrandi. La marquise recevait peu de monde, et presque uniquehjent des ecclésiastiques.
Une fois cependant, elle me présenta à une dame allemande, nouvelle convertie et
13i IL YICCOLO DI MADAMA LUGREZIA
son amie iiilime. C'était une madame de Strahlenheim , fort belle personne établie depuis longtemps à Rome. Pendant que ces dames causaient entre elles d'un prédicateur renommé, je considérais, à la clarté d'une lampe, le portrait de Lucrèce, quand je crus devoir placer mon mot.
— Quels yeux! m'écriai-je; on dirait que ces paupières vont remuer l
A cette hyperbole un peu prétentieuse que je hasardais pour m'établir en qualité de connaisseur auprès de madame Strahlenheim, elle tressaillit d'effroi et se cacha la figure dans son mouchoir.
— Qu'avez-vous, ma chère ? dit la marquise.
— Ah! rien, mais ce que monsieur vient de dire !...
On la pressa de questions, et, une fois qu'elle
IL YICCOLO DI MADA.MA LL'CllEZIA 135
nous eut dit que mon expression lui rappelait une histoire effrayante, elle fut obligée de la raconter.
La voici en deux mots :
Madame de Strahlenheim avait une bellesœur nommée Wilhelmine , fiancée à un jeune homme de Westphalie^ Julius de Katzenellenbogen, volontaire dans la division du général Kleist. Je suis bien fâché d'avoir à répéter tant de noms barbares, mais les histoires merveilleuses n'arrivent jamais qu'à des personnes dont les noms son^ difficiles à prononcer.
Julius était un charmant garçon rempli de patriotisme et de métaphysique. En partant pour l'armée, il avait donné son portrait à Wilhelmine, et Wilhelmine lui avait donné le sien, qu'il portait toujours sur son cœur. Cela se fait beaucoup en Allemagne.
Le 13 septembre 1813, ^Yilhelmine était à Cassel, vers cinq heures du soir, clans un salon, occupée à tricoter avec sa mère et sa belle-sœur. Tout en travaillant, elle regardait le portrait de son llancé, placé sur une petite table à ouvrage en face d'elle. Tout à coup, elle pousse un cri horrible, porte la main sur son cœur et s'évanouit. On eut toutes les peines du monde à lui faire reprendre connaissance, et, dès qu'elle put parler :
— Julius est mort! s'écria-t-elle, Julius est tuél
Elle afiirma, et l'horreur peinte sur tous ses traits prouvait assez sa conviction, qu'elle avait vu le portrait fermer les yeux, et qu'au même instant elle avait senti une douleur atroce, comme si un fer rouge lui traversait le cœur.
Chacun s'efforça inutilement de lui démon-
trerque sa vision n'avait rien de réel et qu elle n'y devait attacher aucune importance. La pauvre enfant était inconsolable ; elle passa la nuit dans les larmes, et, le lendemain, elle voulut s'habiller de deuil, comme assurée déjà du malheur qui lui avait été révélé.
Deux jours après, on reçut la nouvelle de la sanglante bataille de Leipzig. Julius écrivait à sa fiancée un billet daté du 13 à trois heures de l'après-midi. Il n'avait pas été blessé, s'était distingué et venait d'entrer à Leipzig, où il comptait passer la nuit avec le quartier général, éloigné par conséquent de tout danger. Cette lettre si rassurante ne put calmer Wilhelmine, qui, remarquant qu'elle était datée de trois heures, persista à croire que son amant était mort à cinq.
L'infortunée ne se trompait pas. On sut bientôt que Julius, chargé de porter un ordre,
était sorti de Leipzig à quatre heures et demie, et qu'à trois quarts de lieue de la ville, au delà de l'Elster, un traînard de l'armée ennemie, embusqué dans un fossé, Favait tué d'un coup de feu La balle, en lui perçant le cœur, avait brisé le portrait de Wilhelmine.
— Et qu'est devenue cette pauvre jeune personne? demandai-je à madame de Strahienheim.
— Oh ! elle a été bien malade. Elle est mariée maintenant à M. le conseiller de justice de Werner, et, si vous alliez à Dessau, elle vous montrerait le portrait de Julius.
— Tout cela se fait par l'entremise du diable, dit l'abbé, qui n'avait dormi que d'un œil pendant l'histoire de madame de Strahlenheim. Celui qui faisait parler les oracles des païens peut bien faire mouvoir les yeux d'un
. portrait quand bon lui semble. Il n'y a pas
vingt ans qu'à Tivoli, un Anglais a été étranglé par une statue.
— Par une statue ! m'écriai-je ; et comment cela ?
— C'était un milordqui avait fait des fouilles à Tivoli. Il avait trouvé une statue d'impératrice, Agrippine, Messaline,... peu importe. Tant il y a qu'il la fit porter chez lui, et qu'à force de la regarder et de l'admirer, il en devint fou. Tous ces messieurs protestants le sont déjà plus qu'à moitié. Il l'appelait sa femme, sa milady, et l'embrassait, tout de marbre qu'elle était. Il disait que la statue s'animait tous les soirs à son profit. Si bien qu'un matin on trouva mon milord roide mort dans son lit. Eh bien, le croiriez-vous ? Il s'est rencontré un autre Anglais pour acheter cette statue. Moi, j'en aurais fait faire de la chaux.
Quand on a entamé une fois le chapitre des
iiO IL VICGOLO Dl MADAMA LUGUKZIA
aventures surnaturelles, on ne s'arrête plus. Chacun avait son histoire à raconter. Je fis ma partie moi-même dans ce concert de récits effroyables ; en sorte qu'au moment de nous séparer, nous étions tous passablement émus et pénétrés de respect pour le pouvoir du diable.
Je regagnai à pied mon logement, et. pour tomber dans la rue du Corso, je pris une petite ruelle tortueuse par où je navals point encore passé. Elle était déserte. On ne vayait que de longs murs de jardin, ou quelques chétives maisons dont pas une n'était éclairée. Minuit venait de sonner; le temps était sombre. J'étais au milieu de la rue, marchant assez vite, quand j'entendis au-dessus de ma tête un petit bruit, un 5/.' et, au même instant, une rose tomba à mes pieds. Je levai les yeux, et, malgré l'obscurité, j'aperçus une femme vêtue de
IL VICCOLO DI MADAMA LUCREZIA in
blanc, à une fenêtre, le bras étendu vers moi. Nous autres , Français , nous sommes fort avantageux en pays étranger, et nos pères, vainqueurs de l'Europe, nous ont bercés de traditions flatteuses pour l'orgueil national. Je croyais pieusement à linflammabilité des dames allemandes, espagnoles et italiennes à la seule vue d'un Français. Bref, à cette époque, j'étais encore bien de mon pays, et, d'ailleurs, la rose ne parlait-elle pas clairement ?
— Madame, dis-je à voix basse, en ramassant la rose, vous avez laissé tomber votre bouquet...
Mais déjà la femme avait disparu, et la fenêtre s'était fermée sans faire le moindre bruit. Je fis ce que tout autre eut fait à ma placer Je cherchai la porte la plus proche; elle était à deux pas de la fenêtre ; je la trou-
vai, et j'attendis qu'on vînt me l'ouvrir. Cinq minutes se passèrent dans un profond silence. Alors, je toussai, puis je grattai doucement; mais la porte ne s'ouvrit pas. Je l'examinai avec plus d'attention, espérant trouver une clef ou un loquet; à ma grande surprise, j'y trouvai un cadenas.
— Lejaloux n'est donc pas rentré, medis-je.
Je ramassai une petite pierre et la jetai contre la fenêtre. Elle rencontra un contrevent de bois et retomba à mes pieds.
— Diable ! pensai-je, les dames romaines se figurent donc qu'on a des échelles dans sa poche? On ne m'avait pas parlé de cette coutume
J'attendis encore plusieurs minutes tout aussi inutilement. Seulement, il me sembla une ou deux fois voir trembler légèrement le volet, comme si de l'intérieur on eût voulu
IL YIGGOLO DI MADAMA LUGREZIA 143
récarter, pour voir dans la rue. Au bout d'un quart d'heure, ma patience étant à bout, j'allumai un cigare, et je poursuivis mon chemin, non sans avoir bien reconnu la situation de la maison au cadenas.
Le lendemain, en réfléchissant à cette aventure, je m'arrêtai aux conclusions suivantes : Une jeune dame romaine, probablement d'une grande beauté, m'avait aperçu dans mes courses par la ville, et s'était éprise de mes faibles attraits. Si elle ne m'avait déclaré sa flamme que par le don d'une fleur mystérieuse, c'est qu'une honnête pudeur l'avait retenue, ou bien qu'elle avait été dérangée par la présence de quelque duègne, peut-être par un maudit tuteur comme le Bartolo de Rosine. Je résolus d'établir un siège en règle devant la maison habitée par cette infante.
Dans ce beau dessein, je sortis de chez moi après avoir donné à mes cheveux un coup de brosse conquérant. J'avais mis ma redingote neuve et des gants jaunes. En ce costume, le chapeau sur l'oreille, la rose fanée à la boutonnière, je me dirigeai vers la rue dont je ne savais pas encore le nom, mais que je n'eus pas de peine à découvrir. Un écriteau au dessus d'une madone m'apprit qu'on l'appelait il viccolo di Madama Lucrezia.
Ce nom m'étonna. Aussitôt, je me rappelai le portrait de Léonard de Vinci, et les histoires de pressentiments et de diableries que, la veille, on avait racontées chez la marquise. Puis je pensai qu'il y avait des amours prédestinées dans le ciel. Pourquoi mon objet ne s'appellerait-il pas Lucrèce ? Pourquoi ne ressemblerait-il pas à la Lucrèce de la galerie Aldobrandi ? '
IL VICGOLO DI MADAMA LUCRE ZIA 14o
Il faisait jour, j'étais à deux pas d'une charmante personne et nulle pensée sinistre n'avait part à l'émotion que j'éprouvais.
J'étais devant la maison. Elle portait le n'' 13. Mauvais augure... Hélas 1 elle ne répondait guère à l'idée que je m'en étais faite pour l'avoir vue la nuit. Ce n'était pas un palais, tant s'en faut Je voyais un enclos de murs noircis par le temps et couverts de mousse, derrière lesquels passaient les branches de quelques arbres à fruits mal échenillés. Dans un angle de l'enclos s'élevait un pavillon à un seul étage, ayant deux fenêtres sur la rue, toutes les deux fermées par de vieux contrevents garnis à l'extérieur de nombreuses barres de fer. La porte était basse, surmontée d'un écusson effacé, fermée comme la veille d'un gros cadenas attaché d'une chaîne. Sur
146 IL VIGCOLO DI MADAMA LUGREZIA
cette porte on lisait, écrit à la craie : Maison à rendre ou à louer.
Pourtant, je ne m'étais pas trompé. De ce côté de la rue, les maisons étaient assez rares pour que toute confusion fût impossible. C'était bien mon cadenas, et, qui plus est, deux feuilles de rose sur le pavé, près de la porte, indiquaient le lieu précis où j'avais reçu la déclaration par signes de ma bien-aimée, et prouvaient qu'on ne balayait guère le devant de sa maison.
Je m'adressai à quelques pauvres gens du voisinage pour savoir oii logeait le gardien de cette mystérieuse demeure.
— Ce n'est pas ici, me répondait on brusquement.
Il semblait que ma question déplût à ceux que j'interrogeais et cela piquait d'autant plus ma curiosité. Allant de porte en porte, je finis
par entrer dans une espèce de cave obscure, où se tenait une vieille femme qu'on pouvait soupçonner de sorcellerie, car elle avait un chat noir et faisait cuire je ne sais quoi dans une chaudière.
— A^ous voulez voir la maison de madame Lucrèce, dit-elle ? c'est moi qui en ai la clef.
— Eh bien, montrez-la-moi.
— Est-ce que vous voudriez la louer? demanda-t-elie en souriant d'un air di doute.
— Oui, si elle me convient.
— Elle ne vous conviendra pas. Mais, voyons, me donnerez vous un paul si je vous la montre ?
— Très-volontiers.
Sur cette assurance, elle se leva prestement de son escabeau, décrocha de la muraille une clef toute rouillée et me conduisit devant le n^ 1 3=
— Pourquoi, lui dis-je, appelle-t-on celte maison, la maison de Lucrèce?
AlorSj la vieille en ricanant :
— Pourquoi; dit elle, vous appel!e-t-on étranger? iN 'est-ce pas parce que vous êtes étranger?
— Bien; mais qui était cette madame Lucrèce ? Était-ce une dame de Rome ?
— Comment f vous venez à Rome, et vous n'avez pas entendu parler de madame Lucrècel Quand nous serons entrés, je vous conterai son histoire. Mais voici bien une autre diablerie! Je ne sais ce qu'a cette clef, elle ne tourne pas. Essayez vous-même.
En effet, le cadenas et ia :'lef ne s'étaient pas vus depuis longtemps. Pourtant, au moyen de trois jurons et d'autant de grincements de dents, je parvins à faire tourner la clef, mais je déchirai mes gants jaunes et me disloquai
IL YICCOLO DI MADÂMA LUCREZIA 149
la paume de la œain. Nous entrâûies dans un passage obscur qui donnait accès à plusieurs salles basses.
Les plafonds , curieusement lambrissés , étaient couverts de toiles d araignée sous lesquelles on distinguait à peine quelques traces de dorure. A l'odeur de moisi qui s'exhalait de toutes les pièces, il était évident que, depuis longtemps, elles étaient inhabitées. On n'y voyait pas un seul meuble. Quelques lambeaux de vieux cuir pendaient le long des murs salpêtres. D'après les sculptures de quelques consoles et la forme des cheminées, je conclus que la maison datait du xv^ siècle, et il est probable qu'autrefois elle avait été décorée avec quelque élégance. Les fenêtres, à petits carreaux, la plupart brisés, donnaient sur le jardin, où j'aperçus un rosier en fleur, avec quel ques arbres fruitiers et quantité de broccoli.
laO IL YICGOLO DI MADAMA LUCREZIA
Après avoir parcouru toutes les pièces du rez-de-chaussée, je montai à l'étage supérieur, où j'avais vu mon inconnue. La vieille essaya de me retenir, en me disant qu'il n'y avait rien à voir et que l'escalier était fort mauvais. Me voyant entêté, elle me suivit, mais avec une répugnance marquée. Les chambres de cet étage ressemblaient fort aux autres; seulement, elles étaient moins humides; le plancher et les fenêtres étaient aussi en meilleur état. Dans la dernière pièce où j'entrai, il y avait un large fauteuil en cuir noir, qui, chose étrange, n'était pas couvert de poussière. Je m'y assis, et, le trouvant commode pour écouter une histoire, je priai la vieille de me raconter celle de madame Lucrèce; mais, auparavant, pour lui rafraîchir la mémoire, je lui fis présent de quelques pauls. Elle toussa, se moucha et commença de la sorte :
IL VICCOLO DI MADAMA LUGREZIA loi
— Du temps des païens, Alexandre étant empereur, il avait une fille belle comme le jour, qu'on appelait madame Lucrèce. Tenez, la voilà î...
Je me retournai vivement. La vieille me montrait une console sculptée qui soutenait la maîtresse poutre de la salle. C'était une sirène fort grossièrement exécutée.
— Dame, reprit la vieille, elle aimait à s'amuser. Et, comme son père aurait pu y trouver à redire, elle s'était fait bâtir celte maison oia nous sommes.
» Toutes les nuits, elle descendait du Quirinal et venait ici pour se divertir. Elle se mettait à cette fenêtre, et, quand il passait par la rue un beau cavalier comme vous voilà, monsieur, elle l'appelait ; s'il était bien reçu, je vous le laisse à penser. Mais les hommes sont babillards, au moins quelques-uns, et
lo2 IL VICCOLO Dl MADAMA LLCliEZIA
ils auraient pu lui faire du tort en jasant. Aussi y mettait elle bon ordre. Quand elle avait dit adieu au galant, ses estatlers se tenaient dans l'escalier par o\x nous sommes montés. Ils vous le dépêchaient, puis vous l'enterraient dans ces carrés de broccoli. Allez! on y en a trouvé des ossements, dans ce jardin 1
» Ce manége-là dura bien quelque temps. Mais voilà qu'un soir son frère, qui s'appelait Sisto Tarquino, passe sous sa fenêtre. Elle ne le reconnaît pas. Elle l'appelle. Il monte. La nuit tous chats sont gris. Il en fut de celui-là comme des autres. Mais il avait oublié son mouchoir, sur lequel il y avait son nom écrit.
» Elle n'eut pas plus tôt vu la méchanceté qu'ils avaient faite, que le désespoir la prend. Elle défait vite sa jarretière et se pend à cette
solive-là. Eh bien, en voilà un exemple pour la jeunesse':
Pendant que la vieille confondait ainsi tous les temps, mêlant les Tarquins aux Borgias, j'avais les yeux fixés sur le plancher. Je venais d'y découvrir quelques- pé laies de rose encore frais, qui me donnaient fort à penser
— Qui est ce qui cultive ce jardin ? demandai-je à la vieille.
— C'est mon fils, monsieur, le jardinier de M. Yanozzi, celui à qui est le jardin d'à côté, yi. Yanozzi est toujours dans la Matemme; il ne vient guère à Rome. Yoilà pourquoi le jardin n'est pas très-bien entretenu. Mon fils est avec lui. Etjecràins bien qu'ils ne reviennent pas de sitôt, ajouta- t-elie en soupirant.
— Il est donc fort occupé avec M. Yanozzi"^
— Ah t c'est un drôle d'homme qui l'occupe à trop de choses... Je crains qu'il ne se passe
154 IL VICCOLO DI iMADAMA LUCRLZIA de mauvaises affaires... Ah! moa pauvre fils ! Elle fit un pas vers la porte comme pour rompre la conversation.
— Personne n'habite donc ici? repris-je en l'arrêtant.
— Personne au monde.
— Et pourquoi cela ?
Elle haussa les épaules.
— Éjoutez, lai dis-je en lai présentant une piastre, dites-moi la vérité. Il y a une femme qui vient ici.
— Une femme, divin Jésus 1
— Oui, je lai vue hier au soir. Je lui ai parlé.
— Sainte Madone 1 s'écria la vieille en se précipitant vers l'escalier. C'était donc madame Lucrèce? Sortons, sortons, mon bon monsieur 1 On m'avait bien dit qu'elle revenait la nuit, mais je n'ai pas voulu vous le dire,
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pour ne pas faire de tort au propriétaire, parce que je croyais que vous aviez envie de louer.
lime fut impossible de la retenir. Elle avait hâte de quitter la maison, pressée, dit-elle, d'aller porter un cierge à la plus proche église.
Je sortis moi-même et la laissai aller, désespérant d'en apprendre davantage.
On devine bien que je ne contai pas mon histoire au palais Aldobrandi : la marquise était trop prude, don Ottavio trop exclusivement occupé de politique pour être de bon conseil dans une amourette. Mais j'allai trouver mon peintre, qui connaissait tout à Rome, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, et je lui demandai ce qu'il en pensait.
— Je pense, dit-il que vous avez vu le spectre de Lucrèce Borgia. Quel danger vous avez couru! si dangereuse de son vivant, jugez un
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peu ce qu elle doit être maintenant qu'elle est morte! Cela fait trembler.
— Plaisanterie à part, qu'est-ce que ceh peut être?
— C'est à dire que monsieur est athée et phi losophe et ne croit pas aux choses les plus respectables. Fort bien; alors, que dites-vous de cette autre hypothèse ? Supposons que la vieille prête sa maison à des femmes capables d'appeler les gens qui passent dans la rue. On a vu des vieilles assez dépravées pour faire ce métier-là.
— A merveille, dis -je ; mais j'ai donc l'air d'un saint pour que la vieille ne m"ait pas fait d'ofïres de service. Cela m'offense. Et puis, mon cher, rappelez-vous l'ameublement delà maison. Il faudrait avoir le diable au corps pour s'en contenter.
— Alors, c'est un revenant à n'en plus dou-
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ter. Attendez donc! encore une dernière hypothèse. Vous vous serez trompé de maison. Parbleu! j'y pense: près dun jardin? petite porte basse?... Eh bien, c'est ma grande amie la Rosina. Il n'y a pas dix -huit mois qu'elle faisait rornement de cette rue. Il est vrai qu'elle est devenue borgne, mais c'est un détail... Elle a encore un très-beau profil.
Toutes ces explications ne me satisfaisaient point. Le soir venu, je passai lentement devant la maison de Lucrèce. Je ne vis rien. Je repassai, pas davantage. Trois ou quatre soirs de suite, je fis le pied de grue sous ses fenêtres en revenant du palais Aldobrandi, toujours sans succès. Je commençais à oublier l'habitante mystérieuse de la maison n° 13, lorsque, passant vers minuit dans le viccolo, j'entendis distinctement un petit rire de femme derrière le volet de la fenêtre, où la
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donneuse de bouquets m'était apparue. Deux fois j'entendis ce petit rire, et je ne pus me défendre d'une certaine terreur, quand, en même temps, je vis débouchera l'autre extrémité de la rue une troupe de pénitents encapuchonnés, des cierges à la main, qui portaient un mort en terre. Lorsqu'ils furent passés, je m'établis en faction sous la fenêtre, mais alors je n'entendis plus rien. J'essayai de jeter des. cailloux, j'appelai même plus ou moins distinctement; personne ne parut, et une averse qui survint m'obligea de faire retraite.
J'ai honte de dire combien de fois je m'arrêtai devant cette maudite maison sans pouvoir parvenir à résoudre l'énigme qui me tourmentait. Une seule fois je passai dans le viccolo de Madame Lucrezia avec don Oltavio et son inévitable abbé.
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— Voilà, dis-je, la maison de Lucrèce.
Jo le vis changer de couleur.
— Oui, répondit il, une tradition populaire fort incertaine veut que Lucrèce Borgia ait eu ici sa petite maison. Si ces murs pouvaient parler, que d'horreurs ils nous révéleraient! Pourtant, mon ami, quand je compare ce temps avec le nôtre, je me prends à le regretter. Sous Alexandre VI, il y avait encore des Romains. Il n'y en a plus. César Borgia était un monstre, mais un grand homme. Il voulait chasser les barbares de 1 Italie, et peut-être, si son père eût vécu, eùt-il accompli ce grand dessein. Ahl que le ciel nous donne un tyran comme Borgia et qu'il nous délivre de ces despotes humains qui nous abrutissent!
Quand don Oltavio se lançait dans les régions politiques, il était impossible de l'arrêter. >"ous étions à la place du Peuple que son
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panégyrique du despotisme éclairé n'était pas à sa fin. jIaL« nous étions à cent lieues de ma Lucrèce à moi.
Certain ?oir qae j'étais allé fort tard rendre mes devoirs à la marquise, elle me dit que son fils était indisposé et me pria de monter dans sa chambre. Je le trouvai couché sur son lit tout habillé, lisant un journal français que je lui avais envoyé le matin soigneusement caché dans un volume des Pères de TÉglise. Depuis quelque temps, la collection des saints Pères nous servait à ces communications qu'il fallait cacher à l'abbé et à la marquise. Les jours de courrier de France, on m'apportait un in-folio. J'en rendais un autre dans lequel Je glissais un journal, que me prêtait le secrétaire de l'ambassade. Cela donnait une haute idée de ma piété à la marquise et à son directeur, qui parfois voulait me faireparler théologie
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Après avoir causé quelque temps avec don Ottavio, remarquant qu'il était fort agité et que la politique même ne pouvait captiver son attention, je lui recommandai de se déshabiller et je lui dis adieu. Il faisait froid et je n'avais pas de manteau. Don Ottavio me pressa de prendre le sien, je l'acceptai et me fis donner une leçon dans l'art difficile de se draper en vrai Romain.
Emmitouflé jusqu'au nez, je sortis du palais Aldobrandi. A peine avais-je fait quelques pas sur le trottoir de la place Saint-3Iarc, qu'un homme du peuple que j'avais remarqué, assis sur un banc à la porte du palais, s'approcha de moi et me tendit un papier chiffonné.
— Pour l'amour de Dieu, dit-il, lisez ceci.
xVussitôt, il disparut en courant à toutes jambes.
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J'avais pris le papier et je cherchais de la lumière pour le lire. A la lueur dune lampe allumée devant une madone, je vis que c'était un billet écrit au crayon et, comme il semblait, d'une main tremblante. Je déchiffrai avec beaucoup de peine les mots suivants :
« Ne viens pas ce soir, ou nous sommes perdus! On sait tout, excepté ton nom, rien ne pourra nous séparer. Ta Lucrèce. »
— Lucrèce! m'écriai-je, encore Lucrèce!
quelle diable de mystification y a-t-il au fond de tout cela ? « >'e viens pas. » Mais ma belle quel chemin prend on pour aller chez vous? Tout en ruminant sur le compte de ce billet, je prenais machinalement le chemin du viccolo di Madama Lucrezia, et bientôt je me trouvai en face de la maison n'^ 13.
La rue était aussi déserte que de coutume, et le bruit seul de mes pas troublait le silence
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profond qui régnait dans le voisinage. Je m'arrêtai et levai les yeux vers une fenêtre bien connue. Pour le coup, je ne me trompais pas. Le contrevent s'écartait.
Yoilà la fenêtre toute grande ouverte.
Je crus voir une forme humaine qui se détachait èur le fond noir de la chambre.
— Lucrèce, est - ce vous ? dis-je à voix basse. On ne me répondit pas, mais j'entendis un
claquement, dont je ne compris pas d'abord la cause.
— Lucrèce, est-ce vous? repris-je un peu plus haut.
Au même instant, je reçus un coup terrible dans la poitrine, une détonation se fit entendre, et je me trouvai étendu sur le pavé.
Une voix rauqueme cria:
— De la part de la signora Lucrèce !
Et le contrevent se referma sans bruit.
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Je me relevai aussitôt en chancelant, et d'abord je me tâtai, croyant me trouver un grond trou au milieu de l'estomac. Le manteau était troué, mon habit aussi, mais la balle avait été amortie par les plis du drap, et j'en étais quitte pour une forte contusion.
L'idée me yint qu'un second coup pouvait bien ne pas se faire attendre, et je me traînai aussitôt du côté de cette maison inhospitalière, rasant les murs de façon qu'on ne pût me viser.
Je m'éloignais le plus vite que je pouvais, tout haletant encore, lorsqu'un homme que je n'avais pu remarquer derrière moi me prit le bras et me demanda avec intérêt si j'étais blessé.
A la voix, je reconnus don Ottavio. Ce n'était pas le moment de lui faire des questions, quelque surpris que je fusse de le voir seul et
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dans la rue à cette heure de la nuit. En deux mots, je lui dis qu'on venait de me tirer un coup de feu de telle fenêtre et que je n'avais qu'une contusion.
— C'est une méprise ! s'écria-t-il. Mais j'entends venir du monde. Pouvez-vous marcher? Je serais perdu si l'on nous trouvait ensemble. Cependant, je ne vous abandonnerai pas.
Il me prit le bras et m'entraîna rapidement. Nous marchâmes ou plutôt nous courûmes tant que je pus aller; mais bientôt force me fut de m'asseoir sur une borne pour reprendre haleine.
Heureusement, nous nous trouvions alors à peu de distance d'une grande maison où l'on donnait un bal. Il y avait quantité de voitures devant la porte. Don Ottavio alla en chercher une, me fit monter dedans et me reconduisit à mon hôtel. Un grand verre d'eau que je bus
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m'ayant tout à fait remis, je lui racontai en détail tout ce qui m'était arrivé devant cette maison falale, depuis le présent d'une rose jusqu'à celui dune balle de plomb.
Il m'écoutait la tête baissée, à moitié cachée dans une de ses mains. Lorsque je lui montrai le billet que je venais de recevoir, il s'en saisit, le lut avec avidité et s'écria encore :
— C'est une méprise ! une horrible méprise 1
— Vous conviendrez, mon cher, lui dis je, qu'elle est fort désagréable pour moi et pour vous aussi. On manque de me tuer, et 1 on vous fait dix ou douze trous dans votre beau manteau. Tudieul quels jaloux que vos compatriotes 1
Don Oltavio me serrait les mains d'un air désolé, et relisait le billet sans me répondre.
— Tâchez donc, lui dis-je, de me donner quelque explication de toute cette affaire. Le
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diable m'emporte si j'y comprends goutte. Il haussa les épaules.
— Au moins, lui dis je, que dois-je faire? A qui dois-je m'adresser, dans votre sainte ville, pour avoir justice de ce monsieur, qui canarde les passants sans leur demander seulement comment ils se nomment. Je vous avoue que je serai charmé de le faire pendre.
— Gardez-vous en bien! s'écria-t-il. Vous ne connaissez pas ce pays-ci. Ne dites mot à personne de ce qui vous est arrivé. Tous vous exposeriez beaucoup.
— Comment, je m'exposerais? Morbleu! je prétends bien avoir ma revanche. Si j'avais offensé le maroufle, je ne dis pas ; mais, pour avoir ramassé une rose,... en conscience, je ne mérite pas une balle.
— Laissez-moi faire, dit don Ottavio ; peutêtre parviendrai-je à éclaircir ce mystère. Mais,
je VOUS le demande comme une grâce, comme une preuve signalée de votre amitié pour moi, ne parlez de cela à personne au monde. Me le promettez-vous ?
Il avait l'air si triste en me suppliant, que je n'eus pas le courage de résister, et je lui promis tout ce qu'il voulut. Il me remercia avec effusion, et, après m'avoir appliqué luimême une compresse d'eau de Cologne sur la poitrine, il me serra la main et me dit adieu.
— A propos, lui demandai-je comme il ouvrait la porte pour sortir, expliquez-moi donc comment vous vous êtes trouvé là, juste à point pour me venir en aide?
— J'ai entendu le coup de fusil, répondit-il, non sans quelque embarras, et je suis sorti aussitôt, craignant pour vous quelque malheur.
Il me quitta précipitamment, après m'avoir de nouveau recommandé le secret.
Le matin, un chirurgien, envoyé sans doute par don Ottavio, vint me visiter. Il me prescrivit un cataplasme, mais ne me fit aucune question sur la cause qui avait mêlé des violettes au lis de mon teint. On est discret à Rome et je voulus me conformer à l'usage du pays.
Quelques jours se passèrent sans que je pusse causer librement avec don Ottavio. Il était préoccupé, encore plus sombre que de coutume, et, d'ailleurs, il me paraissait chercher à éviter mes questions. Pendant les rares moments que je passai avec lui, il ne dit pas un mot sur les hôtes étranges du viccolo di Madama Lucrezia. L'époque fixée pour la cérémonie de son ordination approchait, et j'attribuai sa mélancolie à sa répugnance pour la profession qu'on l'obligeait d'embrasser.
Pour moi, je me préparais à quitter Rome
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pour aller à Florence. Lorsque j'annonçai mon départ à la marquise Aldobrandi, don Ottavio me pria, sous je ne sais quel prétexte, de monter dans sa chambre.
Là, me prenant les deux mains :
— Mon cher ami, dit-il, si vous ne m'accordez la grâce que je vais vous demander, je me brûlerai certainement la cervelle, car je n'ai pas d'autre moyen de sortir d'embarras. Je suis parfaitement résolu à ne jamais endosser le vilain habit que l'on veut me faire porter. Je veux fuir de ce pays-ci. Ce que j'ai à vous demander, c'est de m'emmener avec vous.
Vous me ferez passer pour votre domestique. Il suffira d'un mot ajouté à votre passe-port pour faciliter ma fuite.
J'essayai d'abord de le détourner de son dessein en lui parlant du chagrin qu'il allait causer à sa mère; mais, le trouvant inébran-
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lable clans sa résolution, je finis par lui promettre de le prendre avec moi, et de faire arranger mon passe-port en conséquence.
— Ce n'est pas tout, dit-il. Mon départ dépend encore du succès d'une entreprise où je suis engagé. Vous voulez partir aprèsdemain. Après -demain, j'aurai réussi peutêtre, et alors, je suis tout à vous.
— Seriez- vous assez fou, lui demandai-je, non sans inquiétude, pour vous être fourré dans quelque conspiration '?
— Non, répondit- il; il s'agit d'intérêts moins graves que le sort de ma patrie, assez graves pourtant pour que du succès de mon entreprise dépende ma vie et mon bonheur. Je ne puis vous en dire davantage maintenant. Dans deux jours, vous saurez tout.
Je commençais à m'habituerau mystère; je me résignai. Il fut convenu que nous parti-
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rions à trois heures du matin et que nous ne nous arrêterions qu'après avoir gagné le territoire toscan.
Persuadé qu'il était inutile de me coucher, devant partir de si bonne heure, j'employai la dernière soirée que je devais passer à Rome à faire des visites dans toutes les maisons où j'avais été reçu. J'allai prendre congé de la marquise, et serrer la main à son fds officiellement et pour la forme. Je sentis qu'elle tremblait dans la mienne. Il me dit tout bas :
— £n cet instant, ma vie se joue à croix ou pile. Vous trouverez en rentrante votre hôtel une lettre de moi. Si à trois heures précises je ne suis pas auprès de vous, ne m'attendez pas.
L'altération de ses traits me frappa; mais je l'attribuai à une émotion bien naturelle de sa part, au moment oia, pour toujours peut-être, il allait se séparer de sa famille.
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Vers une heure à peu près, je regagnai, mon logement. Je voulus repasser encore une lois par le viccolo di Madama Lucrezia. Quelque chose de blanc pendait à la fenêtre où j'avais vu deux apparitions si différentes^. Je m'approchai avec précaution. C'était un3 corde à nœuds. Etait-ce une invitation d'aller prendre congé de la signora? Gela en avait tout Tair, et la tentation était forte. Je n'y cédai point pourtant, me rappelant la promesse faite à don Oltavio, et aussi, il faut bien le dire, la réception désagréable que m'avait attirée, quelques jours auparavant, une témérité beaucoup moins grande.
Je poursuivis mon chemin, mais lentement, désolé de perdre la dernière occasion de pénétrer les mystères de la maison n^^ 13. A chaque pas que je faisais, je tournais la tète, m'at tendant toujours à voir quelque forme
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humaine monter ou descendre le long de la corde. Rien ne paraissait. J'atteignis enfin l'extrémité du viccolo; j'allais entrer dans le Corso.
— Adieu, madame Lucrèce, dis-je en ôtant mon chapeau à la maison que j'apercevais encore. Cherchez, sil vous plaît, quelque autre que moi pour vous venger du jaloux qui vous tient emprisonnée.
Deux heures sonnaient quand je rentrai dans mon hôtel. La voiture était dans la cour, toute chargée. Un des garçons de l'hôtel me remit une lettre. C'était celle de don Ottavio, et, comme elle me parut longue, je pensai qu'il valait mieux la lire dans ma chamhre, et je dis au gaiçon de m'éclairer.
— Monsieur, me dit-il, votre domestique que vous nous aviez annoncé, celui qui doit voyager avec monsieur...-
IL VlCCOLû DI MADAMA LL'CRHZU 175
— Eh bien, est-il venu ?
— >'on, monsieur...
— Il est à la poste ; il viendra avec les chevaux.
— Monsieur, il est venu tout à l'heure une dame qui a demandé à parler au domestique de monsieur. Elle a voulu absolument monter
hez monsieur et m'a chargé de dire au domestique de monsieur, aussitôt qu'il viendrait, que madame Lucrèce était dans votre chambre.
— Dans ma chambre? m'écriai-je en serrant avec force la rampe deTescalier.
— Oui, monsieur. Et il paraît qu'elle part :"iussi, car elle m'a donné un petit paquet ; je l'ai mis sur la vache.
Le cœur me battait fortement. Je ne sais quel mélange de terreur superstitieuse et de curiosité s'était emparé demoi. Je montai Tescaliei: marche à marche. Arrivé au premier
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étage (je deoieurais au second , le garçon qui me précédait fit un faux pas, et la bougie qu'il tenait à la main tomba et s'éteignit. Il me demanda un million d'excuses, et descendit pour la rallumer. Cependant, je montais toujours.
Déjà j'avais la main sur la clef de ma chambre. J'hésitais. Quelle nouvelle vision allait s'offrir à moi ? Plus d'une fois, dans l'obscurité, l'histoire de la nonne sanglante m'était revenue à la mémoire. Étais-je possédé d'un démon comme don Alonso? Il me sembla que le garçon tardait horriblement.
J'ouvris ma porte. Grâce au ciel î il y avait de la lumière dans ma chambre à coucher. Je traversai rapidement le petit salon qui la précédait. Un coup d'œil suffit pour me prouver qu'il n'y avait personne dans ma chambre à coucher. 3Iais aussitôtj'entendis derrière moj
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des pas légers el le frôlement d'une robe. Je crois que mes cheveux se hérissaient sur ma tête. Je me retournai brusquement.
Une femme vêtue de blanc, la tête couverte d'un mantille noire, s'avançait les bras étendus :
— Te voil'a cronc enfin, mon bien-aimé'.s'écria-t-elle en saisissant ma main.
La sienne était froide comme la glace, et ses traits avaient la pâleur de la mort. Je reculai jusqu'au mur.
— Sainte Madone, ce n'est pas lui !... Ah! monsieur, èles-vous l'ami de don Ottavio?
A ce mot, tout fut expliqué. La jeune femme, malgré sa pâleur, n'avait nullement l'air d'un spectre. Elle baissait les yeux, ce que ne font jamais les revenants, et tenait ses deux mains croisées à hauteur de sa ceinture, attitude modeste, qui me fit croire que mon
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ami don Ottavio n'était pas un aussi grand politique que je me l'étais figuré. Bref, il était grand temps d'enlever Lucrèce, et, malheureusement, le rôle de confident était le seul qui me fût destiné dans cette aventure. Un moment après arriva don Ottavio déguisé. Les chevaux vinrent et nous partîmes. Lucrèce n'avait pas de passe-port, mais une femme, et une jolie femme, n'inspire guère de soupçons. Un gendarme cependant fit le difficile. Je lui dis qu'il était un brave, et qu'assurément il avait servi sous h; grand ]Xapoléon. Il en convint. Je lui fis présent d'un portrait de ce grand homme, en or, et je lui dis que mon habitude était de voyager avec une arnica pour me tenir compagnie ; et que, attendu que j'en changeais fort souvent, je croyais inutile de les faire mettre sur mon passe-port.
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— Celle-ci, ajoutai-je, me mène ù la ville prochaine. On m'a dit que j'en trouverais là d'autres qui la vaudraient.
— Vous auriez tort d'en changer, me dit le gendarme en fermant respectueusement la portière.
S'il faut tout vous diro, madame, ce traître de don Ottavio avait fait la connaissance de cette aimable personne, sœur d'un certain Vanozzi, riche cultivateur, mal noté comme un peu libéral et très-contrebandier. Don Ottavio savait bien que, quand même sa famille ne l'eût pas destiné à l'Église, elle n'aurait jamais consenti à lui laisser épouser une fille d'une condition si fort au-dessous de la sienne.
Amour est inventif. L'élève de Tabbé Negroni parvint à établir une correspondance secrète avec sa bien-aimée. Toutes les nuits.
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il s'échappait du paîais Aldobrandi, et, comme il eût été peu sûr d'escalader la maison de Vanozzi, les deux amants se donnaient rendez- vous dans celle de madame Lucrèce, dont la mauvaise réputation les protégeait. Une petite porte cachée par un figuier mettait les deux jardins en communication.
Jeunes et amoureux, Lucrèce et Ottavio no se plaignaient pas de l'insuffisance de leur ameublement, qui se réduisait, je crois l'avoir déjà dit, à un vieux fauteuil de cuir.
Un soir, attendant don Ottavio, Lucrèce me prit pour lui, et me fit le cadeau que j'ai rapporté en son lieu. Il est vrai qu'il y avait quelque ressemblance de taille et de tournure entre don Ottavio et moi, et quelques médisants, qui avaient connu mon père à Rome, prétendaient qu'il y avait des raisons pour cela. Avint que le maudit frère découvrit fin-
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trigue ; mais ses menaces ne purent obliger Lucrèce à révéler le nom de son séducteur. On sait quelle fut sa vengeance et comment je pensai payer pour tous. Il est inutile de vous dire comment les deux amants, chacun de son côté, prirent la clef des champs»
Conclusion. — Nous arrivâmes tous les trois à Florence. Don Ottavio épousa Lucrèce, et partit aussitôt avec elle pour Paris. Mon père lui fit le même accueil que j'avais reçu de la marquise. Il se chargea de négocier sa réconciliation, et il y parvint non sans quelque peine. Le marquis Aldobrandi gagna fort à propos la fièvre des Maremmes, dont il mourut. Ottavio a hérité de son titre et de sa fortune, et je suis le parrain de son premier enfant.
^7 avril 1846.
LA
cha:\ibre bleue
A MADAME DE LA RIIUNli
Un jeune homme se promenait d'un air agile dans le vestibule d'un chemin de fer. Il avait des lunettes bleues, et, quoiqu'il ne fût pas enrhumé, il portait sans cesse son mouchoir à son nez. De la main gauche, il tenait un petit sac noir qui contenait, comme je Tai appris plus tard, une robe de chambre de soie et un pantalon turc.
De temps en temps, il allait à la porte d'en-
Irée, regardait dans la rue, puis il tirait sa montre et consultait le cadran de la gare. Le train ne partait que dans une heure ; mais il y a des gens qui craignent toujours d'être en retard. Ce train n'était pas de ceux que prennent les gens pressés : peu de voitures de première classe. L'heure n'était pas celle qui permet aux agents de change de partir après les affaires terminées, pour dîner dans leur maison de campagne. Lorsque les voyageurs commencèrent à se montrer, un Parisien eût reconnu à leur tournure des fermiers ou de petits marchands de la banlieue. Pourtant, toutes les fois qu'un homme entrait dans la gare, toutes les fois qu'une voiture s'arrêtait à la porte, le cœur du jeune homme aux lunettes bleues se gonflait comme un ballon, ses genoux tremblotaient, son sac était près d'échapper de ses mains et ses lunettes de tom-
ber de son nez, où, pour le dire en passant, elles étaient placées tout de travers.
Ce fut bien pis quand, après une loQguo attente, parut, par une porte de côté, venant précisément du seul point qui ne fût pas l'objet d'une observation continuelle, une femme vêtue de noir, avec un voile épais sur Id visage, et qui tenait à la main un sac de maroquin brun, contenant, comme je l'ai découvert dans la suite une merveilleuse robe de chambre et des mules de satin bleu. La femme elle jeune homme s'avancèrent l'un vers l'autre, regardant à droite et à gauche, jamais devant eux. Ils se joignirent, se touchèrent la main et demeurèrent quelques minutes sans se dire un mot, palpitants, pantelants, en proie à une de ces émotions poignantes pour lesquelles je donnerais, moi, cent ans de la vie d'un philosophe.
Quand ils trouvèrent la force de parler :
— Léon, dit la jeune femme (j'ai oublié de diie qu'elle était jeune et jolie), Léon, quel bonheur! Jamais je ne vous aurais reconnu sous ces lunettes bleues.
— Quel bonheur 1 dit Léon. Jamais je ne vous aurais reconnue sous ce voile noir.
— Quel bonheur 1 reprit-elle. Prenons vite nos places; si le chemin de fer allait partir sans nousl... (Et elle lui serra le bras fortement.) On ne se doute de rien. Je suis en ce moment avec Clara et son mari, en route pour sa maison de campagne, où je dois demain lui faire mes adieux. . . Et, ajouta-t-elle en riant et baissant la tête, il y a une heure qu'elle est partie, et demain,... après avoir passé la dernière soirée avec elle... (De nouveau elle lui serra le bras), demain, dans la matinée, elle me laissera à la station, où je trou-
verai Ursule, que j'ai envoyée devant, chez ma tante... Oh! j'ai tout prévu! Prenons nos billets... Il est impossible qu'on nous devine! Oh! si on nous demande nos noms dans l'auberge? j'ai déjà oublié..,
— Monsieur et madame Duru.
— Oh! non. Pas Duru. 11 y avait à la peRsion un cordonnier qui s'appelait comme cela.
— Alors, Dumont?...
— Daumont.
— A la bonne heure, mais on ne nous demandera rien.
La cloche sonna, la porte de la salle d'attente s'ouvrit, et lajeune femme, toujours soigneusement voilée, s'élança dans une diligence avec son jeune compagnon. Pour la seconde fois, la cloche retentit ; on ferma la portière do leur compartiment.
laO LA CHAMBRE BLEUE
— Nous sommes seulsl s'écrièrent-ils avec joie.
Mais, presque au même moment , un homme d'environ cinquante ans, tout habillé de noir, l'air grave et ennuyé, entra dans la voiture et s'établit dans un coin. La locomotive siffla et le train se mit en marche. Les deux jeunes gens, retirés le plus loin qu'ils avaient pu de leur incommode voisin, commencèrent à se parler bas et en anglais par surcroît de précaution.
— Monsieur, dit l'autre voyageur dans la même langue, et avec un bien plus pur accent britannique, si vous avez des secrets à vous conter, vous ferez bien de ne pas les dire en anglais devant moi. Je suis Anglais. Désolé de vous gêner, mais, dans l'autre compartiment, il y avait un homme seul, et j'ai pour principe de ne jamais voyager avec
un homme seul... Celui-là avait une figure de Jad. Et cela aurait pu le tenter.
Il montra son sac de voyage, qu'il avait jeté devant lui sur un coussin.
— Au reste, si je ne dors pas, je lirai.
En effet, il essaya loyalement de dormir. 11 ouvrit son sac, en tira une casquette commode, la mit sur sa tête, et tint les yeux fermés pendant quelques minutes; puis il les rouvrit avec un geste d'impatience, chercha dans son sac des lunettes, puis un livre grec; enfin, il se mit à lire avec beaucoup d'attention. Pour prendre le livre dans le sac, il fallut déranger maint objet entassé au hasard. Entre autres, il tira des profondeurs du sac une assez grosse liasse de billets de banque d'Angleterre, la déposa sur la banquette en face de lui, et, avant de la replacer dans le sac, il la montra au jeune homme en lui demandant
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s'il trouverait à changer des banknotes à N***,
— Probablement. C'est sur la route d'Angleterre.
N***^ était le lieu où se dirigeaient^les deux jeunes gens. Il y a à Ps*** un petit hôtel assea propret, où l'on ne s'arrête guère que le S5 medi soir. On prétend que les chambres sont bonnes. Le maître et les gens ne sont pas assez éloignés de Paris pour avoir ce vice pro vincial. Le jeune homme, que j'ai déjà appelé Léon, avait été reconnaître cet hôtel quelque temps auparavant, sans lunettes bleues, et, sur le rapport qu'il en avait fait, son amie avait paru éprouver le désir de le visiter.
Elle se trouvait, d'ailleurs, ce jour-là, dans une disposition d'esprit telle, que les murs d'une prison lui eussent semblé pleins de charmes, si elle y eût été enfermée avec Léon.
Cependant, le train allait toujours; l'Anglais
lisait son grec sans tourner la tête vers ses compagnons, qui causaient si bas, que des amants seuls eussent pu s'entendre. Peut-être ne surprendrai-je pas mes lecteurs en leur disant que c'étaient des amants dans toute la force du terme, et, ce qu'il y avait de déplorable, c'est qu ils n'étaient pas mariés, et il y avait des raisons qui s'opposaient à ce qu'ils le fussent.
On arriva à >»***. L'Anglais descendit le premier. Pendant que Léon aidait son amie à sortir de la diligence sans montrer ses jambes, un homme s'élança sur la plate-forme du compartiment voisin. Il était pâle, jaune même, les yeux creux et injectés de sang, la barbe mal faite, signe auquel on reconnaît souvent les grands criminels. Son costume était propre mais usé jusqu'à la corde. Sa redingote, jadis noire, maintenant grise au dos
et aux coudes, était boutonnée jusqu'au menton, probablement pour cacher un gilet encore râpé. Il s'avança vers l'Anglais, et, d'un ton très-humble :
— Unclel... lui dit-il.
— Leave me alone you wretch! s'écria l'Anglais, dont l'œil gris s'alluma d'un éclat de colère.
Et il fit un pas pour sortir de la station.
— Don't drive me to despair, reprit l'autre avec un accent à la fois lamentable et presque menaçant.
— Veuillez être assez bon pour garder mon sac un instant, dit le vieil Anglais, en jetant son sac de voyage aux pieds de Léon.
Aussitôt il prit le bras de l'homme qui lavait accosté, le mena ou plutôt le poussa dans un coin, oià il espérait n'être pas entendu, et, là, il lui parla un moment d'un ton fort rude,
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comme il semblait. Pais il lira de sa poche quelques papiers, les froissa et les mit dans la main de l'homme qui l'avait appelé son oncle. Ce dernier prit les papiers sans remercier et presque aussitôt s'éloigna et disparut.
Il n'y a qu'un hôtel à >'***, il ne faut donc pas s'étonner si, au bout de quelques minutes, tous les personnages de cette véridique histoire s'y retrouvèrent. En France, tout voyageur qui a le bonheur d'avoir une femme bien mise à son bras est sûr d'obtenir la meilleure chambre dans tous les hôtels ; aussi est-il établi que nous sommes la nation la plus polie de l'Europe.
Si la chambre qu'on donna à Léon était la meilleure, il serait téméraire d'en conclure qu'elle était excellente. Il y avait un grand lit de noyer, avec des rideaux de perse
OÙ l'on voyait imprimée en violet l'histoire magique de Pyrame et de Thisbé. Les murs étaient couverts d'un papier peint représen. tant une vue de Naples avec beaucoup de personnages; malheureusement, des voyageurs désœuvrés ei indiscrets avaient ajouté des moutaches et des pipes à toutes les figures mâles et femelles; et bien des sottises en prose et en vers écrites à la mine de plomb se lisaient sur le ciel et sur la mer. Sur ce fond pendaient plusieurs gravures : Louis- Philippe prêtant serment à la Charte de 1830, la Première Entrevue de Julie et de Saint- Preux; r Attente du bonheur et les Regr^ets, d'après M. Dubuffe. Cette chambre s'appelait la chambre bleue, parce que les deux fauteuils à droite et à gauche de la cheminée étaient en velours d'Utrechtdc cette couleur; mais, depuis bien des années, ils étaient cachés sous
des chemises de percaline grise à galons amaranthe.
Tandis que les servantes de l'hôtel s'empressaient autour de la nouvelle arrivée et lui faisaient leurs offres de service, Léon, qui n'était pas dépourvu de bon sens quoique amoureux, allait à la cuisine commander le dîner. Il lui fallut employer toute sa rhétorique et quelques moyens de corruption pour obtenir la promesse d'un dîner à part ; mais son horreur fut grande lorsqu'il apprit que, dans la principale salle à manger, c'est-à-dire à côté de sa chambre, MM. les officiers du 3^ hussards, qui allaient relever MM. les officiers du 3'- chasseurs à >'***, devaient se réunir à ces derniers, le jour même, dans un dîner d'adieu où régnerait une grande cordialité. L'hôte jura ses grands dieux qu'à pirl la gaieté naturelle à tous les militaires français, MM. les
hussards et MM. les chasseurs étaient connus dans touto la ville pour leur douceur et leur sagesse, et aue leur voisinage n'aurait pas le moindre inconvénient pour madame, l'usage de 3IM. les officiers étant de se lever de table dès avant minuit.
Comme Léon regagnait la chambre bleue, sur cette assurance qui ne le troublait pas médiocrement, il s'aperçut que son Anglais occupait la chambre à côté de la sienne. La porte était ouverte. L'Anglais, assis devant une table sur laquelle étaient un verre et une bouteille, regardait le plafond avec une attention profonde, comme s'il comptait les mouches qui s'y promenaient.
— Qu'importe le voisinage! se dit Léon. L'Anglais sera bientôt ivre, et les jiussards s'en iront avant minuit.
En entrant dans la chambre bleue, son pre-
mier soin fut de s'assurer que les portes de communication étaient bien fermées et qu'elles avaient des verrous. Du côté de l'Anglais il y avait double porte ; les murs étaient épais. Du côté des hussards, la paroi était plus mince, mais la 'porte avait serrure et verrou. Après tout, c'était contre la curiosité une barrière bien plus efficace que les stores d'une voiture, et combien de gens se croient isolés du monde dans un fiacre !
Assurément, l'imagination la plus riche ne peut se représenter de félicité plus complète que celle de deux jeunes amants qui, après une longue attente, se trouvent seuls, loin des jaloux et des curieux, en mesure de se conter à loisir leurs souffrances passées et de savourer les délices d'une parfaite réunion. Mais le diable trouve toujours le moyen de verser sa goutte d'absinthe dans la coupe du bonheur.
Johnson a écrit, mais non le premier, et il lavait pris à un Grec, que nul homme ne peut se dire: << Aujourd'huije seraiheureux. »Cette vérité reconnue, à une époque très-reculée, par les plus grands philosophes est encore ignorée par un certain nombre de mortels et singulièrement par la plupart des amoureux.
Tout en faisant un assez médiocre dîner, dans la chambre bleue, de quelques plats dérobés au banquet des chasseurs et des hussards, Léon et son amie eurent beaucoup à souffiir de la conversation à laquelle se livraient ces messieurs dans la salle voisine. On y tenait des propos étrangers à la stratégie et à la tactique, et que je me garderai bien de rapporter.
C'était une suite d'histoires saugrenues, presque toutes fort gaillardes, accompagnées
de /ires éclatants, auxquels il était parfois assez difficile à nos amants de ne pas prendre part. L'amie de Léon n'était pas une prude; mais il y a des choses qu'on n'aime pas à entendre, même en tète-à-tète avec l'homme qu'on aime. La situation devenait de plus en plus embarrassante, et, comme on allait apporter le dessert de MM. les officiers, Léon crut devoir descendre à la cuisine pour prier l'hôte de représenter à ces messieurs qu'il y avait une femme souffrante dans la chambre à côté d'eux, et qu'on attendait de leur politesse qu'ils voudraient bien faire un peu moins de bruit.
Le maître d'hôtel, comme il arrive dans les dîners de corps, était tout ahuri et ne savait à qui répondre. Au moment où Léon lui donnait son message pour les officiers., un garçon lui demandait du vin du Champagne pour les
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hussards, une servante du vin de Porto pour l'Anglais.
— J'ai dit qu'il n'y en avait pas, ajoutât-elle.
— Tu es une sotte. Il y a tous les vins chez moi. Je vais lui en trouver, du porto 1 Apportemoi la bouteille de ratafia, une bouteille à quinze et un carafon d'eau-de-vie.
Après avoir fabriqué du porto en un tour de main, l'hôte entra dans la grande salle et fit la commission que Léon venait de lui donner. Elle excita tout d'abord une tempête furieuse.
Puis une voix de basse qui dominait toutes les autres, demanda quelle espèce de femme était leur voisine. Il se fit une sorte de silence. L'hôte répondit :
— - Ma foi! messieurs, je ne sais trop que vous dire. Elle est bien gentille et bien timide, Marie-Jeanne dit qu'elle a une alliance au