LES
SORCIERES ESPAGNOLES
Les antiquités, surtout les antiquités romaines, me touchent peu. Je ne sais comment je me suis laissé persuader d'aller à Murviedro voir ce qui reste de Sagonte. J"y ai gagné beaucoup de fatigue, j'ai fait de mauvais dîners, et je n'ai rien vu du tout. En voyage, on est sans cesse tourmenté par la crainte de ne pouvoir répondre oui à cette inévitable question qui vous attend au retour : << Vous avez vu sans doute...? » Pourquoi serais-je forcé de voir ce que les autres
ont VU *? Je ne voyage pas dans un but déterminé; je ne suis pas antiquaire. Mes nerfs sont end jrcis aux émotions sentimentales, et je ne sais si je me rappelle avec plus de plaisir le vieux cyprès des Zegris au Généralife que les grenades et l'excellent raisin sans pépins que j'ai mangés sous cet arbre vénérable.
Mon excursion à Murviedro ne m'a point ennuyé pourtant. J'ai loué un cheval et un paysan valencien pour m'accompagner àpied. Je l'ai trouvé (le Yalencien) grand bavard, passablement fripon, mais, en somme, bon compagnon et assez amusant. Il dépensait prodigieusement d'éloquence et de diplomatie pour me tirer un réal de plus que le prix convenu entre nous pour la location du cheval; et, en même temps, il soutenait mes intérêts dans les auberges avec tant de vivacité et de
LES SOUCIÈRES ESPAGNOLES o^^
chaleur, qu'on eût dit qu'il payait la carte de ses propres deniers. Le compte qu'il me présentait tous les matins offrait une terrible suite d'items pour raccommodages de courroies, clous remis, vin pour frotter le cheval, et qu'il buvait sans doute ; et avec tout cela jamais je n'ai payé moins cher. Il avait l'art de me faire acheter partout où nous passions je ne sais combien de bagatelles inutiles, surtout des couteaux du pays. Il m'apprenait comment on doit mettre le pouce sur la lame pour éventrer convenablement son homme sans se couper les doigts. Puis ces diables de couteaux me paraissaient bien lourds. Ils s'entrechoquaient dans mes poches, battaient sur mes jambes, bref, me gênaient tellement que, pour m'en débarrasser, je n'avais d'autre ressource que d'en faire cadeau à Yicente. Son refrain était :
— Comme les amis de Votre Seigneurie seront contents quand ils verront toutes les belles choses qu'elle leur apportera d'Espagne 1
Je n'oublierai jamais un sac de glands doux que Ma Seigneurie acheta pour rapporter à ses amis, et qu'elle mangea tout entier, avec laide de son guide fidèle, avant même d'être arrivée à Murviedro.
Vicente, quoiqu'il eût couru le monde, car il avait vendu de l'orgeat à Madrid, avait sa bonne part des superstitions de ses compatriotes. Il était fort dévot, et, pendant trois jours que nous passâmes ensemble, j'eus l'occasion de voir quelle drôle de religion était la sienne. Le bon Dieu ne l'inquiétait guère, et il n'en parlait jamais qu'avec indifférence. Mais les saints et surtout la Vierge avaient tous ses hommages. Il me faisait penser à ces
vieux solliciteurs consommés dans le métier, et dont la maxime est qu'il vaut mieux avoii des amis dans les bureaux que la protection du ministre lui-même.
Pour comprendre sa dévotion à la bonne Vierge, il faut savoir qu'en Espagne il y a Vierge et Vierge. Chaque ville a la sienne et se moque de celle des voisins. La Vierge de Peniscola, petite ville qui avait donné naissance à l'honorable Vicente, valait mieux, selon lui, que toutes les autres ensemble.
— Mais, lui dis-je un jour, il y a donc plusieurs Vierges?
— Sans doute ; chaque province en a une.
— Et dans le ciel, combien y en a-t-il ? La question l'embarrassa évidemment ,
mais son catéchisme vint à son aide.
— Il n'y en a qu'une, répondit-il avec
l'hésitation d'un homme qui répète une phrase qu'il ne comprend pas.
— Eh bien, poursuivis-je, si vous vous cassiez une jambe, à quelle Vierge vous adresseriez-vous ? A celle du ciel ou à une autre?
— A la très-sainte Vierge Notre-Dame de Peniscola, apparemment {por siipuesto).
— Mais pourquoi pas à celle du Pilier, à Saragosse, qui fait tant de miracles ?
— Bah ! elle est bonne pour des Aragonaisf
Je voulus le prendre par son côté faible, le patriotisme provincial.
— Si la Vierge de Peniscola, lui dis-je, est plus puissante que celle du Pilier, cela prouverait que les Valenciens sont de plus grands ^,oquins que les Aragonais, puisqu'il leur faut une patronne si bien en cour pour que leurs péchés soient remis.
— Ah! monsieur, les Aragonais ne sont pas meilleurs que d'autres ; seulement, nous autres Valenciens, nous connaissons le pouvoir de Notre-Dame de Peniscola, et nous nous y lions trop quelquefois.
— Vicente, dites-moi : ne croyez-vous pas que Notre-Dame de Peniscola parle valencien au bon Dieu quand elle prie Sa Majesté de ne pas vous damner pour vos méfaits ?
— Valencien? Non, monsieur, répliqua vivement Vicente. Votre Seigneurie sait bien quelle langue parle la Vierge.
— >'on, en vérité.
• — Mais latin, apparemment.
... Les montagnes peu élevées du royaume de Valence sont couronnées souvent de châteaux en ruine. Je m'avisai un jour, passant auprès d'une de ces masures, de demander à Vicente s'il y avait là des revenants. Il se mit
à sourire, et me répondit qu'il n'y en avait pas dans le pays; puis il ajouta, en cligaant l'œil de l'air d'un homme qui riposte à une plaisanterie :
— Votre Seigneurie sans doute en a vu dans son pays ?
En espagnol, il n'y a pas de mot qui traduise exactement celui de revenant. Duende, que vous trouvez dans le dictionnaire, correspond plutôt à notre mot de lutin, et s'applique, comme en français, à un enfant espiègle. Duendecito (petit duende] se dirait très-bien d'un jeune homme qui se cache derrière un rideau dans la chambre d'une jeune fille pour lui faire peur, ou à toute autre intention. Mais, quant à ces grands spectres pâles, drapés d'un linceul et traînant des chaînes, on n'en voit point en Espagne et l'on n'en parle pas. Il y a encore des Maures enchantés dont
on conte des tours aux environs de Grenade ; mais ce sont, en général, de bons revenants, paraissant d'ordinaire au grand jour pour demander bien humblement le baptême, qu'ils n'ont point eu le loisir de se faire administrer de leur vivant. Si on leur accorde cette grâce, ils vous montrent pour la peine un beau trésor. Ajoutez à cela une espèce de loup-garou tout velu que l'on nomme el velludo, lequel est peint dans l'Alhambra, et un certain cheval sans tête ^ qui, ce nonobstant, galope fort vite au milieu des pierres qui encombrent le ravin entre l'Alhambra et le Généralife, — vous aurez une liste à peu près complète de tous les fantômes dont on effraye ou dont on amuse les enfants.
Heureusement, l'on croit encore aux sorciers, et surtout aux sorcières.