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gée, je vis son cheval se cabrer tout à coup, et lui, tirant les rênes à deux mains. Sans me demander pourquoi il faisait ce mouvement singulier, j'arrivai sur lui comme un boulet, je lui plantai ma latte au beau milieu du dos en même temps que le sabot de ma jument frappait sa cuisse gauche. Homme et cheval disparurent; ma jument et moi, nous tombâmes après eux.
Sans nous en être aperçus, nous étions arrivés au bord d'un précipice et nous étions lancés... Pendant que j'étais encore en l'air, — la pensée va vite ! — je me dis que le corps de l'Arabe amortirait ma chute Je vis distinctement sous moi un bournous blanc avec une grande tache rouge : c'est là que je tombai à pile ou face.
Le saut ne fut pas si terrible que je l'avais cru , grâce à la hauteur de l'eau ; j'en eus par-
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dessus les oreilles, je barbotai un instant tout étourdi, et je ne sais trop comment je me trouvai debout au milieu de grands roseaux au bord de la rivière.
Ce qu'étaient devenus Sidi-Lala et les chevaux, je n'en sais rien. J'étais trempé, grelottant, dans la boue, entre deux murs de rochers. Je fis quelques pas, espérant trouver un endroit où les escarpements seraient moins roides ; plus j'avançais, plus ils me semblaient abrupts et inaccessibles.
Tout à coup, j'entendis au-dessus de ma tête des pas de chevaux et le cliquetis des fourreaux de sabre heurtant contre les étriers et les éperons. Évidemment, c'était notre escadron. Je voulus crier, mais pas un son ne sortit de ma gorge ; sans doute, dans ma chute, je m'étais brisé la poitrine.
Figurez-vous ma situation ! J'entendais les
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voix de nos gens, je les reconnaissais, et je ne pouvais les appeler à mon aide. Le vieux Wagner disait :
— S'il m'avait laissé faire, il aurait vécu pour être colonel.
Bientôt le bruit diminua, s'affaiblit, je n'entendis plus rien.
Au-dessus de ma tête pendait une grosse racine, et j'espérais, en la saisissant, me guinder sur la berge. D'un effort désespéré, je m'élançai , et. . . sss ! . . . la racine se tord et m'échappe avec un sifflement affreux... C'était un énorme serpent...
Je retombai dans l'eau ; le serpent, glissant entre mes jambes, se jeta dans la rivière, où il me sembla qu'il laissait comme une traînée de feu...
Une minute après, j'avais retrouvé mon sang-froid, et cette lumière tremblotant sur
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Teau n'avait pas disparu. C'était, comme je m'en aperçus, le reflet d'une torche. A une vingtaine de pas de moi, une femme emplissait d'une main une cruche à la rivière, et de l'autre tenait un morceau de bois résineux qui flambait. Elle ne se doutait pas de ma présence. Elle posa tranquillement sa cruche sur sa tête, et, sa torche à la main, disparut dans les roseaux. Je la suivis et me trouvai à l'entrée d'une caverne.
La femme s'avançait fort tranquillement et montait une pente assez rapide, une espèce d'escalier taillé contre la paroi d'une salle immense. A la lueur de la torche, je voyais le sol de cette salle, qui ne dépassait guère le niveau de la rivière, mais j'e ne pouvais découvrir quelle en était l'étendue. Sans trop savoir ce que je faisais, je m'engageai sur la rampe après la femme qui portait la torche et
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je la suivis à distance. De temps en temps, s:\ lumière disparaissait derrière quelque anfractuosité de rocher, et je la retrouvais bientôt.
Je crus apercevoir encore l'ouverture sombre de grandes galeries en communication avec la salle principale. On eût dit une ville souterraine avec ses rues et ses carrefours. Je m'arrêtai, jugeant qu'il était dangereux de m'aventurer seul dans cet immense labyrinthe.
Tout à coup, une des galeries au-dessous de moi s'illumina d'une vive clarté. Je vis un grand nombre de flambeaux qui semblaient sortir des flancs du rocher pour former comme une grande procession. En même temps s'élevait un chant monotone qui rappelait la psalmodie des Arabes récitant leurs prières.
Bientôt je distinguai une grande multitudû
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qui s'avançait avec lenteur. En tête marchait un homme noir, presque nu, la tête couverte d'une énorme masse de cheveux hérissés. Sa bnrbe blanche tombant sur sa poitrine tranchait sur la couleur brune de sa poitrine tailladée de tatouages bleuâtres. Je reconnus aussitôt mon sorcier de la veille, et, bientôt aprèsy je retrouvai auprès de lui la petite fille qui avait joué le rôle d'Eurydice, avec ses beaux yeux, ses pantalons de soie et son mouchoir brodé sur la tête.
Des femmes, des enfants, des hommes de tout âge les suivaient, tous avec des torches, tous avec des costumes bizarres à couleurs vives, des robes traînantes, de hauts bonnets, quelques-uns en métal, qui reflétaient de tous côtés la lumière des flambeaux.
Le vieux sorcier s'arrêta juste au-dessous de moi, et toute la procession avec lui. Il se
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fit un grand silence. Je me trouvais à une vingtaine de pieds au-dessus de lui, protégé par de grosses pierres derrière lesquelles j'espérais tout voir sans être aperçu. Aux pieds du vieillard, j'aperçus une large dalle à peu près ronde, ayant au centre un anneau de fer.
Il prononça quelques mots dans une langue à moi inconnue, qui, je crois en être sûr, n'était ni de l'arabe ni du kabyle. Une corde avec des poulies, suspendue je ne sais où, tomba à ses pieds ; quelques-uns des assistants l'engagèrent dans l'anneau, et, à un signal, vingt bras vigoureux faisant effort à la fois, la pierre, qui semblait très-lourde, se souleva, et on la rangea de côté.
J'aperçus alors comme l'ouverture d'un puits, dont l'eau était à moins d'un mètre du bord. L'eau, ai-je dit? je ne sais quel
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affreux liquide c'était, recouvert d'une pellicule irisée, interrompue et brisée par places, et laissant voir une boue noire et hideuse.
Debout, près de la margelle du puits, le 'sorcier tenait la main gauche sur la tête de la petite fille, de la droite il faisait des gestes étranges pendant qu'il prononçait une espèce d'incantation au milieu du recueillement général.
De temps en temps, il élevait la voix comme s'il appelait quelqu'un : « Djoumâne ! Djoumâne! >> criait-il; mais personne ne venait. Cependant, il roulait les yeux, grinçait des dents, et faisait entendre des cris rauques qui ne semblaient pas sortir d'une poitrine humaine. Les mômeries de ce vieux coquin m'agaçaient et me transportaient d'indignation ; j'étais tenté de lui jeter sur la tête une des pierres que j'avais sous la main. Pour la
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trentième fois peut-être, il venait de hurler
ce nom de Djoumâne, quand je vis trembler
la pellicule irisée du puits, et à ce signe touto
la foule se rejeta en arrière ; le vieillard et
la petite fille demeurèrent seuls au bord du
trou.
Soudain un gros bouillon de boue bleuâtre s'éleva du puits, et de cette boue sortit la tète énorme d'un serpent, d'un gris livide, avec des yeux phosphorescents...
Involontairement, je fis un haut-le- corps en arrière ; j'entendis un petit cri et le bruit d'un corps pesant qui tombait dans l'eau...
Quand je reportai la vue en bas, un dixième de seconde après peut-être, j'aperçus le sorcier seul au bord du puits, dont l'eau bouillonnait encore. Au milieu des fragments de la pellicule irisée flottait le mouchoir qui couvrait les cheveux de la petite fille...
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Déjà la pierre était en mouvement et retombait sur l'ouverture de l'horrible gouffre. Alors, tous les flambeaux s'éteignirent à la fois, et je restai dans les ténèbres au milieu d'un silence si profond, que j'entendais distinctement les battements de mon cœur...
Dès que je fus un peu remis de cette horrible scène, je voulus sortir de la caverne. jurant que, si je parvenais à rejoindre mes camarades, je reviendrais exterminer les abominables hôtes de ces lieux, hommes et serpents.
Il s'agissait de trouver son chemin ; j'avais fait, à ce que je croyais, une centaine de pas dans l'intérieur de la caverne, ayant le mur de rocher à ma droite.
Je fis demi-tour, mais je n'aperçus aucune lumière qui indiquât l'ouverture du souterrain ; mais il ne s'étendait pas en ligne
toi DJOUMANE
droite, et, d'ailleurs, j'avais toujours monté depuis le bord de la rivière ; de ma main gauche je tâtais le rocher, de la droite je tenais mon sabre et je sondais le terrain, avançant le'ntement et avec précaution. Pendant un quart d'heure, vingt minutes..., une demiheure peut-être, je marchai sans trouver rentrée.
L'inquiétude me prit. Me serais-je engagé, sans m'en apercevoir, dans quelque galerie latérale, au lieu de revenir par le chemin que j'avais suivi d'abord?...
J'avançais toujours, tâtant le rocher, lorsqu'au lieu du froid de la pierre, je sentis une tapisserie, qui, cédant sous ma main, laissa échapper un rayon de lumière. Redoublant de précaution, j'écartai sans bruit la tapisserie et me trouvai dans un petit couloir qui donnait dans une chambre fort éclairée dont ia
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porte était ouverte. Je vis que cette chambre était tendue d'une étoffe à fleurs de soie ei d'or. Je distinguai un tapis de Turquie, un bout de divan en velours. Sur le tapis.il y avait un narguileh d'argent et des cassolettes. Bref, un appartement somptueusement meublé dans le goût arabe.
Je m'approchai à pas de loup jusqu'à la porte. Une jeune femme était accroupie sur ce divan, près duquel était posée une petite table basse en marqueterie, supportant un grand plateau de vermeil chargé de tasses, do flacons et de bouquets de fleurs.
En entran', dans ce boudoir souterrain, on se sentait enivré de je ne sais quel parfum délicieux.
Tout respirait la volupté dans ce réduit; partout je voyais briller de l'or, de riches étoffes, des fleurs rares et des couleurs variées. D'a-
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bord, ia jeune femme ne m'aperçut pas ; elle penchait la tête et d'un air pensif roulait entre ses doigts les grains d'ambre jaune d'un long chapelet. C'était une vraie beauté. Ses traits ressemblaient à ceux de la malheureuse enfant que je venais de voir, mais plus formés, plus réguliers, plus voluptueux. Noire comme l'aile d'un corbeau, sa chevelure,
Longue comme un manleau de roi,
s'étalait sur ses épaules, sur le divan et jusque sur le tapis à ses pieds. Une chemise de soie transparente, à larges raies, laissait deviner des bras et une gorge admirables. Une veste de velours soutachée d'or serrait sa taille, et de ses pantalons courts en satin bleu sortait un pied merveilleusement petit, auquel était suspendue une babouche dorée qu'elle faisait danser d'un mouvement capricieux et plein de grâce.
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Mes bottes craquèrent, elle releva la tête et m'aperçut.
Sans se déranger, sans montrer la moindre surprise de voir entrer chez elle un étranger le sabre à la main, elle frappa dans ses mains avec joie et me fit signe d'approcher. Je la saluai en portant la main à mon cœur et à ma tête, pour lui montrer que j'étais au fait de l'étiquette musulmane. Elle me sourit, et de ses deux mains écarta ses cheveux, qui couvraient le divan ; c'était me dire de prendre place à côté d'elle. Je crus que tous les parfums de l'Arabie sortaient de ces beaux cheveux.
D'un air modeste, je m'assis à l'extrémité du divan en me promettant bien de me rapprocher tout à l'heure. Elle prit une tasse sur le plateau, et, la tenant par la soucoupe en filigrane, elle y versa une mousse de café, et,
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après l'avoir effleurée de ses lèvres, elle me la présenta :
— Ahl Roumi, Roumi!... dit-elle. — Estce que nous ne tuons pas le ver, mon lieii" tenant?...
A ces mots, j'ouvris les yeux comme des portes cochères. Cette jeune femme avait des moustaches énormes, c'était le vrai portrait du maréchal des logis Wagner... ^n efl'et, Wagner était debout devant moi et me présentait une tasse de café, tandis que, couché sur le cou de mon cheval, je le regardais tout ébaubi.
— Il paraît que nous avons pioncé tout de même, mon lieutenant. Nous voilà au gué et le café est bouillant.
LE
-=-54Et^tB-¥iT DE POUCHKIN]
e Nous fîmes feu l'un sur l'autre, »
BARIATYNSKI.
« J'ai juré de le tuer selon le code
du duel, et j'ai encore mon coup à
tirer. »
{Un soir au bivac.)
Nous étions en cantonnement dans le village de *^*. On sait ce qu'est la vie d'un officier dans la ligne : le matin, l'exercice, le manège ; puis le dîner chez le commandant du régiment ou bien au restaurant juif; le soir, le punch et les cartes. A *'"', il n'y avait
pas une maison qui reç.ùt, pas une demoiselle à marier. Nous passions notre temps les uns chez les autres, et, dans nos réunions, on ne voyait que nos uniformes.
Il y avait pourtant dans notre petite société un homme qui n'était pas militaire. On pouvait lui donner environ trente cinq ans ; aussi nous le regardions comme un vieillard. Parmi nous, son expérience lui donnait une importance considérable; en outre, sa taciturnilé, son caractère altier et difficile, son ton sarcastique faisaient une grande impression sur nous autres jeunes gens. Je ne sais quel mystère semblait entourer sa destinée. Il paraissait être Russe, mais il avait un nom étranger. Autrefois, il avait servi dans un régiment de hussards et même y avait fait figuie ; tout à coup, donnant sa démission, on ne savait pour quel motif, il s'était établi dans un pau-
vre village où il vivait très-mal tout en faisant grande dépense. Il sortait toujours à pied avec une vieille redingote noire, et cependant tenait table ouverte pour tous les officiers de notre régimen'i. A la vérité, son dîner ne se composait que de deux ou trois plats apprêtés par un soldat réformé, mais le Champagne y cou lait par torrents. Personne ne savait sa fortune, sa condition, et personne n'osait le questionner à cet égard. On trouvait chez lui des livres, — des livres militaires surtout, — et aussi des romans. Il les donnait volontiers à lire et ne les redemandait jamais ; par contre, il ne rendait jamais ceux qu'on lui avait prêtés. Sa grande occupation était de tirer le pistolet ; les murs de sa chambre, criblés de balles, ressemblaient à des rayons de miel. Une riche collection de pistolets, voilà
le seul luxe de la misérable baraque qu'il halo.
bitait. L'adresse qu'il avait acquise était incroyable, et, s'il avait parié d'abattre le pompon d'une casquette, personne dans notre régiment n'eût fait difficulté de mettre la casquette sur sa tête. Quelquefois, la conversation roulait parmi nous sur les duels. Silvio (c'est ainsi que je l'appellerai) n'y prenait jamais part. Lui demandait-on s'il s'était battu, il répondait sèchement que oui, mais pas le moindre détail, et il était évident que de semblables questions ne lui plaisaient point. Nous supposions que quelque victime de sa terrible adresse avait laissé un poids sur sa conscience. D'ailleurs, personne d'entre nous ne se fût jamais avisé de soupçonner en lui quelque chose de semblable à de la faiblesse. Il y a des gens dont l'extérieur seul éloigne de pareilles idées. Une occasion imprévue nous surprit tous étrangement.
Un jour, une dizaine de nos officiers dînaient chez Silvio. On but comme de coutume, c'est-à-dire énormément. Le dîner fini, nous priâmes le maître de la maison de nous faire une banque de pharaon. Après s'y être longtemps refusé, car il ne jouait presque jamais, il fit apporter des cartes, mit devant lui sur la table une cinquantaine de ducats et s'assit pour tailler. On fit cercle autour de lui et le jeu commença. Lorsqu'il jouait, Silvio avait 1 habitude d'observer le silence le plus absolu; jamais de réclamations, jamais d'explications. Si un ponte faisait une erreur, il lui payait juste ce qui lui revenait, ou bien marquait à son propre compte ce qu'il avait gagné. jSous savions tout cela, et nous le laissions fa'ire son petit ménage à sa guise ; mais il y avait avec nous un officier nouvellement arrivé au corps, qui, par distraction, fil
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un faux paroli. Silvio prit la craie et fît sou compte à son ordinaire. L'offîcier, persuadé qu'il se trompait, se mit à réclamer. Silvio, toujours muet, continua de tailler. L'offîcier, perdant patience, prit la brosse et effaça ce qui lui semblait marqué à tort. Silvio prit la craie et le marqua de nouveau. Sur quoi, l'offîcier, échauffé parle vin, par le jeu et par les rires de ses camarades, se crut gravement offensé, et, saisissant, de fureur, un chandelier de cuivre, le jeta à la tête de Silvio, qui, par un mouvement rapide, eut le bonheur d'éviter le coup. Grand tapage! Silvio se leva, pâle de fureur et les yeux étincelants :
— Mon cher monsieur, dit-il, veuillez sortir, et remerciez Dieu que cela se soit passé chez moi.
Personne d'entre nous ne douta des suites de l'affaird, 3t déjà nous regardions notre
ïiouveau camarade comme un homme mort.
L'officier sortit en disant qu'il était prêt à rendre raison à M. le banquier, aussitôt qu'il lui conviendrait. Le pharaon continua encore quelques minutes, mais on s'aperçut que le maître de la maison n'était plus au jeu; nous nous éloignâmes l'un après l'autre, et nous regagnâmes nos quartiers en causant de la vacance qui allait arriver.
Le lendemain, au manège, nous demandions si le pauvre lieutenant était mort ou vivant, quand nous le vîmes paraître en personne. Oa le questionna. Il répondit qu'il n'avaît pas eu de nouvelles de Silvio. Cela nous surprit. Nous allâmes voir Silvio, et nous le trouvâmes dans sa cour, faisant passer balle sur balle dans un es cloué sur la porte. Il nous reçut à son ordinaire, et sans dire un mot de la scène de la veille. Trois jours se
passèrent et le lieutenant vivait toujours. ?îousnous disions, tout ébahis : <.< Est-ce que Silvio ne se battra pas ? » Silvio ne se battit pas. Il se contenta d'une explication très-légère et tout fut dit.
Cette longanimité lui fit beaucoup de tort parmi nos jeunes gens. Le manque de hardiesse est ce que la jeunesse pardonne le moins, et, pour elle, le courage est le premier de tous les mérites, l'excuse de tous les défauts. Pourtant, petit à petit tout fuC oublié, et Silvio reprit parmi nous son ancienne influence.
Seul, je ne pus me rapprocher de lui. Grâce à mon imagination romanesque, je métais attaché plus que personne à cet homme dont la vie était une énigme, et j'en avais fait le héros d'un drame mystérieux. Il m'aimait ; du moins, avec moi seul, quittant son ton tran-
chant et son langage caustique, il causait de différents sujets avec abandon et quelquefois avec une grâce extraordinaire. Depuis cette malheureuse soirée, la pensée que son honneur était souillé d'une tache, et que volontairement il ne l'avait pas essuyée, me tourmentait sans cesse et m'empêchait d'être à mon aise avec lui comme autrefois. Je me faisais conscience de le regarder. Silvio avait trop d'esprit et de pénétration pour ne pas s'en apercevoir et deviner la cause de ma conduite. Il m'en sembla peiné. Deux fois, du moins, je crus remarquer en lui le désir d'avoir une explication avec moi, mais je l'évitai, et Silvio m'abandonna. Depuis lors, je ne le vis qu'avec nos camarades, et nos causeries intimes ne se renouvelèrent plus.
Les heureux habitants de la capitale, entourés de distractions, ne connaissent pas
maintes impressions familières aux habitants des villages ou des petites villes, par exemple, l'attente du jour de poste. Le mardi et le vendredi, le bureau de notre régiment était plein d'officiers. L'un attendait de l'argent, un autre des lettres, celui-là les gazettes. D'ordinaire, on décachetait sur place tous les paquets; on se communiquait les nouvelles, et le bureau présentait le tableau le plus animé. Les lettres de Silvio lui étaient adressées à notre régiment, et il venait les chercher avec nous autres. Un jour, on lui remit une lettre dont il rompit le cachet avec précipitation. En la parcourant, ses jeux brillaient d'un feu extraordinaire. Nos officiers, occupés de leurs lettres, ne s'étaient aperçus de rien. — Messieurs, dit Silvio, des affaires m'obligent à partir précipitamment. Je me mets en route cette nuit ; j'espère que vous ne refuse-
rez pas de diaer avec moi pour la dernière fois. — Je compte sur vous aussi, contiaua-t-il en se tournant vers moi. J'y compte absolument.
Là-dessus, il se retira à la hâte, et, après être convenus de nous retrouver tous chez lui, nous nous en allâmes chacun de son côté.
J'arrivai chez Silvio à l'heure indiquée, et j'y trouvai presque tout le régiment. Déjà tout ce qui lui appartenait était emballé. On ne voyait plus que les murs nus et mouchetés de balles. >'ous nous mîmes à table. Notre hôte était en belle humeur, et bientôt il la fit partager à toute la compagnie. Les bouchons sautaient rapidement ; la mousse montait dans les verres, vidés et remplis sans interruption; et nous, pleins d'une belle tendresse, nous souhaitions au partant heureux voyage, joie et prospérité. Il était tard quand on quitta
la table. Lorsqu'on en fut à se partager les casquettes, Silvio dit adieu à chacun de nous, mais il me prit la main et me retint au moment même où j'allais sortir.
— J'ai besoin de causer un peu avec vous, me dit-il tout bas.
Je restai.
Les autres partirent et nous demeurâmes seuls, assis l'un en face de l'autre, fumant nos pipes en silence. Silvio semblait soucieux et il ne restait plus sur son front la moindre trace de sa gaieté convulsive. Sa pâleur sinistre, ses yeux ardents, les longues bouffées de fumée qui sortaient de sa bouche, lui donnaient l'air d'un vrai démon. Au bout de quelques minutes, il rompit le silence.
— 11 se peut, me dit-il, que nous ne nous revoyions jamais : avant de nous séparer, j'ai voulu avoir une explication avec vous. Vous
avez pu remarquer que je me soucie peu de l'opinion des indifférents; mais je vous aime, et je sens qu'il me serait pénible de vous laissa de moi une opinion défavorable.
Il s'interrompit pour faire tomber la cendre de sa pipe. Je gardai le silence et je baissai les yeux.
— Il a pu vous paraître singulier, poursuivit-il, que je n'aie pas exigé une satisfaction complète de cet ivrogne, de ce fou de R... Tous conviendrez qu'ayant le droit de choisir les armes, sa vie était entre mes mains, et que je n'avais pas grand risque à courir. Je pourrais appeler ma modération de la générosité, mais je ne veux pas mentir. Si j'avais pu donner une correction à R... sans risquer ma vie, sans la risquer en aucune façon, il n'aurait pas été si facilement quitte avec moi.
Je regardai Silvio avec surprise. Un pareil
aveu me troubla au dernier point. Il continua.
— Eh bien, malheureusement, je n'ai pas le droit de m'exposer à la mort. Il y a six ans, j'ai reçu un soufflet, et mon ennemi est encore vivant.
Ma curiosité était vivement excitée.
— Vous ne vous êtes pas battu avec lui? lui demandai-je. Assurément, quelques circonstances particulières vous ont empêché de le joindre ?
— Je me suis battu avec lui, répondit Silvio , et voici un souvenir de notre rencontre.
Il se leva et tira d'une boîte un bonnet de drap rouge avec un galon et un gland d'or, comme ce que les Français appellent bonnet de police; il le posa sur sa tête; il était percé d'une balle à un pouce au-dessus du front.
— Vous savez, dit Silvio, que j'ai servi dans
les hussards de... Vous connaissez mon caractère. J'ai l'habitude de la domination ; mais, dans ma jeunesse, c'était chez moi une passion furieuse. De mon temps, les tapageurs étaient à la mode : j'étais le premier tapageur de l'armée. On faisait gloire de s'enivrer : j'ai mis sous la table le fameux B..., chanté par D. D... Tous les jours, il y avait des duels dans notre régiment : tous les jours, j'y jouais mon rôle comme second ou principal. Mes camarades m'avaient en vénération, et nos officiers supérieurs , qui changeaient sans cesse, me regardaient comme un fléau dont on ne pouvait se délivrer.
>» Pour moi, je suivais tranquillement 'ou plutôt fort tumultueusement) ma carrière de gloire, lorsqu'on nous envoya au régiment un jeune homme riche et d'une famille distinguée. Je ne vous le nommerai pas. Jamais il
ne s'est rencontré un gaillard doué d'un bonheur plus insolent. Figurez-vous jeunesse, esprit, jolie figure, gaieté enragée, bravoure insouciance du danger, un beau nom, de l'argent tant qu'il en voulait, et qu'il ne pouvait venir à bout de perdre ; et, maintenant, représentez-vous quel effet il dut produire par mi nous. Ma domination fut ébranlée. D'abord, ébloui de ma réputation, il rechercha mon amitié. Mais je reçus froidement ses avances, et lui, sans en paraître le moins du monde mortifié, me laissa là. Je le pris en grippe. Ses succès dans le régiment et parmi les dames me mettaient au désespoir. Je voulus lui chercher querelle. A mes épigrammes, il répondit par des épigrammes qui, toujours, me paraissaient plus piquantes et plus inattendues que les miennes , et qui , pour le moins, étaient beaucoup plus gaies. Il plai-
LE COUP DE PISTOLET ^7o
sautait ; moi, je haïssais. Enfin, certain jour, '. un bal chez un propriétaire polonais, voyant qu'il était l'ol^jet de l'attention de plusieurs dames, et notamment de la maîtresse de îa maison, avec laquelle j'étais fort bien, je lui dis à l'oreille je ne sais quelle plate grossièreté. Il prit feu et me donna un soufflet. Nous sautions sur nos sabres, les dames s'évanouissaient ; on nous sépara, et, sur-lechamp, nous sortîmes pour nous battre.
y> Le jour paraissait. J'étais au rendezvous avec mes trois témoins, attendant mon adversaire avec une impatience indicible. Un soleil d'été se leva, et déjà la chaleur commençait à nous griller. Je l'aperçus de loin. Il s'en venait à pied en manches de chemise, son uniforme sur son sabre, accompagné d'un seul témoin. Nous allâmes à sa rencontre. 11 s'approcha, tenant sa casquette p'eine de
guignes. Nos témoins nous placèrent à douze pas. C'était à moi de tirer le premier; mais la passion et la haine me dominaient tellement, que je craignis de n'avoir pas la main sûre, et, pour me donner le temps de me calmer, je lui cédai le premier feu. Il refusa. On convint de s'en rapporter au sort. Ce fut à lui de tirer le premier, à lui, cet éternel enfant gâté de la fortune. Il fit feu et perça ma casquette, C'était à mon tour. Enfin, j'étais maître de sa vie. Je le regardais avec avidité, m'efforçant de surprendre sur ses traits au moins une ombre d'émotion. Non, il était sous mon pistolet, choisissant dans sa casquette les guignes les plus mûres et soufflant les noyaux, qui allaient tomber à mes pieds. Son sangfroid me faisait endiabler.
» — Que gagnerai-je, me dis-je, à lui ôter la vie, quand il en fait si peu de cas?
» Une pensée atroce me traversa l'esprit. Je désarmai mon pistolet :
» — Il paraît, lui dis-je, que vous n'êtes pas d'humeur de mourir pour le moment. Vous préférez déjeuner. A votre aise, je n'ai pas envie de vous déranger.
» — Ne vous mêlez pas de mes affaires, répondit-il, et donnez-vous la peine de faire feu... Au surplus, comme il vous plaira: vous avez toujours votre coup à tirer, et, en tout temps, je serai à votre service.
» Je m'éloignai avec les témoins, à qui je dis que, pour le moment, je n'avais pas l'intention de tirer ; et ainsi se termina l'affaire.
» Je donnai ma démission et me relirai dans ce village. Depuis ce moment, il ne s'est pas passé un jour sans que je songeasse à la vengeance. Maintenant, mon heure est venue!...
Silvio tira Je sa poche la lettre qu'il avait reçue le matin et me la donna à lire. Quelqu'un, son homme d'affaires comme il semblait, lui écrivait de Moscou que la personne en question allait bientôt se marier avec une jeune et belle demoiselle.
— Vous devinez, dit Silvio, quelle est la personne en question. Je pars pour Moscou. Nous verrons s'il regardera la mort, au milieu d'une noce, avec autant de sang-froid qu'en face d'une livre de guignes 1
A ces mots, il.se leva, jeta sa casquette sur le plancher, et se mit à marcher par la chambre de long en large, comme un tigre dans sa cage. Je l'avais écouté, immobile et tourmenté par mille sentiments contraires.
Un domestique entra et annonça que les chevaux étaient arrivés. Silvio me serra fortement la main ; nous nous embrassâmes. Il
monta dans une petite calèche où il y avait deux coffres contenant, l'un ses pistolets, l'autre son bagage. Nous nous dîmes adieu encore une fois, et les chevaux partirent.
Quelques annésse passèrent, et des affaires de famille m'obligèrent à m'exiler dans un misérable petit village du district de ***. Occupé de mon bien, je ne cessais de soupirer en pensant à la vie de bruit et d'insouciance que j'avais menée jusqu'alors. Ce que je trouvai de plus pénible, ce fut de m'habituer à passer les soirées de printemps et d'hiver dans une solitude complète. Jusqu'au dîner, je parvenais tant bien que mal à tuer le temps, causant avec le staroste, visitant mes ouvriers, examinant mes constructions nou-
velles. Mais, aussitôt qu'il commençait à faire sombre, je ne savais plus que devenir. Je connaissais par cœur le petit nombre de livres quej'avais trouvés dans les armoires et dans le grenier. Toutes les histoires que se rappelait ma ménagère, la Kirilovna, je me les étais fait conter et reconter. Les chansons des paysannes m'attristaient. Je me mis à boire des liqueurs fraîches et autres, et cela me faisait mal à la tête. Oui, je l'avouerai, j'eus peur un instant de devenir ivrogne par dépit, autrement dit un des pires ivrognes *, tel que notre district m'en offrait quantité de modèles.
De proches voisins, il n'y avait près de moi que deux ou trois de ces ivrognes émé-
1. 11 y a, dans le russe, un jeu de mots impossi/ ie à traduire : sdelatsa pianitseïou s' goria, t. e. samyra gorkim pianitseiou.
rites dont la conversation ne consistait guère qu'en soupirs et en hoquets. Mieux valait la solitude. Enfin, je pris le parti de me coucher d'aussi bonne heure que possible, de dîner le plus tard possible, en sorte que je résolus le problème d'accourcir les soirées et d'allonger les jours, et je vis que cela était bon.
A quatre verstes de chez moi se trouvait une belle propriété appartenant à la comtesse B***, mais il n'y avait là que son homme d'affaires ; la comtesse n'avait habité son château qu'une fois, la première année de son mariage, et n'y était demeurée guère qu'un mois. Un jour, le second printemps de ma vie d'ermite, j'appris que la comtesse viendrait passer l'été avec son mari dans son château. En effet, ils s'y installèrent au commencement du mois de juin.
L'arrivée d'un voisin riche fait époque dans
la vie des campagnards. Les propriétaires et leurs gens en parlent deux mois à l'avance et trois ans après. Pour moi, je l'avoue, l'annonce de l'arrivée prochaine d'une voisine jeune et jolie m'agita considérablement. Je mourais d'impatience de la voir, et, le premier dimanche qui suivit son établissement, je me rendis après dîner au château de *** pour présenter mes hommages à madame la comtesse en qualité de son plus proche voisin et son plus humble serviteur.
Un laquais me conduisit dans le cabinet du comte et sortit pour m'annoncer. Ce cabinet était vaste et meublé avec tout le luxe possible. Le long des murailles, on voyait des armoires remplies de livres, et sur chacune un buste en bronze ; au-dessus d'une cheminée de marbre, une large glace. Le plancher était couvert de drap vert, par-dessus lequel étaient
étendus des tapis de Perse. Déshabitué du luxe dans mon taudis, il y avait si longtemps que je n'avais vu le spectacle de la richesse, que je me sentis pris par la timidité, et j'attendis le comte avec un certain tremblement, comme un solliciteur de province qui va se présenter à l'audience d'un ministre. La porte s'ouvrit, et je vis entrer un jeune homme de trente-deux ans, d'une charmante figure. Le comte m'accueillit de la manière la plus ouverte et la plus aimable. Je fis un effort pour me remettre, et j'allais commencer mon compliment de voisinage, lorsqu'il me prévint en m'offrant sa maison de la meilleure grâce. Nous nous assîmes. La conversation, pleine de naturel et d'affabilité, dissipa bientôt ma timide sauvagerie, et je commençais à me trouver dans mon assiette ordinaire, lorsque tout à coup parut la comtesse, qui me rejeta
dans un trouble pire que le premier. C'était vraiment une beauté. Le comte me présenta. Je voulus prendre un air dégagé, mais plus je m'efforçais de paraître à mon aise, plus je me sentais gauche et embarrassé. Mes hôtes, pour me donner le temps de me rassurer et de me faire à mes nouvelles connaissances, se mirent à parler entre eux, comme pour me montrer qu'ils me traitaient en bon voisin et sans cérémonie. Cependant, j'allais et je venais dans le cabinet, regardant les livres et les tableaux. En matière de tableaux, je ne suis pas connaisseur, mais il y en eut un qui attira mon attention. C'était je ne sais quelle vue de Suisse, et le mérite du paysage ne fut pas ce qui me frappa le plus. Je remarquai que la toile était percée de deux balles évidemment tirées Tune sur l'autre.
— Voilà un joli coup ! m'écriai-je en me tournant vers le comte.
— Oui, dit-il, un coup assez singulier. Vous tirez le pistolet, monsieur ? ajouta-t-il.
— MonDieu, oui, passablement, répondisje, enchanté de trouver une occasion de parler de quelque chose de ma compétence, A trente pas, je ne manquerais pas une carte, bien entendu avec des pistolets que je connaîtrais.
— Vraiment? dit la comtesse avec un ait de grand intérêt. — Et toi, mon ami, est-ce que tu mettrais à trente pas dans une carte?
— Nous verrons cela, répondit le comte. De mon temps, je ne tirais pas mal, mais il y a bien quatre ans que je n'ai touché un pistolet.
— Alors, monsieur le comte, repris-je, je parierais que, même à vingt pas, vous ne fe-
riez pas mouche. Pour le pistolet, il faut une pratique continuelle. Je le sais par expérience. Chez nous, dans notre régiment, je passais pour un des meilleurs tireurs. Une fois, le hasard Ht que je passai un mois sans prendre un pistolet; les miens étaient chez l'armurier. Nous allâmes au tir. Que pensez vous qu'il marriva, monsieur le comte? La première fois que je m'y remis, je manquai quatre fois de suite une bouteille à vingtcinq pas. Il y avait chez nous un chef d'escadron, bon enfant, grand farceur : « Parbleu ! mon camarade, me dit-il, cest trop de sobriété 1 tu respectes trop les bouteilles. » Croyez-moi, monsieur le comte, il ue faut pas cesser de pratiquer : on se rouilie. Le meilleur tireur que jaie rencontré tirait le pistolet tous les jours, au moins trois coups avant son dîner ; il n"y manquait pas plus qu'à pren-
iSS LE COUP DE PISTOLET
dre son \erre d'eau-de-vie avant la soupe <. Le comte et la comtesse semblaient contents de m'entendre causer.
— Et comment faisait-il? demanda le comte.
— Comment? vous allez voir. Il apercevait une mouche posée sur le mur... Vous riez? madame la comtesse... Je vous jure que c'est vrai. « Eh! Kouzkal un pistolet 1 » Kouzka lui apporte un pistolet chargé. — Pan! voilà la mouche aplatie sur le mur
— Quelle adresse! s'écria le comte; et comment le nommez-vous?
— Silvio, monsieur le comte.
— Silvio 1 s'écria le comte sautant sur ses pieds ; vous avez connu Silvio?
— Si je l'ai connu, monsieur le comte!
i. C'est l'usage en Russie de prendre de l'oau-de-vie un peu avant diner.
nous étions les meilleurs amis; il était avec nous autres, au régiment, comme un camarade. Mais voilà cinq ans que je n'en ai pas eu la moindre nouvelle. Ainsi, il a l'honneur d'être connu de vous, monsieur le comte ?
— Oui, connu, parfaitement connu.
— Vous a-t-il, par hasard, raconté une histoire assez drôle qui lui est arrivée?
— Un soufflet que, dans une soirée, il reçut d'un certain animal...
— Et vous a-t-il dit le nom de cet animal? — - Non, monsieur le comte, il ne m'a pas
dit... Ahl monsieur le comte, m'écriai-je devinant la vérité, pardonnez-moi... Je ne savais pas... Serait ce vous?...
— Moi-même, répondit le comte d"un air de confusion, et ce tableau troué est un sou venir de notre dernière entrevue.
— Ah ! cher ami, dit la comtesse, pour l'a-
mour de Dieu, ne parle pas de cela! cela me fait encore peur.
— Non, dit le comte ; il faut dire la chose à monsieur; il sait comment j'eus le malheur d'offenser son ami,*il est juste quil apprenne comment il s'est vengé.
Le comte m'avança un fauteuil, et j'écoutai avec la plus vive curiosité le récit suivant :
— Il j a cinq ans que je me mariai. Le premier mois, tJie honey moon, je le passai ici, dans ce château. A c^ château se rattache le souvenir des moments les plus heureux de ma vie, et aussi d'un des plus pénibles.
» Un soir, nous étions sortis tous les deux à cheval; le cheval de ma femme se défendait ; slle eut peur ; elle mit pied à terre et me pria de le ramener en main, tandis qu'elle regagnerait le château à pied. A la porte, je trou-
vai une calèche de voyage. On m'annonça que, dans mon cabinet, il y avait un homme qui n'avait pas voulu décliner son nom, et qui avait dit seulement qu'il avait à me parler d'affaires. J'entrai dans cette chambre-ci, et, dans le demi jour, je vis un homme à longue barbe et couvert de poussière, debout devant la cheminée. Je m'approchai, cherchant à me rappeler ses traits.
» — Tu ne me reconnais pas, comte? me dit-il d'une voix tremblante.
» — Silviol m'écriai-je.
» Et, je vous l'avouerai, je crus sentir mes cheveux se dresser sur mon front.
» — Précisément, continua-t-il , et c'est à moi de tirer. Je suis venu décharger mon pistolet. Es-tu prêt?
» J'aperçus un pistolet qui sortait de sa poche de côté. Je mesurai douze pas, et j'allai me
placer là, dans cet angle, en le priant de se dépêctier de tirer avant que ma femme rentrât. Il ne voulut pas et demanda de la lumière. On apporta des bougies.
» Je fermai la porte, je dis qu'on ne laissât entrer personne, et, de nouveau, je le sommai de tirer. Il leva son pistolet et m'ajusta... Je comptais les secondes. . . Je pensais à elle. .. Gela dura une effroyable minute. Silvio baissa son arme.
» — J'en suis bien fâché, dit-il, mais mon pistolet n'est pas chargé de noyaux de guignes;... une balle est dure... Mais je fais une réflexion : ce que nous faisons ne ressemble pas trop à un duel, c'est un meurtre. Je ne suis pas accoutumé à tirer sur un homme désarmé. Recommençons tout cela; tirons au sort à qui le premier feu.
» La tête me tournait. Il paraît que je refu-
sai... Enfin, nous chargeâmes un autre pistolet; nous fîmes deux billets qu'il jeta dans cette même casquette qu'autrefois ma balle avait traversée Je pris un billet, et j'eus en • core le numéro 1.
» — Tu es diablement heureux, comte ! me dit-il avec un sourire que je n'oublierai jamais.
» Je ne comprends pas ce qui se passait en moi, et comment il parvint à me contraindre,... mais je fis feu, et ma balle alla frapper ce tableau.
Le comte me montrait du doigt la toile trouée par le coup de pistolet. Son visage était rouge comme le feu. La comtesse était plus pâle que son mouchoir , et, moi, j'eus peine à retenir un cri.
— Je tirai donc, poursuivit le comte, et, grâce à Dieu, je le manquai... Alors, Silvio...
dans ce moment, il était vraiment effroyable î se mit à m'ajuster. Tout à coup la porte s'ouvrit. Mâcha se précipite dans le cabinet et s'élance à mon cou. Sa présence me rendit ma fermeté.
» — Ma chère, lui dis-je, est-ce que tu ne vois pas que nous plaisantons? Comme te voilà effrayée!... Ya, va boire un verre d'eau, et reviens-nous. Je te présenterai un ancien ami et un camarade.
» Mâcha n'avait garde de me croire.
)• — Dites-moi, est-ce vrai, ce que dit mon mari? demanda t-elle au terrible Silvio. Estil vrai que vous plaisantez?
» — Il plaisante toujours, comtesse, répondit Silvio. Une fois, par plaisanterie, il m'a donné un soufflet; par plaisanterie, il m"a envoyé une balle dans ma casquette ; par plaisanterie, il vient tout à l'heure de me manquer d'un
LE COUP DE PISTOLET. tdo
coup de pistolet. Maintenant, c'est à mon tour de rire un peu...
» A ces mots, il se remit à me viser... sous les yeux de ma femme. Mâcha était tombée à ses pieds.
» — Lève toi, Mâcha 1 n'as-tupointdehonte 1 m ecriai-je avec rage. — Et vous, monsieur, voulez-vous rendre folle une malheureuse femme? Voulez-vous tirer, oui ou non ?
» — Je ne veux pas, répondit Silvio. Je suis content. J'ai vu ton trouble, ta faiblesse ; je t'ai forcé de tirer sur moi, je suis satisfait ; tu te souviendras de moi, je t'abandonne à ta conscience.
» Il fit un pas vers la porte, et, s'arretant sur le seuil , il jeta un coup d'œil sur le tableau troué, et, presque sans ajuster, il fît feu et doubla ma balle, puis il sortit. Ma femme s'évanouit. Mes gens n'osèrent l'arrêter et
s'ouvrirent devant lui avec effroi. Il alla sur le perron, appela son postillon, et il était déjà loin avant que j'eusse recouvré ma présence d'esprit...
Le comte se tut.
C'est ainsi que j'appris la fin d'une histoire dont le commencement m'avait tant intrigué. Je n'en ai jamais revu le héros. On dit que Silvio, au moment de l'insurrection d'Alexandre Ypsilanti, était à la tête d'un corps d'hétairistes, et qu'il fut tué dans la déroute de Skouliani.
Mars i856.
Il y avait une fois un jeune seigneur nommé Federigo, beau, bien fait, courtois et débonnaire, mais de mœurs fort dissolues, car il aimait avec excès le jeu, le vin et les femmes, surtout le jeu; n'allait jamais à confesse, et ne bantait les églises que pour y chercher des occasions de péché. Or, il advint
1. Ce conte est populaire dans le royaume de Naples. On y remarque, ainsi que dans beaucoup d'autres nouvelles originaires de la même contrée, un mélange bizarre de la mythologie grecque avec les croyances du christianisme; il paraît avoir été composé vers la fin du moyen âge.
que Federigo, après avoir ruiné au jeu douze fils de famille, qui se firent ensuite malandrins et périrent sans confession dans un combat acharné avec les condottieri du roi, perdit lui-même, en moins de rien, tout ce qu'il avait gagné, et, de plus, tout son patrimoine, sauf un petit manoir, où il alla cacher sa misère derrière les collines de Cava.
Trois ans s'étaient écoulés depuis qu'il vivait dans la solitude, chassant le jour et faisant le soir sa partie d'hombre avec le métayer. Un jour qu'il venait de rentrer au logis après une chasse, la plus heureuse qu'il eût encore faite, Jésus-Christ, suivi des douze apôtres, vint frapper à sa porte et lui demanda l'hospitalité. Federigo, qui avait l'âme généreuse, fut charmé de voir arriver des convives, en un jour où il avait amplement de quoi les régaler. Il fit donc entrer les pèlerins
dans sa case, leur offrit de la meilleure grâce du monde la table et le couvert, et les pria de l'excuser s'il ne les traitait pas selon leur mérite, se trouvant pris au dépourvu. >'otre- Seigneur, qui savait à quoi s'en tenii sur lopportunité de sa visite, pardonna à Federigo ce petit trait de vanité en faveur de ses dispositions hospitalières.
— Nous nous contenterons de ce que vous **.vez, lui dit-il ; mais faites apprêter votre souper le plus promptement possible, vu qu'i*! est tard, et que celui ci a grand'faim, ajoutat-il en montrant saint Pierre.
Federigo ne se le fit pas répéter, et, voulant offrir à ses hôtes quelque chose de plus que le produit de sa chasse, ordonna au métayer de faire main basse sur son dernier chevreau, qui fut incontinent mis à la broche.
Lorsque le souper fut prêt et la compagnie
o02 FEDERIGO
à table, Federigo n'avait qu'un regret, c'était
que son vin ne fût pas meilleur.
— Sire, dit il à Jésus-Christ,
Sire, je voudrais bien que mon vin fût meilleur; Néanmoins, tel qu'il est, je l'offre de grand cœur.
Sur quoi, Notre-Seigueur ayant goûté le vin :
— De quoi vous plaignez-vous? dit-il à Federigo; votre vin est parfait; je m'en rapporte à cet homme (désignant du doigt l'apôtre saint Pierre).
Saint Pierre l'ayant savouré, le déclara excellent [proprio stupendo), et pria son hôte de boire avec lui.
Federigo, qui prenait tout cela pour de la politesse, fit néanmoins raison à l'apôtre; mais quelle fut sa surprise en trouvant ce vin plus délicieux qu'aucun de ceux qu'il eût jamais goûtés au temps* de sa plus grande for-
tune! Reconnaissant à ce miracle la présence du Sauveur, il se leva aussitôt comme indigne de manger en cette sainte compagnie ; mais Notre-Seigneur lui ordonna de se rasseoir : ce qu'il fit sans trop de façons. Après le souper, durant lequel ils furent servis par le métayer et sa femme, Jésus-Christ se retira avec les apôtres dans l'appartement qui leur avait été préparé. Pour Federigo, demeuré seul avec le métayer, il fit sa partie d'hombre comme à l'ordinaire, en buvant ce qui restait du vin miraculeux.
Le jour suivant, les saints voyageurs étant réunis dans la salle basse avec le maître du logis, Jésus-Christ dit à Federigo :
— Nous sommes très-contents de l'accueil que tu nous as fait, et voulons t'en récompenser. Demande-nous trois grâces à ton choix, et elles te seront accordées; car toute
30i . FEDERIGO
puissance nous a été donnée au ciel, sur la terre et dans les enfers.
Lors, Federigo tirant de sa poche le jeu de cartes qu'il portait toujours sur lui :
— Maître, dit-il, faites que je gagne infailliblement toutes les fois que je jouerai avec ces cartes.
— Ainsi soit-ill dit Jésus-Christ. {Ti sia concesso.)
Mais saint Pierre, qui était auprès de Federigo, lui disait à voix basse :
— A quoi penses-tu, malheureux pécheur?
tu devrais demander au maître le salut de ton âme.
— Je m'en inquiète peu, répondit Federigo.
— Tuas encore deux grâces à obtenir, dit Jésus-Christ.
— Maître, poursuivit l'hôte, puisque vous
avez tant de bonté, faites, s'il vous plaît, que quiconque montera dans l'oranger qui ombrage ma porte, n'en puisse descendre sans ma permission.
— Ainsi soit-il! dit Jésus-Christ.
A ces mots, l'apôtre saint Pierre, donnant un grand coup de coude à son voisin :
— Malheureux pécheur, lui dit-il, ne crainstu pas l'enfer réservé à tes méfaits? demande donc au maître une place dans son saint paradis ; il en est temps encore...
— Rien ne presse, repartit Federigo en o'éloignant de l'apôtre ; et Notre-Seigneur c-yant dit :
— Que souhaites-tu pour troisième grâce?
— Je souhaite, répondit il, que quiconque sassiéra sur cet escabeau, au coin de ma cheminée, ne puisse s'en relever qu'avec mon
306 FEDERIGC
Notre Seigneur, ayant exaucé ce vœu comme les deux premiers, partit avec ses disciples.
Le dernier apôtre ne fut pas plus tôt hors du logis, que Federigo, voulant éprouver la vertu de ses cartes, appela son métayer, et fit une partie d'hombre avec lui sans regarder son jeu. Il la gagna d'emblée, ainsi qu'une seconde et une troisième. Sur alors de son fcit, il partit pour la ville; et descendit dans la meilleure hôtellerie, dont il loua le plus bel appartement. Le bruit de son arrivée s'étant aussitôt répandu, ses anciens compagnons de débauche vinrent en foule lui rendre visite.
— Nous te croyions perdu pour jamais, s'écria don Giuseppe-, on assurait que tu t'étais fait ermite.
■ — Et l'on avait raison, répondit Federigo.
— A quoi diable as -tu passé ton temps
depuis trois ans qu'on ne te voit plus ? demandèrent à la fois tous les autres.
— En prières, mes très-chers frères, repartit Federigo d'un ton dévot; et voici mes Heures, ajouta-t-il en tirant de sa poche le paquet de cartes qu'il avait précieusement conservé.
Cette réponse excita un rire général, et chacun demeura convaincu que Federigo avait réparé sa fortune en pays étranger aux dépens de joueurs moins habiles que ceux avec lesquels il se retrouvait alors, et qui brûlaient de le ruiner pour la seconde fois. Quelques-uns voulaient, sans plus attendre, l'entraîner à une table de jeu. Mais Federigo, les ayant priés de remettre la partie au soir, fit passer la compagnie dans une salle où l'on avait servi, par son ordre, un repa3 délicat, qui fut parfaitement accueilli.
Ce dîner fut plus gai que le souper des
apôtres : il est vrai qu'on n'}- but que du malvoisie et du lacryma; mais les convives, excepté un, ne connaissaient pas de meilleur vin.
Avant Tarrivée de ses hôtes, Federigo s'était muni d'un jeu de cartes parfaitement semblable au premier, afin de pouvoir, au besoin, le substituer à l'autre, et, en perdant une partie sur trois ou quatre, écarter tout soupçon de l'esprit de ses adversaires. Il portait l'un à droite et l'autre à gauche.
Lorsqu'on eut dîné, la noble bande étant assise autour d'un tapis vert, Federigo mit d'abord sur table les cartes profanes, et fixa les enjeux à une somme raisonnable pour toute la durée de la séance. Voulant alors se donner l'intérêt du jeu, et connaître la mesure de sa force, il joua de son mieux les deux premières parties, et les perdit l'une et
l'autre, non sans un dépit secret. Il fit ensuite apporter du vin, et profita du moment où les gagnants buvaient à leurs succès passés et futurs, pour reprendre d'une main les cartes profanes et les remplacer de l'autre par les bénites.
Quand la troisième partie fut commencée, Federigo, ne donnant plus aucune attention à son jeu, eut le loisir d'observer celui des autres, et le trouva déloyal. Cette découverte lui fit grand plaisir. Il pouvait dès lors vider en conscience les bourses de ses adversaires. Sa ruine avait été l'ouvrage de leur fraude, non de leur bien jouer ou de leur fortune. Il pouvait donc concevoir une meilleure opinion de sa force relative, opinion justifiée par des succès antérieurs. L'estime de soi [car à quoi ne s'accroche-t-elle pas?), la certitude de la vengeance et celle du gain, sont trois senti-
310 FEDEIUGO
ments bien doux au cœur de rhomme. Federigo les éprouva tous à la fois; mais, songeant à sa fortune passée, il se rappela les douze fils de famille aux dépens desquels il s'était enrichi; et, persuadé que ces jeunes gens étaient les seuls honnêtes joueurs auxquels il eût jamais eu affaire, il- se repentit, pour la première fois, des victoires remportées sur eux. Un nuage sombre succéda sur son visage aux rayons de la joie qui perce, et il poussa un profond soupir en gagnantia troisième partie. Elle fut suivie de plusieurs autres, dont Federigo s'arrangea pour gagner le plus grand nombre, en sorte qu'il recueillit dans cette première soirée de quoi payer son dîner et un mois du loyer de son appartement. C'était tout ce qu'il voulait pour ce jour-là. Ses compagnons désappointés promirent, en le quittant, de revenir le lendemain.
Le lendemain et les jours suivants, Federigo sut gagner et perdre si à propos, qu'il acquit en peu de temps une fortune considérable, sans que personne en soupçonnât la véritable cause. Alors, il quitta son hôtel pour aller nabiter un grand palais oh il donnait de temps à autre des fêtes magnifiques. Les plus belles femmes se disputaient un de ses regards; les vins les plus exquis couvraient tous les jours sa table, et le palais de Federigo était réputé le centre des plaisirs.
A.U bout d'un an de jeu discret, il résolut de rendre sa vengeance complète, en mettant à sec les principaux seigneurs du pays. A cet effet, ayant converti en pierreries la plus plus grande partie de son or, il les invita huit jours d'avance à une fête extraordinaire pour laquelle il mit en réquisition les meilleurs musiciens, baladins, etc., et qui devait se ter-
miner par un jeu des mieux nourris. Ceux qui manquaient d'argent en extorquèrent aux juifs ; les autres apportèrent ce qu'ils avaient, et tout fut raflé. Federigo partit la nuit avec son or et ses diamants.
Dès ce moment, il se fit une règle de ne jouer à coup sûr qu'avec les joueurs de mauvaise foi, se trouvant assez fort pour se tirer d'affaire avec les autres. Il parcourut ainsi toutes les villes de la terre, jouant partout, gagnant toujours, et consommant en chaque lieu ce que le pays produisait de plus excellent.
Cependant, le souvenir de ses douze victimes se présentait sans cesse à son esprit et empoisonnait toutes ses joies. Enfin, il résolut un beau jour de les délivrer ou de se perdre avec elles.
Cette résolution prise, il partit pour les
enfers un bâton à la main et un sac sur le dos, sans antre escorts que sa levrette favorite, qui s'appelait Marchesella. Arrivé en Sicile, il gravit le mont Gibel, et descendit ensuite dans le volcan, autant au-dessous du pied de la montagne que la montagne ellemême s'élève au-dessus de Piemonte. De là, pour aller chez Pluton, il faut traverser une cour gardée par Cerbère. Federigo la franchit sans difficulté, pendant que Cerbère s'amusait avec sa levrette, et vint frapper à la porte de Pluton.
Lorsqu'on l'eut conduit en sa présence :
— Qui es-tu? lui demanda le roi de l'abîme.
— Je suis le joueur Federigo.
— -Que diable viens-tu faire ici?
— Pluton , si tu estimes que le premier joueur de la terre soit digne de faire ta partie
314 FEDERI.GO
d'hombre, voici ce que je te propose : nous jouerons autant de parties que tu voudras ; que j'en perde une seule, et mon âme te sera légitimement acquise, avec toutes celles qui peuplent tes États; mais, si je gagne, j'aurai le droit d'en choisir une parmi tes sujettes, pour chaque partie que j'aurai gagnée, et de l'emporter avec moi.
— Soit, dit Pluton.
Et il demanda un paquet de cartes.
— En voici un, dit aussitôt Federigo en tirant de sa poche le jeu miraculeux.
Et ils commencèrent à jouer.
Federigo gagna une première partie, et demanda à Pluton l'âme de Stefano Pagani, l'un des douze qu'il voulait sauver. Elle lui fut aussitôt livrée; et, l'ayant reçue, il la mit dans son sac. Il gagna de même une seconde partie, puis une troisième, et jusqu'à douze,
se faisant livrer chaque fois, et mettant dans son sac une des âmes auxquelles il s'intéressait. Lorsqu'il eut complété la douzaine, il offrit à Pluton de continuer.
— Volontiers, dit Pluton (qui pourtant s'ennuyait de perdre); mais sortons un instant ; je ne sais quelle odeur fétide vient de se répandre ici.
Or, il cherchait un prétexte pour se débarrasser de Federigo ; car à peine celui-ci étaitil dehors avec son sac et ses âmes, que Pluton cria de toutes ses forces qu'on fermât la porte sur lui.
Federigo, ayant de nouveau traversé la cour des enfers, sans que Cerbère y prît garde, tant il était charmé de sa levrette, regagna péniblement la cime du mont Gibel. Il appela ensuite Marchesella, qui ne tarda pas à le rejoindre, et redescendit vers Messine,
316 FEDEllIGO
plu« joyeux de sa conquête spirituelle qu'il nft l'avait jamais été d'aucun succès mondain. Arrivé à Messine, il s'y embarqua pour retourner en terre ferme et terminer sa carrière dans son antique manoir.
(A quelques mois de là, Marchesella mit bas une portée de petits monstres, dont quelquesuns avaient jusqu'à trois têtes. On les jeta tous à l'eau.)
Au bout de trente ans (Federigo en ava it alors soixante et dix), la Mort entra chez lui, et l'avertit de mettre sa conscience en règle, parce que son heure était venue.
— Je suis prêt, dit le moribond; mais, avant de m'enlever, ô Mort, donne-moi, je te prie, un fruit de Tarbre qui ombrage ma porte. Encore ce petit plaisir, et je mourrai content.
— S'il ne te faut que cela, dit la Mort, je veux bien te satisfaire.
Elle monta dans l'oranger pour cueillir une orange; mais, lorsqu'elle voulut descendre, elle ne le put pas : Federigo s'y opposait.
— Ah î Federigo, tu m'as trompée, s'écriat-elle; je suis maintenant en ta puissance; mais rends-moi la liberté, et je te promets dix ans de vie.
— Dix ans! voilà grand' chose! dit Federigo. Si tu veux descendre, ma mie, il faut être plus libérale.
— Je t'en donnerai vingt.
— Tu te moques !
— Je t'en donnerai trente.
— Tu n'es pas tout à fait au tiers.
— Tu veux donc vivre un siècle?
— Tout autant, ma chère.
— Federigo, tu n'es pas raisonnable.
— Que veux-tu! j'aime à vivre.
— Allons, va pour cent ans, dit la Mort, il faut bien en passer par là.
Et elle put aussitôt descendre.
Dès qu'elle fut partie, Federigo se leva dans un état de santé parfaite, et commença une nouvelle vie avec la force d'un jeune homme et l'expérience d'un vieillard. Tout ce que l'on sait de cette nouvelle existence est qu'il continua à satisfaire curieusement toutes ses passions, et particulièrement ses appétits charnels, faisant un peu de bien quand Toccasion s'en présentait, mais sans plus songer à son salut que pendant sa première vie.
Les cent ans révolus, la Mort vint de nouveau frapper à sa porte, et le trouva dans son li'.
— Es-tu prêt ? lui dit elle.
— J'ai envoyé chercher mon confesseur.
répondit Federigo ; assieds-toi près du feu jusquà ce qu'il vienne. Je n'attends que Tabsolution pour m'élancer avec toi dans l'éternité.
La Mort, qui était bonne personne, alla s'asseoir sur l'escabeau, et attendit une heure entière sans voir arriver le prêtre. Commençant enfin à s'ennuyer, elle dit à son hôte :
— Vieillard, pour la seconde fois, n'as-tu pas eu le temps de te mettre en règle, depuis un siîele que nous i^e nous sommes vus?
— J'avais, par ma foi, bien autre chose à faire, dit le vieillard avec un sourire moqueur.
— Eh bien , reprit la 3Iort indignée de son impiété, tu n'as plus une minute à vivre.
— Bahl dit Federigo, tandis qu'elle cherchait en vain à se lever, je sais par expérience que tu es trop accommodante pour ne
320 FEDEHIGO
pas m'accorder encore quelques années de répit.
— Quelques années, misérable 1 (Et elle faisait d'inutiles efforts pour sortir de la cheminée.)
— ^Oui, sans doute; mais, cette fois-ci, je ne serai point exigeant, et, comme je ne tiens plus à la vieillesse, je me contenterai de quarante ans pour la troisième course.
La Mort vit bien qu'elle était retenue sur l'escabeau, comme autrefois sur l'oranger par une puissance surnaturelle; mais, dans sa fureur, elle ne voulait rien accorder.
— Je sais un moyen de te rendre raisonnable, dit Federigo.
Et il fit jeter trois fagots sur le feu. La flamme eut, en un moment, rempli toute la cheminée, en sorte que la Mort était au supplice.
— Grâce ! grâce 1 s'écria-t-elle en sentant
brûler ses vieux os ; je te promets quarante ans de santé.
A ces mots, Federigo dénoua le charme, el la Mort s'enfuit, à demi rôtie.
Au bout du terme, elle revint chercher son homme, qui l'attendait de pied ferme, un sac sur le dos.
— Pour le coup, ton heure est venue, lui dit-elle en entrant brusquement ; il n^y a plus à reculer. Mais que veux-tu faire de ce sac ?
— Il contient les âmes de douze joueurs de mes amis, que j'ai autrefois délivrés de l'enfer.
— Qu'ils y rentrent avec toi ! dit la Mort. Et, saisissant Federigo par les cheveux, elle
s'élança dans les airs, vola vers le Midi, et s'enfonça avec sa proie dans les gouffres du mont Gibel. Arrivée aux portes de l'enfer, elle frappa trois coups.
— Qui est là? dit Pluton.
— Federigo le joueur, répondit la Mort.
— N'ouvrez pas, s'écria Pluton, qui se rappela aussitôt les douze parties qu'il avait perdues ; ce coquin-là dépeuplerait mon empire.
Pluton refusant d'ouvrir, la Mort transporta son prisonnier aux portes du purgatoire ; mais l'ange de garde lui en interdit l'entrée, ayant reconnu qu'il se trouvait en état de péché mortel. Il fallut donc à toutes forces, et au grand regret de la Mort, qui en voulait à Federigo, diriger le convoi vers les régions célestes.
— Qui es tu ? dit saint Pierre à Federigo, quand la Mort l'eut déposé à l'entrée du paradis.
— Votre ancien hô(e, répondit-il, celui qui vous régala jadis du produit de sa chasse.
• — Oses-tu bien te présenter ici dans l'état oùjetevois? s'écria saint Pierre. Ne sais-tu pas que le ciel est fermé à tes pareils? Quoi ! tu n'es pas même cligne du purgatoire, et tu veux une place dans le paradis !
— Saint Pierre, dit Federigo, est-ce ainsi que je vous reçus quand vous vîntes avec votre divin maître, il y a environ cent quatre-vingts ans, me demander l'hospitalité ?
— Tout cela est bel et bon, repartit saint Pierre d'un ton grondeur, quoique attendri ; mais je ne puis prendre sur moi de te laisser entrer. Je vais informer Jésus-Christ de ton arrivée ; nous verrons ce qu'il dira.
Notre Seigneur, étant averti, vint à la porte du paradis, où il trouva Federigo à genoux sur le seuil, avec ses douze âmes, six de chaque côté. Lors, s^ laissant toucher de compassion ;
3i4 FEDERIGO
— Passe encore pour toi, dit-il à Federigo : mais ces douze âmes que l'enfer réclame, je ne saurais en conscience les laisser entrer.
— Eh quoi ! Seigneur, dit Federigo, lorsque j'eus l'honneur de vous recevoir dans ma maison, n'étiez-vous pas accompagné de douze voyageurs que j'accueillis, ainsi que vous, du mieux qu'il me fut possible ?
— Il n'y a pas moyen de résister à cet homme, dit Jésus-Christ. Entrez donc, puisque vous voilà ; mais ne vous vantez pas de la grâce que je vous fais; elle serait de mauvais exemple.