A MESSIEURS LES MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
Mes chers confrères,
Rien ne m'est plus pénible que ce que vous me commandez. En prenant la plume pour vous obéir, car certes vous avez le droit d'exiger qu'on fasse pour nos réfugiés tout ce qu'il est possible de faire, je ne sais pas encore si je parviendrai à vous dire quelque chose d'utile et de bon.
Il est des douleurs dont ne se relèvent pas aisément certaines natures, et je suis de celles qui ont besoin d'espérance. Devant un désastre
1. Volume collectif publié par la Société des gens de lettres au profit de plusieurs Lorrains.
comme la perte de nos deuK nobles et vaillantes sœurs, l'Alsace et la Lorraine, à quel espoir prochain se rattacher ? Je ne sais pleurer qu'en secret, car les preuves de découragement sont funestes, la douleur est contagieuse ; il ne faut la montrer que quand elle peut réveiller le courage et rendre l'indignation féconde.
Que faire ici? Nos justes colères ne peuvent qu'aggraver le soi:t de ceux que le devoir enchaîne encore au sol des provinces conquises. Ceux-ci nous intéressent aussi profondément que les héroïques émigrants à tout prix. Diraije que leur situation morale me paraît encore plus navrante? J'en sais qui ont subi l'horrible nécessité de l'option allemande avec un véritable héroïsme comme des martyrs dévoués volontairement au pire supplice. Je sais un pasteur protestants auteur de nombreuses publications où le plus pur sentiment rehgieux s'exprime avec la simple et véritable éloquence du cœur, père d'une nombreuse famille, entouré du respect et de la tendresse de son église — qui, au moment de partir, s'est sacrifié. Il est