M. Leblois, pasteur au temple neuf de Strasbourg
.l'offrande
resté pour soutenir et consoler ceux qui, ne pouvant le suivre, l'ont retenu par leur cri de douleur.
Et combien d'autres ont agi en ce sens ! Quel déchirement pour ceux qui restent ! Toute famille brisée, tout foyer dégarni, toute intimité rompue, toute étude locale abandonnée, tout travail stérilisé ! et le contact inévitable , incessant avec le vainqueur insolent, attristé ou aigri lui-même et comme honteux au milieu de cette désertion I J'ai vécu à Venise, à une époque où nulle espérance de salut n'apparaissait encore. Je me rappelle la morne tristesse de la cité déchue. Hélas ! ces jours de deuil commencent pour nos frères.
Leur parlerons-nous de revanche? Il n'en faut pas parler à cette heure de désolation. Le joug qui courbe tant de nobles fronts serait rendu plus lourd et plus serré par des mains brutales; c'est presque en secret, dans le secret de nos cœurs, qu'il nous faut rêver de meilleures destinées pour la France, aujourd'hui paralysée par l'antagonisme des idées et l'ambition des partis rétrogrades .
Vous voyez, je ne dis rien, je ne sais rien
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dire. Mon cœur est comprimé dans un étau et je ne veux pas qu'il éclate. Je cherche dans la famille et dans l'étude l'aliment moral qui, seul, soutient la vieillesse; mais, quand les spectres de l'Alsace et de la Lorraine se dressent devant moi, la nuit m'enveloppe et ma main n'écrit plus. Dirai-je à ces victimes ce que je puis me dire à moi-même, qui n'ai perdu ni mon toit, ni mes enfants : q Contentez-vous de peu, regardez la nature, vivez de l'affection de vos proches?» Eh ! mon Dieu, ils ont tout perdu, ces malheureux qui viennent se jeter dans nos bras, et, devant leur infortune sans remède, tout bonheur domestique , tout recueillement intime , toute jouissance d'artiste nous paraissent illégitimes; c'est comme une usurpation que notre destinée a faite sur la leur, comme une meilleure part que nous ne méritions pas, et ce pain qui nous est resté nous semble amer.
Et; pendant que ces choses se passent, pendant que des populations entières fuient la flétrissure de l'étranger et que des centaines de mille émigrants hvrent leur existence au hasard ^ sur la terre française , l'idée monarchique travaille à nous ôter la liberté sociale et politique,
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sans laquelle nous ne recouvrerons jamais la liberté nationale pour nos frères brisés et pour nous-mêmes !
Je ne veux pas parler de cela non plus, je ne le dois pas ; votre livre est un appel à tous les cœurs, et, dans tous les partis, il y en a un grand nombre qui sont brisés, et qui veulent s'unir à nous pour offrir l'hospitalité du dévouement aux victimes de l'invasion.
Avril 1873.
CHARLES DUYERNET
Ce n'est pas sous le coup d'une douleur personnelle très-profonde qu'il m'est facile d'apprécier par écrit le vieil ami que je viens de perdre. Charles Robin-Duvernet, quoique plus jeune que moi de quelques années, avait été mon camarade d'enfance. Nous ne nous étions jamais perdus de vue, jamais refroidis, et son mariage, en me donnant une fdle adoptive de plus, n'avait fait que resserrer les liens de notre amitié. Son père, après avoir été l'ami du mien, était resté celui de ma famille. L'affection des familles entre elles crée une fraternité véritable entre ceux qui sont destinés à les perpétuer.
Dès son plus jeune âge, Charles Duvernet montra des goûts d'artiste. C'est peu de chose quand on n'y porte pas le goût qui discerne le beau du médiocre. Disons donc vite qu'il était homme de goût par excellence, qu'il comprenait et aimait de passion la nature et les arts qui en sont l'expression idéalisée. 11 était fou de musique, et j'ai vu de grands artistes aimer à se produire et à s'épancher devant lui, parce qu'ils sentaient là une intelligence pleine à la fois d'enthousiasme et de discernement.
Il avait la même pénétration et la même lumière en littérature et en philosophie; son commerce était donc substantiel autant qu'agréable.
Mais, avant tout, il était homme de bien et de dévouement. Dans sa conduite comme dans ses opinions politiques, il n'était préoccupé que de l'amélioration des esprits, et il a fait, pour répandre l'instruction, des efforts constants et ardents. Il avait des idées avancées jointes à une grande tolérance et à une douceur de relations qui le faisaient aimer et estimer de tous. Sa vieillesse, prématurément amenée par la cécité et par de graves maladies, fut surtout in-