NUIT D'HIVER
Il faudrait pourtant bien nous amuser un brin, me dit mon frère. A-t-on jamais passé un plus triste carnaval ? Le barbon a parlé politique toute la soirée, et le voilà qui va se coucher à dix heures du soir, me laissant là, moi qui ne suis pas gris, avec toi qui n'es pas gaie.
— Je suis gaie quand on me rend gaie. Tu es chargé d'avoir l'initiative. Voyons, que veuxtu faire de gai, à dix heures, quand toute la maison dort ?
— Il n'y arien de gai à faire ici. Allons nous promener.
— A cheval? Il fait diablement froid. Quant à la voiture , il faudrait que Vincent se levât; je doute qu'il goûte la proposition.
— Prenons tout simplement la^clef des champs.
— Soit. Où allons-nous ?
— Nous irons relancer Duteil, qui trouvera quelque chose de drôle.
— Alors, nous allons à la ville ?
— Nous y allons.
— Il faudrait être déguisés î
— Déguisons-nous. Je vais mettre le costume de paysanne que tu m'avais préparé dimanche dernier. ïoi, prends le costume de garçon, tu seras mon petit frère.
Un quart d'heure plus tard, nous nous retrouvions au salon, lui habillé en femme, moi en gamin, gros pantalon de drap, gros souliers ferrés, blouse de roulier sur un gros gilet de laine tricotée, les cheveux cachés par un bonnet de coton bleu à haute mèche rouge, le masque attaché à la boutonnière.
— Si nous faisons du bruit , dis-je à mon frère, nous n'irons pas loin. Le baron ne voudra pas que tu m'emmènes.
NUIT d'HIVETx
— 11 n'en saura rien; et d'abord, nous allons sortir par la fenêtre. Je t'aiderai à sauter.
— Ce ne sera pas la première fois.
Nous voilà sur la route. Un froid de loup. La gelée craque sous nos pieds. Mais la nuit est claire et les étoiles sont gaies.
Nous prenons à travers champs, c'est le plus court. Nous gagnons le chemin de Montgivray. Le pont n'est pas raccommodé, mais la rivière est prise. Nous la passons sur la glace en deux endroits. Api'ès une petite heure de marche, nous arrivons à la ville par le chemin qui longe le cimetière, et nous montons la rue des Capucins. Tout dort. L'horloge sonne la demie après onze heures. La ville est muette. Pas une lumière aux fenêtres, pas un chien dans les rues, pas un réverbère allumé. C'est comme tous les jours.
Mais, en approchant de l'hôtel Saint-Germain, nous entendons les violons et les cris des danseurs de bourrée. C'est le bal des ouvriers. Nous mettons nos masques^ nous payons six sous chacun et nous entrons.
Personne n'est déguisé. Notre entrée fait sensation. On nous traite de chienlits. Nous prenons place à la danse, moi faisant l'homme et con-
DERNIÈRES l'.\(;ES
duisant ma colossale danseuse dont on commence à s'émerveiller.
— La belle femme ! dit l'un.
— Ça ? c'est un homme.
— Mais non. Ça danse très-décemment.
— Et puis ça a le cou blanc comme du lait. C'est une femme, et pas paysanne du tout.
Le docteur Verneuil, qui est le coq de village des belles ouvrières, se trouve fort intrigué. Il ne reconnaît pas celle-là. Il me bouscule pour arriver jusqu'à elle. Je lui campe un soufflet. Il veut me battre, mon frère me protège. J'invite Ursule, qui me reconnaît avant que je lui aie dit un mot, et qui me garde le secret. On trouve que nous dansons la bourrée en vrais enfants du Berry. Donc, nous ne sommes pas des étrangers.
L'incognito m'encourage. Je me livre à des fioritures chorégraphiques dans le bon style du pays. Le succès augmente , mon frère fait des grâces inouïes. Nous improvisons une montagnarde très-applaudie. L'assistance s'écrie, enthousiaste :
— C'est des Auvergnats!
Mon masque tombe. Je continue sans m'en
NUIT d'hiver
apercevoir, mais personne ne me reconnaît. Ils sont tous si loin de penser à moi ! Pourrait-on jamais supposer...? Et moi-même, personnage grave en dedans, et en possession d'un sangfroid souvent mis à l'épreuve, je ne pense pas que ce soit moi. Non, ce n'est pas moi, c'est l'autre. C'est le petit qui s'amuse, comme dit mon frère.
Les ouvriers sont très-bons camarades avec nous. Au fait , beaucoup d'entre eux sont des camarades d'enfance. Fils d'artisans souvent employés chez notre grand' mère lorsqu'elle fit bâtir une grande partie de la maison inachevée, ils ont travaillé chez nous avec leurs parents maçons, peintres et charpentiers, et se sont volontiers dérangés de leur tâche pour courir avec nous dans le jardin^ grimper aux arbres et piétiner les plates-bandes. Ils ont fraternellement partagé les coups de balai et les arrosades que nous administrait le jardinier. Ils pourraient fort bien nous reconnaître et se déclarer enchantés de notre visite. Mais ces bals dC artisans, comme on dit ici, sont hantés par des hétérogènes, les jeunes bourgeois du cru épris des grâces de nos grisettes. Dame, elles sont jolies et d'humeur
légère! elles aiment mieux les messieurs qui ont des bottes et des cols de chemise que les pauvres tabayons (porteurs de tabliers de cuirj. Ceux-ci épousent, pourtant; ils ont donc grand tort de permettre Teiitrée de leur bal à ces jolis cœurs .
Mais nous ne sommes pas venus là pour faire de la morale. J'ai remis mon masque, mon frère n'a pas ôté le sien; nous nous esquivons, cai nous voulons que Duteil nous aide à faire quelque chose d'excentrique et nous allons le trouver.
Tout est fermé, tout dort chez lui. Nous chantons une romance sous sa fenêtre. Il reconnaît nos voix , se lève en prenant soin de ne pas éveiller sa femme, descend et, sans témoigner aucune surprise ;
— Or donc, dit-il , qu'est-ce que nous pourrions faire de gai ?
— C'est ce que nous venons te demander.
— Faisons quelque chose de bête.
— Ça ne changera rien à nos habitudes.
— Si fait, il y aura préméditation.
— Eh bien, insultons les passants.
— S'il en passe !
NUIT d'hiver
— Réveillons les gens paisibles. Sonnons aux portes.
— C'est bien connu, mais c'est toujours bon.
— Non, non ! attendez , voilà M. Cuinat qui rentre chez lui. Arrêtez-le et mystifiez-le un peu. Moi, je me tiens à l'écart, ou mieux, je vais chercher un déguisement, car on ne peut rien faire sans cela.
Il court, je ne sais où, et nous allons à la rencontre de notre vieux ami M. le maire. Mon frère se jette dans ses bras en lui demandant aide et protection et lui fait une histoire d'enlèvement à laquelle le bonhomme ne comprend rien. Nous le suivons jusqu'à sa porte, qu'il nous ferme au nez en nous menaçant des gendarmes, disant qu'il ne sait pas si nous sommes des voleurs ou des farceurs. Duteil revient avec une vieille robe de chambre et un bonnet de nuit à rosette. Il a l'air du Malade imaginaire. Nous parcourons les faubourgs en aboyant. Duteil a un talent extraordinaire. Il connaît la note qui irrite le chien le plus paisible et le plus endormi. De proche en proche, la clameur gagne, et bientôt tous les échos de la ville ne forment plus qu'un hurlement entrecoupé de grincements
furieux. La police s'en émeut et intervient en la personne du valet de ville.
— Pourquoi ce tapage nocturne, messieurs?
— Croyez-vous, lui répond gravement Duteil, que je veuille avoir le dernier avec des chiens ?
Cette bonne raison persuade l'agent, qui nous laisse continuer. Nous crions sous les fenêtres de la bourgeoisie , appelant chaque citoyen par son nom. Plusieurs s'éveillent, ouvrent leur fenêtre et demandent ce que nous leur vouions.
— C'était simplement pour savoir si vous n'étiez pas mortS; leur répond mon frère.'
Il en est qui se fâchent et nous menacent on sait de quoi. Nous n'attendons pas que l'effet s'ensuive ; nous décampons pour passer à un autre divertissement, qui est de contrarier les couples amoureux qui rasent les murs, et de les suivre pas à pas en parlant entre nous avec animation, comme si nous ne faisions nulle attention à eux, nous arrêtant quand ils s'arrêtent et reprenant le pas quand ils poursuivent, mais sans cesser de causer à haute voix de nos prétendues affaires.
Un paysan qui a fêté Bacchus, passe, dormant sur sa bête qui dort aussi. Nous la faisons dou-
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cernent tourner de tête en queue, et elle emmène le bonhomme Dieu sait où.
Tout cela nous a ramenés au centre de la vide; le bal est fini. Mon frère a soi! et veut entrer à l'hôtel Saint-Germain. Je m'y oppose. Je le connais: s'il boit, il se grisera, et je serai forcée de revenir seule. Duteil m'approuve. Nous lui permettons d'entrer à l'auberge, nous l'attendrons à la porte.
Je suis un peu lasse, et J'ai encore six kilomètres à faire avant de retrouver mon lit. Je m'assieds sur une borne. Duteil me fait vis-à-vis de l'autre côté do la rue, étroite, comme on sait.
— Eh bien, me dit-il, vous êtes-vous anmsée?
— Beaucoup; et toi?
— Moi, je m'amuse d'autant plus que je recommence ce qui m'a amusé cent fois.
— C'est assez profond, ce que tu dis là. C'est toute une philosophie.
— Au fait..., oui, philosophons. Et, d'abord, qu'est-ce que la vie?
— Un rêve, disait le maréchal de Saxe, et il ajoutait: « Le mien a été beau ».
— Belle parole pour un homme qui voit venir la mort. Mais vous, vous et moi, si vous voulez,
que dirions-nous de notre rêve, si le moment était venu de le résumer?
— Nous dirions qu'il a été gai.
— Le mien, oui. Quand je ris, je suis gai jusque dans mes moelles. Mais vous, sainte tranquille ?
— Qu'est-ce que tu dirais, si je te prouvais que je suis plus gaie que toi ?
— Voyons !
— Tranquille ou contenu, le personnage que je suis n'est pas démonstratif, il ne fait pas de bruit, il ne rit pas fort. Mais il s'amuse de tout et toujours. Par exemple, me voilà sous l'apparence d'un gars berrichon, assise sur cette borne et causant avec toi sur les trois heures du matin par une jolie nuit d'hiver, quand je pourrais être chaudement roulée dans mes couvertures et dormant comme un loir. La chose n'est pas plus plaisante que cela. Elle m'amuse pourtant, non pas parce qu'elle paraîtra drôle, personne ne doit en savoir un mot; elle m'amuse parce qu'elle est le contraire de l'inaction, du sommeil et de l'oubli, trois choses qui n'existent pas, puisqu'on ne les sent pas.
— Bien raisonné, dit Duteil en se drapant
NUIT d'hiver
dans ses loques. Donc, vivre est tout et la vie est un bien ! — 0 ami ! qu'en penses- tu !
Il s'adressait à un passant attardé et quelque peu gris qui traversait notre dissertation d'un pas inégal, la tête dans les épaules et le nez dans son manteau.
Le passant s'arrête, réfléchit un instant, et répond sans se troubler :
— La vie est un bien, tant qu'il y a du vin.
— Tiens, c'est ! Va te coucher, ivrogne ! tu as la figure salée et tu me donnerais envie de boire si je te regardais plus longtemps. Sache qu'en ce moment ma lyre est montée sur le mode ionien et que je méprise tes joies grossières.
— Avec qui parlais-tu donc ? dit le quidam en cherchant des yeux autour de lui.
— Avec les étoiles du ciel, animal! Bonsoir. Il passe et Du te il reprend :
— Oui, la vie est un bien et chacun le sent; mais le sage se rend compte de ses joies, et peut-être le plus sage est-il celui qui, comme vous, ma chère amie, savoure sans bruit cette liqueur dont les autres s'enivrent. On prétend que la vie est pleine de maux, de périls, de fatigues et de troubles. Parbleu ! nous en avons
notre part souvent lourde ou irritante; mais à qui la faute ? Ce n'est pas celle de la vie ; c'est la nôtre, à nous qui oublions de vivre pour aspirer à des plaisirs ou à des travaux qui la détériorent ou la détruisent. A quoi songent tous ces bourgeois qui vont se lever de grand matin pour aller surveiller le rendement de leurs terres et le prix courant de leurs blés ? Des terres ! avoir des terres ! voilà leur rêve à tous, et voilà pourquoi ils se privent de tout. Et la terre est là pourtant, qui leur dit : « Je suis précieuse et bonne, parce que la vie est en moi. Mettez une poignée de moi dans un pot et semez-y quelques petites graines de réséda ou de violettes, je vous ferai pousser de quoi vous enivrer des plus doux parfums. » Quant à nous, chère amie, vivons pour vivre et réjouissons-nous dans tout ce qui vit^ comme nous nous amusons de tout ce qui n'est pas la morte — Voyons! n'es-tu pas mort? ajoute-t-il en voyant revenir mon frère.
— Partons, dit celui-ci. Ne viens-tu pas nous reconduire un peu?
— Si fait bien. Je vous reconduis jusqu'à Montgivray. J'ai besoin de prendre l'air.
L'idée est étrange, car nous l'avons pris toute
NUIT d'hiver
la nuit. Mais, chemin faisant, il nous démontre que l'air qu'on prend sans y faire attention et en pensant à autre chose ne vivifie pas comme celui qu'on prend pour le prendre. La nuit est plus douce à mesure que la lune monte dans un grand lac de petites nuées blanchâtres. Nous suivons les méandres de la rivière glacée, que borde une frange diamantée. Le courlis sanglote dans les roseaux desséchés. On dirait d'un petit enfant abandonné dans les herbes du rivage. La solitude est absolue. Les arbres jettent leurs ombres grêles sur le sentier de telle façon qu'on lève instinctivement le pied pour monter ou descendre des escaliers imaginaires. On se dit adieu au carrefour de la Croix-Blanche, mauvais endroit hanté par les meneux de loups. Mais Duteil nous raconte des légendes et nous le reconduisons jusqu'au cimetière, d'où, à son tour, il revient avec nous jusqu'au grand arbre. Enfin on se sépare, en promettant le secret sur mon équipée. Duteil s'éloigne en chantant à pleine voix:
Ego sum pauper !
Et nous lui répondons en canon, jusqu'à la sortie des Chottes . Alors, nous cessons nos chants
et nos rires, nous allégeons nos pas et nous rentrons sans bruit par la fenêtre, comme nous sommes sortis. Il n'y a pas de temps à perdre pour dormir une heure avant le réveil des bouviers et des moineaux.
Je ne veux pas te priver du récit de cette mémorable journée d'hier ; tu nous avais prédit que nous déjeunerions chez M. Biaise avec des coquiiîes d'œuf, pas même avec des coquilles de noix, vu que ça se brûle et que l'avare modèle ne laisse rien perdre. Eh bien, nous avons pantagruéliquement banqueté. Il est vrai que la chose n'a rien coûté à notre hôte. — Hydrogène, en nous invitant à déjeuner sur l'herbe en pleine vallée Noire, dans les prairies de son joli papa, avait tout prévu et tout envoyé chez lui. D'autre part> les convives appartenant à la famille avaient
tous porté quelque chose, café, dessert, sucre, etc.
Nous sommes arrivés, mon frère et moi, comme le dernier des quatre-z-officiers de Malbrouck, c'est-à-dire ne portant rien, qu'un terrible appétit, excité par une longue course équestre dans des chemins endiablés et l'air piquant de la saison.
Gomme nous entrions au galop dans la cour, — il faut toujours se payer une belle entrée, — le premier objet agréable qui frappa nos regards, entre un tas de fumier et une paire de bœufs crottés jusqu'à l'échiné, fut celle que nous avons baptisée « Rose-du-Bengale ». Elle avait les manches retroussées jusqu'au coude et fouettait une crème dans une écuelle de terre. Après elle, nous apparut CaroHne au long nez, à l'œil noir, au teint vermeil. Rondelette et mieux que johe, charmante : elle remuait, au seuil de la maison, une casserole d'où s'exhalait un doux parfum d'oignon et de graisse chaude.
Alors apparut Hydrogène, qui ne tenait rien que ses mains au bout de ses bras, mais en les laissant pendre d'une si étrange façon, que je crus, à les voir si molles et si flottantes, qu'il secouait une paire de gants.
— Dieu vous bénisse ! s'écrièrent-ils d'ifne commune voix. Nous avons cru que vous aviez oublié le rendez- vous.
— J'avais trop faim pour l'oublier, répondis-je en sautant sur le pavé, qui n'était pas trèspropre et d'où je fis jaillir je ne sais quel liquide noir à la figure de mes hôtes.
— Bah î dit Hydrogène en s'essuyant, à la campagne î
J'embrassai ces dames, qui sentaient fort le ragoût, s'étant mises bravement à l'œuvre et dévouées au salut de tous :
— Vous êtes des anges, leur dis-je, et j'ai honte de ne savoir rien faire d'utile. Ne puis-je vous servir de marmiton ?
— Et moi de sommelier? dit mon frère.
— Non, non, vous êtes les invités, lui répondit Rose-du-Bengale. Pourtant vous avez quelque chose à faire : vous surveillerez le râtelier pour que M. Biaise n'aille pas enlever le foin et l'avoine qu'on donnera à vos chevaux et aux nôtres. Votre sœur va fouetter la crème pendant que j'irai mettre la broche.
Elle me confia l'écuelle et disparut. Mais je n'eus pas essayé de ce passe-temps plus de deux
minutes qu'il me sembla singulièrement monotone et que je posai Técuelle sur la margelle d'un vieux puits qui se trouvait là fort à propos. Tout aussitôt un bataillon de guêpes vint brutalement goûter la crème et s'y plonger comme des sauvages qu'elles étaient. Je les chassai, et j'allais reprendre mon travail, quand arriva un groupe d'abeilles discrètes, proprettes, dorées par le pollen des ficaires fraîchement écloses. Avec quelle grâce délicate elles trempèrent leurs petites pattes dans la mousse sucrée qui marbrait les bords du vase 1
— 0 sages et honnêtes ouvrières, m'écriai-jC; que je ne mange jamais de crème en neige, si je vous dérange avec ce balai impie, formé de branches de groseillier !
Et je m'absorbai si bien dans la contemplation de ces charmantes créatures descendues de l'Hymette pour m' inviter au repos, que la crème ne prit aucune consistance et que Rose, en venant me demander compte du dépôt sacré, s'étonna du peu de succès de mes efforts.
— Il faut, lui dis-je, honteuse de mon oubh, que ce soit le voisinage du puits et la fraîcheur qui s'en exhale qui aient contrarié l'opération.
La bonne ménagère se paya de cette raison et se rapprocha de la cuisine. Elle n'eut pas plutôt fouetté pendant un quart d'heure et sué d'autant, que le mets prit une consistance et une blancheur admirables. Hydrogène, qui étudie la chimie, trouva une explication pour ce phénomène et je ne fus pas grondée.
Je m'en allai promener mes remords dans le verger. C'est un endroit délicieux, oii volaient déjà les coliades et où les grimpereaux tournaient gaiement autour des branches chargées de mousses humides. Je ne sais pas si tu es venu herboriser dans cet enclos, qui ne portCj en ce moment du renouveau, aucune trace de pas humains. Un gazon, court et encore jauni par les dernières gelées, descend en pente rapide vers le fond de la vallée où coule la Vauvre. Plantés en quinconce irrégulier, de vieux arbres à fruits, jadis taillés, aujourd'hui abandonnés à leur libre croissance, étendent et entrelacent leurs rameaux anguleux au point de départ, de manière à empêcher la circulation. Puis, tout à coup, ils se redressent et s'épanouissent en bouquets vigoureux qui bientôt formeront une voûte de tleurs.
Je m'assis sur un de ces troncs noueux ; une pluie fine mouillait mes cheveuX; qui se mirent à pendre en saules pleureurs, comme s'ils voulaient se mêler au travail printanier de la végétation. Le chant d'un coq rompait seul par moments le silence de la campagne encore engourdie à la surface. A travers le fouillis des branches, je découvrais un des sites les plus mélancoliques et les plus doux de notre vallée, les eaux frissonnantes de la Vauvre avec ses buissons de presle, ses prés coupés d'arbres et ses petits moulins d'où s'échappent de minces filets de fumée bleue. Pas un seul village, pas de clocher, pas de maison bourgeoise, pas de ruines, pas de routes, rien que des sentiers encaissés et bordés d'épine, des troupeaux blancs sur des prés verts, des ponts de bois sur la rivière, des oies devisant gravement sur le sable des rives, des horizons fermés d'arbres, rien pour le peintre, rien pour le chroniqueur ; et, sur tout ce paysage positivement simple et sans intérêt, planait pourtant je ne sais quelle poésie qui se sent et ne peut guère se traduire. Est-ce le sentiment de l'isolement intellectuel? Peut-être. On peut marcher ici du matin à la nuit sans rencontrer une
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trace de civilisation. Le pays est pourtant cultivé partout et plus habité qu'il ne le paraît, les nombreuses chaumières cachant leurs toits bas et incolores sous les arbres ou dans les plis du terrain. Mais la pensée d'aucun des êtres qui sont là ne franchit les limites de son petit domaine. Le paysan est tellement identifié à la nature, qu'il n'en dérange pas la tranquille solennité et qu'il ne semble point peupler la solitude. Le sentiment qui s'empare de nous autres liseurs, quand nous pénétrons dans ces retraites bocagères, est celui-ci : le repos dans l'oubli. Et, ne t'en déplaise, si c'est une pensée égoïste, elle est diablement douce et salubre.
J'en étais là de ma rêverie lorsque Hydrogène arriva, avec ses mains. Il se ht un siège d'un arbre voisin et me narra l'histoire de ce verger.
— La maison, dit-il, n'a jamais été qu'une maison de' paysan riche, et mon grand-père n'était rien de plus qu'un paysan . Mais il avait amassé du bien et fit planter ces arbres et bien d'autres^ car le verger s'étendait autrefois jusqu'au lit de la rivière. Il Tentoura d'un large fossé dont vous voyez les vestiges et son enclos passait pour le plus riche du pays. Mais le grand-père eut qaa-
torze enfants qui ont partagé les terres, démeul)lé la maison et démembré la réserve. Les uns arrachèrent les plants, les autres les laissèrent grandir incultes. Le tout fut morcelé, coupé par des buissonS; et, de l'ouvrage qui avait coûté tant de soins, il ne reste que ces vieux arbres qu'on oublie plus qu'on ne les respecte, mais qui, tout vieux qu'ils sont, dureront encore plus que nous.
Duteil nous appela pour le dîner. Il n'était plus question, à mon grand regret, de manger sur l'herbe. Il pleuvait tout de bon, et le couvert avait été mis dans une grande chambre à plafond bas, aux solives noircies^ avec une seule petite fenêtre. L'obscurité me rend toujours triste et la pluie avait traversé facilement mon petit vêtement de drap léger. Je vis alors une scène curieuse en me réchauffant sous la haute cheminée. Hydrogène la remplissait à la hâte de bûches et de fagots. A peine avait-il le dos tourné et le feu commençait-il à flamber, que le joli papa de notre ami^ M. Biaise, approchait doucement et emportait furtivement les bûches. Le fils revenait, et, croyant le combustible épuisé, remplissait de nouveau la cheminée; tout aus-
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sitôt le papa recommençait à la vider. Heureusement on l'emmena à l'autre bout de la table et je pus présenter mon dos à une belle flambée qui égaya enfin le local.
— Heureux les avares ! pensais-je. Ils n'ont jamais froid ni faim. Ils arrivent à surmonter toutes les exigences de la nature et à se pétrifier au physique comme au moral.
Celui-ci est un type qui serait odieux s'il n'était burlesque. Croirais-tu que je ne l'avais jamais vu? Il s'était mis sur son dimanche pour nous recevoir, c'est-à-dire qu'il avait son habit de noces du Directoire, un drap jaunâtre usé jusqu'à la corde; un grand gilet jaune d'une époque antérieure, je crois, lui tombait jusqu'aux genoux. Sa queue, ficelée d'un ruban immonde, remontée par son grand collet d'habit dans une position horizontale, allait caresser l'oreille de son voisin chaque fois qu'il tournait la téte, et il la tournait souvent, inquiet du zèle que ses servantes, plus hospitalières que lui, mettaient à nous servir. Il ne songea pas à profiter des douceurs culinaires qui ne lui coûtaient rien que le bois et le charbon. Il refusa les mets choisis qu'on lui offrait, disant qu'il n'avait pas
coutume de manger le bien des autres et que les autres feraient sagement de penser comme lui.
Le repas fut copieux. Duteil s'était chargé des vins, et réussit à en faire boire à M. Biaise. 11 le poussa même si vivement, que l'avare finit par consentir à nous raconter ses campagnes, qui ne sont pas moins curieuses que sa personne.
— On prétend, lui dit mon frère, que vous avez déserté deux fois.
— C'est des mensonges ! répondit M. Biaise, j'ai déserté cinq fois. A dix-huit ans, je suis parti dans la réquisition des trois cent mille hommes. A Angers, j'ai été incorporé dans la légion nantaise, où je me suis vite ennuyé et oii j'ai pris mon congé sous la semelle de mes souliers. J'étais royaliste et philosophe. Je ne voulais pas me battre. Les gendarmes m'ont rattrapé à Loches; ils ont voulu me persuader, à coups de plat de sabre, que j'étais bon républicain et m'ont conduit de brigade en brigade jusqu'à Bennes, où un représentant du peuple nous fit un discours pour nous prouver que le jour de gloire était arrivé. Je ne voulais point de gloire, moi, et je m'en revins chez nous sans rien dire. On m'a fait
repartir quatre autres fois. La dernière fut la pire. J'étais couché, quand les gendarmes vinrent pour me prendre, je me cachai sous le lit. Ces gredins-là burent deux pichets de mon vin, tuèrent mes deux coqs et les mangèrent sous mon nez, en me jetant les os, car ils me savaient là et s'amusaient à mes dépens. Quand ils eurent bien déjeuné, ils firent semblant de s'en aller et je crus pouvoir aller dans ma cour m'assurer du dégât qu'ils m'avaient fait. Mais ils s'étaient cachés derrière la gi-an^e, et, tombant sur moi, ils m'attachèrent à la queue de leurs chevaux qui avaient mangé du vert. — Je vous laisse à penser! Enfin, je reçus mon congé et je me croyais sauvé, quand on m'envoya deux médecins pour constater que j'étais trop malade pour servir. Je n'étais point malade du tout, et je me plaignais sans pouvoir dire où j'avais mal. Alors, ils m'ont signé un certificat bien drôle qui disait :
« Nous avons trouvé M. Biaise De la légion nantaise, Assis sur sa chaise Fort mal à son aise,
» Parlant peu, maladroitement et sans raison. — En foi de quoi, etc., »
— Ne nous raconterez-vous pas, lui dit Duteil, pourquoi, à la Châtre et dans tout le pays, on vous a surnommé Queue-de-veau ?
— C'est bien simple, répondit M. Biaise. Une fois libéré du service, je songeai à me marier, Je m'habillai de mon mieux et je me poudrai tout à blanc avec de la belle manivolle Je m'en allai trouver M. Mauduit à la Châtre.
» — Qu'est-ce que vous voulez, monsieur Biaise?
» — Pas grand'chose, monsieur Mauduit. Je vous demande votre fille.
» — Ah!oui-da! monsieur Biaise! Pas grand'chose ? Et laquelle de mes filles demandez-vous ?
)) — Celle que vous voudrez, monsieur Mauduit ; ça m'est égal.
» Là-dessus, il me prend par les épaules, m'arrête un petit moment sur le pas de sa porte, et me pousse dehors. Voilà tous les galopins de la ville à me suivre en me criant :
» — Biaise, queue de veau ! »
» Je ne savais à qui ils en avaient. Enfin, rentré chez moi, je m'aperçois que M. Mauduit m'avait pendu au dos une grande queue de veau. Je
1, Fleur de farine,
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Al
l'ai vitement fait cuire et j'en ai dîné pendant trois jours ; elle était diablement bonne et le plus bête n'était pas moi,
M. Biaise devenait expansif, mais, au dessert, apparurent certains pruneaux et certains fromages qu'il crut reconnaître comme siens, et, subitement dégrisé, il quitta la table pour aller arrêter le pillage.
Nous ne le revîmes plus. La pluie avait cessé. On alla causer et s'ébattre au gué de la Vauvre; puis au moulin d'Angibault, qui est une délicieuse oasis de verdure et de belles eaux courantes. Enfin, comme la nuit arrivait, on rentra pour monter à cheval et partir. Ma jument Collette était fort impatiente de rentrer chez elle. J'eus toutes les peines du monde à lui faire attendre que Rose et Caroline fussent hissées en croupe, l'une derrière son mari, l'autre derrière Hydrogène. Dans son empressement à nous aider, Ifydrogène s'était laissé choir dans le fumeriou, et, comme mon frère l'en avait retiré vite, il voulait se jeter dans ses bras pour l'en remercier.
— Ne va pas m'embrasser au moins l lui cria mon frère,
— Si fait, répondit Hydrogène en le serrant sur sa poitrine, c'est de bon cœur, va !
Caroline ne voulait plus chevaucher derrière lui dans l'état où il était. Duteil et mon frère l'essuyèrent avec des bouchons de paille et enfin on se mit en route.
Nous étions venus sans nous tromper par le chemin de la mare verte, laquelle mare n'a rien de dangereux pour peu qu'on serre le buisson du bon côté. Hydrogène prétendit qu'à la nuit, il y avait du danger, et qu'il valait mieux gagner Montipouret par un chemin plus long. Comme il ne faisait pas nuit du tout, je pense bien que c'était un prétexte pour se montrer dans le bourg en belle compagnie, et nous le suivîmes pour ne pas le contrarier. Nous n'avions pas fait cent pas qu'un iièvre traversa le chemin devant nous, sans se presser, comme s'il se moquait de notre cavalcade.
— Diable! dit Duteil, mauvaise affaire! Un lièvre qui vous regarde, c'est un sorcier qui vous nargue. — Ma femme, dit-il à Rose, tu devrais faire un beau signe de croix pour conjurer le charme, autrement il nous arrivera ce soir quelque fâcheuse aventure.