BLAISE
Puis il lit un grand cri : sa femme l'avait pincé pour l'empêcher de se moquer de la religion.
Pour se venger, Duteil se mit à prêcher d'une voix tonnante, et il traversa Montipouret en déclamant :
— Mes très-chers frères, écoutez la parole du Seigneur !
Les habitants qui étaient en train de souper accoururent sur leurs portes, et le curé, qui rentrait chez lui, s'arrêta stupéfait, émerveillé peut-être de l'éloquence et des poumons du cavalier.
— Soyez béni, monsieur l'abbé Rochou ! lui beugla le sermonneur. Allez souper, mon fils, vous êtes un bel homme; que la paix du Seigneur soit avec vous !
La nuit était venue, l'abbé Rochou ne reconnut personne et demeura perplexe. Nous prîmes le galop pour arrêter la prédication de notre ami ; mais ce fut en vain. 11 prêcha au galop avec encore plus d'onction et d'énergie. En vain Rose lui tira son habit et lui déchira sa cravate pour mettre fin au scandale. La jument effrayée de l'altercation conjugale fit un écart et laissa les
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deux époux, Rose, assise dans une ornière, Duteil debout et prêchant toujours.
Mon frère mit pied à terre pour relever Rose, qui n'avait aucun mal; mais Duteil avait perdû une de ses bottes, qu'il chercha longtemps dans l'obscurité en nous faisant remarquer qu'il l'avait bien prédit : le lièvre nous avait jeté un sort et nous n'étions pas au bout de nos aventures.
Il ne croyait pas si bien dire. Tout en rattrapant la jument effrayée et réparant les sangles qu'elle avait brisées, nous avions perdu le sens de la direction à suivre, et, quand nous nous remîmes en route, nous tournions le dos à notre but sans nous en douter.
Il est facile de se perdre dans cet entre-croisement de chemins creux de notre bocage, et nous marchâmes au petit trot pendant une demiheure, croyant arriver à la grande route et n'arrivant point.
Enfin l'air plus vif nous fit connaître que nous n'étions plus dans la vallée, mais sur un plateau. Lequel? Une nuit grise, opaque, uniforme, enveloppait tous les objets. Le chemin était plus large que de raison. Étions-nous sur un chemin ou sur une lande ?
— Nous sommes bel et bien perdus, dit Duteil. Cela devait arriver. Le lièvre avait son idée.
— Allons donc ! répondit mon frère, se perdre aux environs de Montipouret, à une lieue de chez nous ! est-ce que c'est possible ? ^lardions toujours, nous allons nous reconnaître.
Nous marchâmes deux grandes heures sans nous faire aucune idée du pays que nous parcourions .
Il est vrai que nous ne songions plus à nous orienter. Nous causions, et Duteil nous captivait par son esprit original et brillant. Il s'était mis à soutenir une drôle de thèse :
— Nous sommes ensorcelés, cela est évident, nous disait-il ; mais qu'est-ce que cela prouve? c'est que l'homme n'est jamais sûr de lui-même, et que, par conséquent, c'est lui qui crée les choses qui lui apparaissent. Ainsi, en ce moment nous croyons être à cheval, devisant de bonne amitié à travers champs ; nous nous prenons pour des personnes raisonnables; qui sait si nous ne rêvons pas? Nous sommes peut-être, à cette heure, bien endormis dans nos lits, et nous nous promenons en songe dans un lieu vague que nous ne connaissons pas. C'est assez fréquent
dans les rêves. On a des perceptions confuses d'une nuit terne comme celle-ci et d'un monde voilé où l'on erre à l'aventure sans but déterminé. Je m'imagine que c'est vous autres qui êtes là^ que j'ai ma femme en croupe, que je vous parle et que vous me répondez. La conviction, la certitude font partie essentielle du rêve; je pourrais vous jurer que je ne me trompe pas, que je vous entends, que je vous parle et que vous m'entendez. Je n'en serais pas moins la dupe d'un songe, et vous auriez beau me jurer que nous sommes bien ici et non ailleurs, cela ne prouverait absolument rien, sinon que l'imagination est tout, et que l'on n'est, en réalité, que là où l'on croit être.
Cette fantaisie me plaisait et je ne songeais pas à la contredire. Hydrogène la trouva folle et voulut la réfuter.
— Toi, lui dit Dutèil, tu affirmes d'autant plus que tu es plus abusé par la vision de ton rêve. Pourrais-tu me jurer qu'en ce moment tu as ta raison ?
— Je m'en flatte! répondit Hydrogène; je n'ai pas bu comme vous une rivière de bordeaux et un fleuve de Champagne.
— Tu me reproches ma nourriture, ô fils de ton père !
— Dieu m'en garde ! je dis seulement qu'en ce moment je suis lucide et que vous ne l'êtes pas.
— Eh bien, voilà ce qui te trompe : en ce moment, tu crois écouter les divagations de ton parent Duteil; ce n'est qu'un souvenir passé à l'état de rêve. Tu es couché sur une botte de paille dans un hôpital de fous. La personne que tu prends pour moi est le médecin qui te soigne, et l'air de la nuit que tu crois respirer à pleins poumons en pleine (campagne ne t'arrive qu'à travers les barreaux d'une lucarne grillée. Malheureux jeune homme! la bonne dame nature a eu pitié de toi. Elle a jeté sur la lanterne magique de ton cerveau les images de la patrie absente. Tu y vois les champs paternels, les amis de ton enfance, tu es heureux, tu divagues! tu vois ce qui n'est pas ou ce qui n'est plus, et tu es persuadé que ce sont des choses réelles. Mais il ne suffit pas de dire que ce ne sont pas des fantômes, il faut le prouver. Prouve-le-moi, voyons, essaie!
La discussion continua ainsi, je ne l'écoutais
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plus. Je m'étais levée matin et le pas régulier de mon cheval me berçait agréablement. La thèse de Duteil se confondit dans mon cerveau avec une ébauche de rêve sur le même sujet.
— Pourquoi ne serais-je pas, me disais-je^ sur une barque au milieu d'un lac argenté, ou dans un traîneau sur la neige des steppes?
Mon cerveau me promena ainsi à travers de douces visions, jusqu'à ce que le fer de ma Colette; frappant sur un caillou, en fît jaillir un éclair qui me réveilla.
D'autres éclairs dus à la même cause se produisirent sous les pieds des autres chevaux.
— Ah çà! dit mon frère, nous ne nous rapprochons pas du tout de chez nous. Nos chevaux battent le briquet sur des silex et nous devrions être depuis longtemps sur le calcaire.
— Mais on ferre toute la route de Châteauroux avec des cailloux de rivière^ répondit Duteil; nous sommes sur la route postale.
— Allons donc ! nous sommes sur les coteaux de la Chassaigne !
— Non pas, reprit Hydrogène, nous descendons depuis une demi-heure. Je crois que nous retournons à Montipouret.
VOYAGE CHEZ M. RLAISE 55
Mon frère mit pied à terre et dit :
— Aïe ! nous sommes dans les échaussis ^ jusqu'aux genoux.
— Alors, reprit Duteil, nous traversons la chaume de Chavy ?
— Vous êtes fous, leur dis-je; ce que vous prenez pour des chardons, ce sont des créneaux. Nous sommes sur le haut des ruines de Saint- Chartier.
— Pourquoi non? dit Duteil, tout est illusion dans la vie, et l'imagination peut nous promener aussi commodément là qu'ailleurs.
Encore un quart d'heure de marche et de causerie, lorsque je pris les devants, me fiant à l'instinct de ma Colette plus qu'aux notions de mes amis. La bonne créature s'arrêta, et, par un mouvement que je connaissais bien, me demanda la permission de boire.
— Qu'y a-t-il ? cria Duteil.
— Il y a, lui dis-je, que nous sommes dans la rivière. Reste à savoir si c'est l'Indre, la Vauvre ou la Couarde.
— Ça, une rivière? reprit Duteil, dont labête-
1 , Chardon-Roland, panicaut.
clapotait lourdement dans l'eau ; encore une hallucination ! Vous êtes sur les galets de la mer Caspienne.
— Y a-t-il des galets dans la nier Caspienne ?
— Pourquoi pas? il y en a bien dans l'Indre! Allons, toujours.
J'avançai, mais Colette refusa d'aller plus avant. Le vent agitait la cime des aulnes, et, devant nous, une ligne blanchâtre annonçait, par un bruit frais et charmant, que nous marchions droit sur une écluse. Caroline riait, mais Rose commençait à avoir peur, à gronder Hydrogène et à craindre qu'il ne nous menât noyer.
— Restez là, nous dit mon frère. Je vais explorer l'autre rive. Il s'enfonça dans des prairies humides et revint sans avoir trouvé d'issue.
— Voulez-vous m'en croire? leur dis-je. Mettons la bride sur le cou de nos chevaux et nous serons vite chez nous. Il y a longtemps que Colette m'avertit que nous tournons le dos à son gîte.
Colette étant reconnue comme la plus intelligente de nous tous, on me laissa prendre la tête. Elle s'enfonça dans un dédale de petits chemins couverts où je la laissai absolument libre de choisir, et, un quart d'heure après, ga-
lopant en liberté sur la route, nous entendions la voix de nos chiens saluant notre retour au bercail.
Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'après nous être consultés autour d'un bon feu et avoir examiné la carte de Cassini, il n'a été possible à aucun de nous de savoir par où nous avons passé et quel est le gué de rivière oi^i Duteil a cru reconnaître les rives de la mer Caspienne. Hydrogène continue à affirmer que ces messieurs étaient parfaitement gris, ce qui n'explique nullement comment, ne l'étant pas, à ce qu'il assure, il n'a pas su se reconnaître mieux que les autres. Je proteste aussi, mais on me répond que je suis distraite et ne compte pas. Rose et Caroline ne connaissent pas mieux l'une que l'autre les replis et détours de la vallée Noire.
— Vous êtes bien bons de chercher^ répond Duteil. Voilà qui prouve bien que tout est apparence dans ce que nous prenons pour la réalité. Nous ne nous somme? probablement pas égarés du tout. Nos chevaux ont suivi raisonnablement le bon chemin, pendant que nous errions en songe dans des ténèbres fantastiques.
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— Mais alors, lui dis-je, coiiimeiit avons-nous mis quatre heures pour faire une lieue?
— Nous dormions, et nos chevaux ont doi'mi aussi.
— Nous dormions ! et tu n'as pas cessé de parler !
— Vous avez revé que je parlais. Je me souviens à présent de n'avoir pas dit un mot.
— Ahl par exemple! s'écria Hydr;.gène, et prêché, et chanté la messe !
— Moi, j'ai chanté? Prouve-le!
— Je le prouverai par témoins.
— Que les témoins prouvent! Voyez, prouvez, prouvez tous.
— Notre unanimité^ la concordance des témoignages...
— Phénomène bien connu d'hallucination contagieuse . Devant les témoignages d'une bande de fouS; un juge sage ne se trouve pas éclairé.
— Alors, lui dis-je, prouve que nous sommes fous !
— Ceci, mes enfants, répondit-il, me serait trop facile. Je vous renvoie au tribunal de votre conscience.
Ceci est un souvenir qui me traverse l'esprit. Un personnage dont je n'ai jamais parlé et qui n'a guère fait que m'apparaître, me revient à la mémoire. C'était un type ; fille noble de la province, mariée à un assez riche gentilhomme de campagne, elle était venue dans la petite ville pour ne pas se séparer de son fils unique qui entrait au collège.
Cette personne ne me fournira pas de récit intéressant, ce ne sera qu'un portrait ; un portrait est une étude comme une autre, puisque tout est dans tout.
Elle avait, quand je la connus, environ vingthuit ans. Elle n'était ni jolie ni belle, et pourtant elle était fort séduisante. C'était une blonde très-blanche et très-grande. Trop grande des
jambes, car elle avait la tête, le buste et les bras d'une femme délicate et de moyenne taille; les jambes n'en finissaient pas. Quand on la voyait assise, on ne se doutait de rien. Elle se levait et Ton était presque épouvanté. Mais on s'y faisait, car cette géante était d'une souplesse et d'une gaucherie charmantes ; elle avait des pieds d'enfant toujours chaussés avec recherche. Ses mains étaient petites aussi et chargées de bagues. Elle avait d'admirables cheveux d'un blond roux, le teint assez coloré^ les épaules un peu carrées, la poitrine un peu plate, le dos un peu rond par Thabitude de ^e casser en deux à l'endroit de la ceinture, comme si ce buste fragile eût trop pesé à la base presque masculine du corps.
Ses traits n'étaient pas irréguliers, le nez était assez grand, la bouche encore plus, le front et la mâchoire étaient assez proéminents, l'oreille était petite et délicate, l'œil clair et caressant^ On eût dît que la nature s'était ravisée au moment de faire un homme et que, pour effacer vite son premier jet, elle lui avait donné certains charmes étonnés de se trouver mariés aux hardiesses du premier plan.
C'est à là promenade que je fis connaissance
LA BLONDE PHOKBÉ
avec elle. A cette époque, je courais beaucoup à cheval avec mon frère. Nous avions des bêtes assez ardentes, et nous nous trouvâmes dans un petit chemin encaissé, avec cette personne qui marchait devant nous.
J'ai oublié de vous dire son nom de baptême, le seul que je veuille vous dire. Mais ce nom lui allait très-bien, il était étrange comme elle : elle s'appelait Phœbé.
Comme elle faisait toutes choses à sa manière^ elle ne montait pas à l'anglaise. Elle était assise tout à fait de côté sur une belle selle de velours noir à clous dorés, faite comme les selles à âne où l'on assied les enfants, avec un très-grand rebord en arrière, un véritable dossier.
Elle n'avait aucun costume d'amazone ; une petite coiffure de velours et de rubans qui n'était à la mode d'aucun temps et qui paraissait être une chose commode de son invention, laissait paraître ses beaux cheveux tombant en longues boucles sur un châle rouge croisé sur la poitrine et noué derrière le dos. Elle me parut très-singulière, mais assez agréable à voir ; mon frère mêla nomma, il l'avait rencontrée déjà à la ville et connaissait, je crois, un peu sa famille.
Comme on parlait déjà beaucoup d'elle daas le pays, j'étais assez curieuse de la voir de près, mais elle avait quelque avance sur nous, et, quand sa monture sentit approcher les nôtres, elle prit le galop pour n'être pas dépassée.
C'était une toute petite bête assez gentille, malgré la vulgarité de sa race marclioise.
— Voilà, me dit mon frère, une petite pouliche de landes qui ne manque pas d'ardeur. Mais que cette dame est donc mal installée làdessus ! Si la bête faisait le moindre écart à gauche . . .
Comme il disait cela, la jument fît un notable écart à gauche, et la dame se trouva debout sur ses pieds, sans avoir fait de mouvement apparent pour s'y mettre. La petitesse de l'animal et les longues jambes de l'écuyère expliquaient la facilité de leur séparation.
Elle se trouvait donc plantée devant nous comme un peuplier, dont elle avait la sveltesse pen^ chée, et, quand elle entendit mon frère s'écrier:
— Ahl j'en étais sûre, qu'elle tomberait!
— Je ne tombe jamais, répondit-elle, avec un calme enjoué. Quand mon cheval me fait des folies, je le quitte^ voilà tout.
Il l'avait si bien quittée, que mon frère dut faire un temps de galop pour le rattraper. Il le ramena et descendit pour serrer les sangles, qui étaient tout à fait lâches.
— Quand on monte de cette manière, disaitil, manière qui n'offre jamais de véritable solidité, il faut au moins veiller à ce que la bête soit fortement sanglée. Vous êtes adroite pour sauter en avant ; maiS; si la selle tournait en arrière, vous pourriez vous tuer ou être traînée par vos jupes, et permettez-moi de vous dire que vous ne devriez pas sortir seule, dans ces conditions-là, avec une jeune bête qui ne me paraît pas bien raisonnable.
— Il paraît, répondit malicieusement la blonde Phœbé, que nous ne sommes pas plus raisonnables l'une que l'autre, selon vous. Mais, moi, je sais que je ne peux pas tomber en arrière, parce que j'ai l'habitude de me plier en avant, et que je ne peux pas être tramée par mes jupes, vu que je ne me sers pas d'étrier.
— Je vois bien, répliqua mon frère, je vois que vous ne tenez à rien, et, si vous étiez ma sœur, je ne vous laisserais pas faire une pareille équitation.
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— Vous croyez que je ne suis pas solide? vous vous trompez. Voulez-vous que nous lan~ çions nos chevaux tous les trois ?
Elle était remontée sans le secours de personne, sur la pouliche, qu'elle stimula d'un grand coup de houssine et qui partit ventre à terre. Nous la suivîmes, étonnés de son adresse èt de sa tranquillité.
Comme nous devions rentrer par le même chemin, nous la reconduisîmes jusqu'à sa porte, et elle nous engagea à revenir la voir.
Elle vint aussi chez nous, et, pendant quelques mois, nous nous vîmes souvent. Elle était bien élevée, et, quoiqu'elle n'eût jamais quitté sa province dont elle avait l'accent prononcé, elle avait de bonnes manières. Je l'avais prise d'abord pour un casse-cou pire que moi, puisque le plaisir de courir la campagne lui faisait accepter et aimer des dangers dont j'avais su me préserver; mais elle n'était pas réellement active, et, après deux ou trois cavalcades où elle continua à tomber sur ses pieds au moindre imprévu, elle nous montra qu'elle était, avant tout, nonchalante. Je ne sais quelle éducation elle avait reçue, elle n'aimait aucun art, elle ne s'intéressait à rien
I,yV BLONDE PHOEBÉ 03
en politique, elle n'avait pas de ménage, son mari étant resté dans ses terres et ne venant la voir que le samedi, jour de marché. Elle n'avait donc pas de milieu et paraissait fort désœuvrée. Elle aimait à causer, pourvu qu'elle n'eût qu'à faire des questions, et, comme elle manquait d'instruction, ses curiosités ne portaient que sur des choses inutiles et frivoles. Elle m'ennuya vite et je la quittai souvent, sous prétexte de vaquer à mon ménage, pour aller lire dans ma chambre. Elle n'était pas gênante et on pouvait l'oublier sur un fauteuil du salon sans qu'elle y trouvât à redire. Il n'était pas agréable d'aller chez elle : elle voulait recevoir sans être installée. Je ne pouvais pas souffrir sa cuisine marchoise fortement épicée. Après dîner, on dansait dans une chambre oii il y avait des lits, entre autres celui de son petit garçon, qui arrivait du collège, dînait et s'endormait à huit heures, au son des violons, après s'être déshabillé tranquillement en plein bal. Le mari assistait quelquefois à ces réunions, où il paraissait ne connaître personne et ne disait pas un mot. J'ignore s'ils vivaient en bonne intelligence. Ils se disaient vous et se
parlaient froidement. Dans tous les cas, ce qui
arriva par la suite parut être fort indifférent à ce mari philosophe.
J'avais découvert chez madame Phœbé une tendance qui était en réalité l'unique amusement de sa vie. Elle était profondément coquette sans en avoir l'air; sa gracieuse nonchalance cachait une préméditation incessante; elle voulait plaire et passionner.
Mon gros bonhomme de frère y fut pris et me cacha son jeu. Je découvris, le secret de la manière la plus baroque.
Un vieux galant, qui venait quelquefois chez nous et qui était d'une laideur bien conditionnée, avec une fatuité à l'avenant^ me trouva un jour en train de dessiner. Je me servais d'estompés et de fusain écrasé.
— Vous broyez du noir ? s'écria-t-il avec emphase, en me voyant essuyer mes mains.
— Mais pas du tout, lui répondis-je, je n'ai aucun sujet de tristesse.
— Eh bien, moi, reprit-il, je suis un homme désespéré, un cœur brisé. Vous savez bien ce que je veux dire.
— Je ne m'en doute seulement pas.
— Allons donc! vous savez bien qui ma-
LA BLONDE PHOERK
dame Pliœbé me préfère, et pour qui elle me chasse.
— Je vous jure que je ne sais rien de tout cela et n'y comprends goutte.
— Eh bien, elle m'aimait ! j'étais heureux î votre frère a exigé qu'elle me mît à la porte.
— Mon frère? Il n'a aucun droit sur elle.
— Il est aimé !
— Ah ! c'est possible . En ce cas, il faut vous résigner à ne pas l'être, si tant est...
— Je vous jure...
— On jure souvent, on ne prouve pas toujours.
— Vous voulez que je prouve?
— Non, tout cela m'ennuie et ne me regarde pas. Permettez-moi de garder mon opinion.
— Qui est que je mens?
— Qui est que vous vous êtes trompé.
— Lisez ces lettres.
— Non, je ne veux pas.
— Je vous les laisse, vous les lirez.
— Je n'en ferai rien.
— Vous devez à la justice et à la vérité de les lire. Si vous vous assurez de mes droits, vous prononcerez.
— Prononcer quoi ? Vous me dites des choses insensées ! Comment puis-je m'établir juge en pareille affaire?
— Si cette femme ne me doit aucun égard, tout ce que je vous ai dit sera non avenu. Je laisserai la place à votre frère et me tiendrai tranquille.
— Et si vous avez des droits^ comme vous dites?...
— Vous tâcherez d'empêcher votre frère de tomber dans le piège où j'ai été pris; et, si vous n'y réussissez pas, vous chasserez de votre intimité et de votre maison une personne indigne de votre accueil.
— C'est-à-dire que je servirai votre vengeance? Eh bien, non, remportez vos lettres, je neveux rien savoir, — à moins que vous ne m'autorisiez à les rendre à celle qui les a écrites?
—- Et vous la chasserez?
— Non, je la prierai très-poliment de ne plus revenir; car, s'il est vrai qu'elle ait des intrigues bizarres, j'aime mieux n'en pas être le témoin
— Lisez donc !
Et il étala sur la table cinq ou six lettres d'une fine écriture avec orthographe douteuse, — bien
tournées d'ailleurs, d'une amabilité assez chatte, mais d'une parfaite innocence.
Je les rendis en riant au vieux amoureux, et lui déclarai qu'il pouvait les montrer à tout le monde sans compromettre en aucune façon madame Phœbé. 11 fut en colère contre moi : vraiment, l'amour rend bête. Il ne concevait pas que mon interprétation ne fût pas d'accord avec la sienne.
— Voyons, lui dis-je pour en finir, si vous avez été heureux, vous ne le prouverez à personne, et, comme vous aurez de la peine à le faire croire, je vous engage à vous conduire en galant homme, c'est-à-dire à vous taire, car les rieurs seraient contre vous. Je ne crois pas que mon frère soit plus favorisé que vous, mais je sais que, s'il en est ainsi, il se conduira mieux.
Quand je revis mon frère, je lui demandai l'explication de l'algarade de M.
— Il n'y a rien du tout, me répondit-il. Il était fort assidu auprès de la blonde Phœbé. Je l'ai trouvé ridicule. Je m'en suis moqué. Elle a eu un peu honte, je crois, d'avoir fait la coquette avec ce barbon. Elle l'a reçu plus froidefnent. Il s'est fâché, elle l'a mis à la porte. S'il veut que nous
nous allongions quelque bon coup de sabre, je suis encore assez hussard pour le lui servir.
— Allons donc, un homme de cet âge-là ! J'espère que, s'il était assez fou pour te chercher noise, tu ne le prendrais pas au sérieux. Mais la blonde Phœbé, ne la prends-tu pas au sérieux plus qu'il ne faudrait ?
— Ma foi, je ne te cache pas qu'elle m'occupe beaucoup; mais je ne suis pas un imbécile et je me tiens sur mes gardes. Tu l'avais bien jugée, elle est d'une insatiable coquetterie.
— Je ne l'ai pas jugée en dernier appel. C'est peut-être tout simplement une femme sans intérieur, qui s'ennuie et n'a pas l'énergie de se distraire par une passion intellectuelle.
— Eh bien, c'est justement cela, eJle joue à la galanterie platonique. Dans une petite ville, ce jeu-là est impossible. Une femme a beau se garder, on la calomnie et sa vertu ne sert de rien à sa réputation.
Quelques semaines plus tard^ je vis mon frère très-agité. Un nouveau soupirant s'était introduit dans l'intimité de la dame.
— Tu ne vas pas, j'espère, dis-je à mon hussard, me donner le spectacle des fureurs du vieux ?
— Si fait, répondit-il ; mais je ne le donnerai qu'à toi seule, et je ne menacerai personne de ma vengeance. Seulement je puis bien t'avouer que j'étais amoureux comme une bête de cette géante qui n'est ni belle ni spirituelle, mais qui a un charme et des yeux! Je t'assure que, si elle est vulgaire à beaucoup d'égards, c'est faute de développement. 11 y a en elle l'étoffe d'une princesse de roman. Écoute une anecdote.
» L'autre jour, j'étais avec elle dans son jardin. Elle était assise, avec une de ses grandes jambes repliée contre le pied de sa chaise ; elle avait des fleurs sur ses genoux. Tout à coup elle se baisse, regarde, et, avec un sang-froid admirable, médit :
» — Regardez ma jambe et ne bougez pas!
» Je regarde, et vois une vipère entortillée à sa jambe et au pied du fauteuil. J'allais m' élancer, elle m'arrête en disant:
» — Vous voulez donc qu'elle me morde ? Un peu de calme, elle n'est pas en colère ! elle s'enroule pour descendre. Je le sens, elle me quitte. »
En effet, la vipère avait posé la tête sur le sable en retirant à elle ses anneaux; je l'écrasai lestement avec le talon de ma botte, et je regardai ce petit pied et ce bas de soie toujours si bien
tendu ; elle n'était ni émue ni pâle, elle souriait en me voyant contempler son pied. Elle ne pensait déjà plus à la vipère, elle pensait à l'effet que son bas et son soulier produisaient sur moi.
Il la revit encore pendant quelques jours et puis il ne la revit plus jamais.
— Je ne veux pas être ridicule, me dit-il, et je ne veux pas non plus être méchant. C'est une aimable femme après tout, et je la crois très -bonne. Elle est pleine de gâteries charmantes pour ceux qui l'approchent. Tant pis pour eux s'ils prennent ses dragées pour argent comptant. Je suis puni par où j'ai péché. Je suis cause qu'elle a mis le vieux *** à la porte, j'ai eu tort, je n'étais pas jaloux; maintenant le nouveau sigisbée est jaloux de moi. Je le vois à rembarras de la dame, et je ne veux pas le faire évincer ; car^ alors, je sôrais pris pour tout de bon. Il me faudrait être toujours là et faire le métier de mari pour chasser les oiseaux de passage. Non, c'est trop sérieux pour moi qui suis un homme marié et ne veux pas de scandale.
Le troisième sigisbée sut se faire garder. Il n'avait rien à faire . On en glosa beaucoup, et
avec méchanceté. Il était un pauvre diable. La dame était assez riche et s'était installée à la ville dans les conditions d'une certaine élégance et d'un certain goût. Elle ne sortait plus de son jardin et ne voyait plus personne. Elle mourut oubliée, et son cavalier servant retomba dans la misère sans avoir profité en rien de la situation.
Novembre 1875.
MON GRAND-ONCLE
J'ai parlé, dans YHistoire de ma vie, de ce grand-oncle qu'on appelait encore, dans mon enfance, l'abbé de Beaumont; bien qu'il se fût volontairement sécularisé, et qui, depuis la Révolution, signait Godefroid de Beaumont-Bouillon, bien qu'il n'eût jamais été légitimé. C'était une figure intéressante, une de ces aventureuses destinées qui, en subissant le contre-coup des révolutions, marquent d'une façon invraisemblable et romanesque les époques de transition entre une société qui finit et une société qui se reconstitue sous l'empire de l'imprévu.
A l'époque où j'écrivis VHistoire de ma vie^
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je n'avais pas de détails précis sur la jeunesse de mon grand-oncle. Je n'en savais que ce que m'avaient raconté mes parents, sans pouvoir contrôler l'exactitude de leurs souvenirs. Je reçois aujourd'hui, d'une personne amie qui fut recueillie et élevée par lui, une sorte de notice sur lui et ma famille. Ce petit travail est si agréablement rédigé et si curieux, que je n'aurais qu'à le publier tel quel, s'il ne contenait certaines erreurs dont la recherche et la rectification n'auraient point d'intérêt. Ce qui est vrai et touchant dans cette notice dont on veut bien me faire présent, c'est la partie qui concerne mon grand-oncle et qui rectifie d'autres erreurs, commises par moi sui* son compte. Cette partie, écrite sous sa dictée ou au sortir d'entretiens intimes, mérite d'être lue, et j'en vais donner le résumé aussi rapide que possible.
Charles-Godefroid-Marie de Beaumont naquit le 31 octobre 1750, du duc de Bouillon, prince de Turenne, et de mademoiselle Verrières, déjà mère d'Aurore de Saxe, qui fut ma grand'mère. Le nom de Beaumont était celui d'une terre, Beaumont-le-Boyer, que le duc possédait en Normandie. C'était l'usage des grands seigneurs
MON GRAND-ONCLE
d'alors" de nommer ainsi leurs bâtards, sans pourtant leur assurer la possession des fiefs dont ils prenaient le titre. Ainsi, dès l'enfance, Charles-Godefroid fut le chevalier de Beaumont, sans aucun revenu ni droit de propriété.
La duchesse de Bouillon, princesse de Lorraine, n'avait eu que deux fils. L'aîné, ayant fait une chute à la chasse, était demeuré bossu ; il mourut à vingt et un ans. Le second, trèsbeau de visage, était encore plus disgracié. Il était cul-de-jatte. Aussi, quand la duchesse voyait le jeune chevalier, si grand, si beau, si bien tourné, elle pleurait de regret. Elle eût voulu être sa mère. Elle le prit en vive affection lorsqu'elle vit l'intelligence et la bonté se développer en lui en même temps que la beauté physique. Le chevalier adorait le jeune prince et l'entourait des plus tendres soins. Celui-ci ne chérissait au monde que le bâtard, ne se tenait tranquille et ne se sentait heureux que quand il était là. La duchesse obtint que Charles habitât l'hôtel de Bouillon. En proie à une maladie longue et cruelle, elle reçut de lui des soins assidus. Il la quittait à peine et lui faisait la lecture. A la veille de mourir, elle fit venir le
jeune prince dans sa chambre. On le portait, il ne marchait pas.
— Mon fils, hii dit-elle en lui montrant le chevaher, si je me résigne à la volonté de Dieu, qui est que je vous quitte, c'est que je laisse un ange gardien auprès de vous. Jurez-moi de l'aimer toujours. — Et vous, chevalier, promettez-moi de vous consacrer à votre frère, et de donner, sHl le faut, votre vie pour conserver la sienne.
Le chevalier jura avec effusion. La duchesse les bénit tous deux, « et mourut saintement ».
Jusque-là, M. le duc, qui avait quatorze cent mille livres de rente, revenu énorme à cette époque, ne s'était occupé ni de ses enfants, ni de son intérieur. Un jour, il appela Charles et lui dit :
— Chevaher, je t'ai fait donner de l'éducation; en as-tu profité ? Saurais-tu répondre à cette lettre ?
Charles fit un brouillon et le porta en tremblant à son père, qui était rude et violent.
— Gomment me faites-vous parler , m' sieur ? s'écria-t-il enlui jetant le papier au nez. Refaites ceci au plus vite, et qu'il n'y ait pas un seul mot de ce que vous avez mis.
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Le chevalier, éperdu, se remet à l'œuvre et apporte son second brouillon.
— Encore pis que l'autre ! s'écrie le duc. Refaites cela et que je n'y trouve pas un mof des deux premiers essais.
Le chevalier recommence et revient.
— C'est bien, dit le duc. Je vois qu'on ne m'a pas volé mon argent.
Et il l'embrasse.
— Ta première lettre était bien, la seconde était mieux, la troisième est parfaite. J'ai voulu t'éprouver. A présent, je te nomme mon secrétaire intime.
Dès lors, le chevalier, chargé de connaître et de surveiller une maison au pillage, fut un objet de crainte et de haine pour deux gredins qui jurèrent sa perte. C'étaient Le Bas et Cerson, le maître d'hôtel et l'hitendant.
Ici se place une anecdote qui ne manque pas de couleur.
Le duc possédait auprès d'Évreux le château de Navarre, au milieu d'une forêt de vingt-cinq lieues de parcours. Le cardinal de Bouillon, oncle du duc, annonce à celui-ci qu'il désire chasser chez lui le jeudi suivant. Mais, ce jour-là, le
duc est de service chez le roi. 11 appelle le bâtard.
— Chevalier^ il faut me remplacer à Navarre. Fais les invitations, organise tout et que tout aille bien. 11 s'agit de traiter le cardinal, fais attention à mes gens. Ils ont le parler un peu leste. Veille à ce que mon oncle n'entende pas une parole déplacée, pas un juron surtout!
Le chevalier part pour Évreux, organise tout à merveille et voit bientôt arriver le cardinal dans son carrosse, escorté de toute une élégante gentilhommerie à cheval. Dès le lendemain, on se met en chasse; mais, malgré les excellents préparatifs du chevalier, tout va de travers. Hommes et chiens sont comme paralysés par la consigne. Il s'évertue en vain. Le cardinal ne reconnaît ni la vaillante meute, ni les piqueurs émérites de son neveu.
— Mon enfant, dit-il au chevalier, tant que vous vous contenterez de dire : « Tayaut ! . . . tayaut!... » nous ne ferons rien qui vaille. Je vais vous apprendre comment on parle aux chiens.
Et là-dessus, le cardinal apostrophe bêtes et gens en termes si énergiques, que les piqueurs
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enthousiasmés se réveillent et que les chiens bien stimulés retrouvent l'ardeur et le flair. Monseigneur donna lui-même le coup de grâce au sanglier, et, à quelques jours de là, il racontait l'aventure au petit coucher du roi, en faisant force éloges du jeune chevalier en présence de son père. Le duc parut témoigner alors une sorte d'affection à son fils.
Une seconde partie de chasse à Navarre eut lieu peu après et le chevalier fut encore chargé de remplacer son père. Auprès d'Évreux, on rencontre une noce de bons paysans et la brillante jeunesse du cortège de monseigneur la suit pour se livrer à la danse.
Le paysan qui mariait sa fille était vin riche fermier du duc. Le chevalier fut accueilli avec joie et chargé de donner le bras à la jeune sœur de la mariée. L'histoire ne dit pas si le cardinal prit part à la fête; mais il est dit qu'elle dura plusieurs jours, et mon grand- oncle a raconté les faits qui le concei'nent, en plaçant à cette date le second grand chagrin de sa vie. Le premier avait été la mort de la duchesse.
Il avait alors dix-neuf ans, il n'avait aucun traitement fixe chez son père, aucun état déhni,
aucun rêve d'ambition. Il adorait la campagne, il faisait déjà des vers dans le goût champêtre de son temps. La seconde fille du fermier était jolie. 11 en devint amoureux et demanda sa main.
Le père répondit que c'était grand honneur pour lui; si M. le duc y consentait.
Le chevalier consulta d'abord sa mère. Mademoiselle Verrières, qu'on appelait alors madame Rintcau, accueillit avec joie l'idée d'aller vivre à la campagne avec lui. Mais il fallait le consentement paternel. M. le duc écouta Tidylle du chevalier en souriant et lui défendit de songer jamais à cette billevesée. Peu après, il le nomma colonel du régiment de dragons qui lui appartenait. La mère fut joyeuse et fière, le jeune homme se crut en possession d'une carrière brillante. Mais Cerson et Le Bas veillaient, avides de le trouver en faute. L'occasion ne tarda pas à se présenter. Une dame de haut parage, maîtresse du princC; ayant rencontré dans le monde le jeune et beau colonel, l'invita à venir chez elle.
Il ignorait, paraît-il, l'intimité de son père avec cette personne. Il lui rend visite. Cerson, qui l'épiait sans cesse, avertit le duc. A peine
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le colonel est-il assis que le carrosse paternel arrive grand train. La dame, effrayée, pousse le jeune homme dans son cabinet de toilette et le cache sous un monceau de robes et de chiffons. Le duc entre en fureur l'épée au poing, ouvre toutes les portes, pénètre dans le cabinet, perce à plusieurs reprises le tas de chiffons. Le colonel effleuré ne bouge pas. Le duc croit qu'on l'a trompé, demande pardon à sa maîtresse et se retire. Cerson était aux aguets. Il voit, quelques moments après, sortir le colonel, et de nouveau avertit son maître, qui court chez le roi et obtient pour monsieur son fils une lettre de cachet.
Rentré chez lui, il mande le colonel et lui dit :
— Je me suis trompé, rti sieur, en vous faisant militaire. Ça ne vous convient pas. Demain, vous entrez au séminaire.
— Prêtre, moi ? jamais !
— Vous! je le veux.
— Ce sera un sacrilège, je n'ai pas la vocation.
— Vous l'aurez, sinon la Bastille à tout jamais. Savez-vous lire?
Il lui montre la lettre royale.
— Mon prince, reprend le colonel, mon corps
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est à vous, mais mon âme est à Dieu, et il me défend de vous obéir.
Il salue et sort ; en passant devant la chambre de ce pauvre frère infirme qu'il a juré de ne point abandonner et qu'il chérit toujours, il hésite, il lui crie un adieu déchirant et sort de l'hôtel précipitamment. Où va-t-il ? où trouverat-il un refuge contre cette odieuse autorité paternelle qu'aucun lien social ne consacre ? Il n'en sait rien, il marche au hasard, la tête perdue. Il n'ose aller chez sa mère, il craint sa terreur et son désespoir. Il se trouve, sans savoir comment, dans le jardin des Tuileries, et se jette sur un banc, où, dans un mouvement d'angoisse fébrile, il frappe la terre du bout de sa caime. Un bruit métallique se fait entendre, il voit luire quelque chose; il se baisse et ramasse une pièce de douze sous. Il gratte un peu et en trouve une seconde.
— Allons ! se dit-il, le Ciel vient à mon aide. J'ai quitté l'hôtel sans songer à prendre le moindre argent, et je ne puis en aller chercher; mais je ne mourrai pas encore de faim aujourd'hui !
Il allait s'éloigner avec ses vingt-quatre sous.
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quand une idée superstitieuse le retient : c'est la Providence qui lui a fait faire cette trouvaille, il faut aider la Providence. Il se rassied, fouille encore avec sa canne, et trouve deux louis de vingt-quatre francs. Il s'éloigne alors, va déjeuner au Palais-Royal avec ses vingt-quatre sous, et, tout aussitôt, il court jeter ses quarante-huit francs sur le tapis vert d'une maison de jeu. Il gagne soixante mille livres à la roulette !
Quelle fortune pour un garçon de vingt ans qui n'a encore rien possédé au monde et qui n'a vécu sur un certain pied qu'à la condition d'une soumission absolue, voisine de la domesticité ! Avec soixante mille francs, on pouvait à cette époque-là, vivre modeste et libre, en rompant avec le funeste milieu où notre colonel avait été élevé. Mais où eût-il pris la notion d'un meilleur sort? L'idéal de la vie de campagne avec une jolie fermière et de bons paysans était déjà loin. On avait été dragon^ on connaissait le plaisir et le bruit. Dès le lendemain, on s'installe en plein Paris, dans un bel appartement, rue de Bourbon (aujourd'hui rue de Lille), on se meuble somptueusement, on achète voiture et chevaux et on s'en va passer fièrement devant
les fenêtres de l'hôtel de Bouillon pour narguer le tyran qui peut, d'un geste et d'un mot, vous envoyer mourir à la Bastille.
Le duc, violent et sans scrupule, n'était pas méchant au fond, car il le laissa faire et ne sévit point. Il savait bien que la faim ramènerait l'indocile sous le joug. Le trésor dura quelques semaines ; lorsque l'enfant prodigue vit approcher le terme inévitable de sa splendeur, il alla trouver sa mère pour lui demander conseil. Elle savait tout, elle avait vu la lettre de cachet, elle l'exhorta à la soumission et se mit à ses genoux. Il avait le cœur tendre et généreux, il chérissait sa mère. Il disait d'elle sur ses vieux jours :
— J'ai connu bien des femmes charmantes, je n'en ai jamais rencontré aucune qui, pour la grâce, l'esprit et la bonté, approchât de ma mère.
Il fut ému, bouleversé; il céda et partit pour le séminaire d'Évreux, où il devait faire son temps d'étude et d'épreuve.
L'aimable biographe que je résume croit savoir le véritable nom des demoiselles Verrières ; selon le texte que j'ai sous les yeux, elles s'appelaient de Rainteau, et la mère de ma grand' mère et de mon grand-oncle serait devenue comtesse
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de Farcy à l'époque que je viens de retracer. Le titre est au moins de trop. Les deux sœurs sont historiquement connues sous les noms de Marie et Geneviève Verrières, qu'elles portaient comme dames d'Opéra, et ma grand'mère ne leur en a jamais donné d'autres en me parlant d'elles. Dans un acte de procédure du temps, le mari de mon aïeule, en 1748, est qualifié tout simplement de sieur de la Rivière, bourgeois de Paris. La femme s'appelle Marie Rainteau.
Les demoiselles Verrières, après la vie brillante que l'on sait, devinrent dévotes et songèrent à quitter le monde. Voici une lettre qui peint la situation. On verra que la signature ajoute Furcy à Rainteau. Qu'était-ce que Furcy ? Je ne sais et ne l'ai jamais su.
« Paris, 1771. — Je vous suis pas à pas, mon cher enfant. Je sais, à peu près, l'heure de vos exercices et je me joins à vous autant que me le permet tout ce qui m'entoure, m'ennuie et me fatigue. Ne riez pas si je vous dis que je travaille avec vous. Ah çàî monsieur Charles ,^ voilà qui n'est pas bien du tout, vous riez au nez de votre mère ! Je m'explique.
» Quand je crois que vous êtes enfoncé dans vos auteurS; dans vos Pères de l'Église, moi, bien humblement, je prends la Vie des saints. Saint Augustin me rassure et me raffermit ; je veux, à son exemple, et quel exemple ! tout quitter, tout fuir, tout briser... Et vous voyez bien maintenant que je travaille avec vous.
» C'est surtout à l'heure de vos exercices de piété que vous me trouverez toujours à vos côtés, si ce n'est pas toujours en réalité, détournée que je suis encore, c'est au moins par mon désir constant et ma bonne volonté. Je prie avec vous, je prie pour vous, je vous tiens les mains, mon Moïse bien-aimé, quand vous les élevez vers le Seigneur ! Levez-les souvent pour votre pauvre mère, et ne les laissez pas tomber jusqu'à ce qu'elle ait obtenu miséricorde.
» Votre bonne marraine vous aime chaque jour davantage. Pauvre sœur, elle se désole quand elle me voit souffrante, et je le suis beaucoup. Adieu, mon ami, je vous embrasse.