AU VU. L AGE
sans y faire la plus simple allusion. Il ne tire aucune conséquence de ses études; il les donne telles qu'elles lui sont venues, elles sont belles et touchantes, elles sont vraies, elles sont l'expression de la Suisse telle qu'elle s'est constituée et comportée dans le cours de son histoire.
Gotthelf est né en 1797. Il a commencé à publier en 1836 et il est mort, après avoir beaucoup produit, en 1854. Il a donc décrit une Suisse qui a déjà beaucoup chang^é. Les chemins de fer et l'affluence des voyageurs ont transformé en apparence une notable partie de la population. Déjà les conteurs et romanciers d'aujourd'hui nous montrent des montagnards, dirai-je plus civilisés? malheureusement oui, si la civilisation consiste à étendre le bien-être matériel au détriment de la sérénité intérieure. C'est du moins en ce sens qu'elle se développe de nos jours. L'homme songe à son corps avant de songer à son être moral. C'est peut-être d'ailleurs une loi de tous les temps, qui nous frappe particulièrement quand nous la subissons. Le Suisse veut s'enrichir, il ne porte plus dans ses travaux la conscience et l'amour du beau et du bon. Il fait de la pacotille . Le commerce l'y excite. Ce n'est
pas seulement en Suisse que le bon marché a tué le bien-faire. C'est une révolution qu'il faut accepter avec l'espoir que le hien-faire redeviendra possible avec l'expérience et le discerne^ ment des consommateurs.
De ce que les Suisses sont plus avides de bienêtre, s'ensuit-il qu'ils aient perdu leurs grandes qualités de patience et de calme volonté? Nous pensons que ces qualités persistent et que le but seul est changé. Leurs romanciers se sont chargés de nous les montrer tels qu'ils étaient hier et tels qu'ils sont aujourd'hui. M. G. Révilliod, connu par des réimpressions d'ouvrages du xvi^ siècle, a traduit de l'allemand nombre de nouvelles intéressantes et remarquables, et M. L. Favre en a écrit d'excellentes en français. Le Robinson de la Tène, Huit jours dans la neige, André le graveur, les Nouvelles jurassiennes ^ sont une lecture aussi attachante que n'importe quel récit de Fenimore Cooper ou de Jules Verne. Ce n'est pas le génie ferme et sobre de Gottlielf, mais c'est la grâce plus moderne et la description plus complète des hommes et des choses. Si c'est la peinture d'une Helvétie dégénérée à quelques égards, comme le dit Fauteur en maint
AU VILLAGE
endroit, c'est encore une Suisse si aimable, si belle et si curieuse, qu'on voudrait, je ne dis pas y vivre, — ce n'est pas quand la France a tant de maux à réparer qu'on peut songer à être heureux loin d'elle, — mais lire souvent ses romanciers, ses historiens et, ses poëtes.
Septembre iSTf).