Par J. Gotthelf
et que nous serons initiés tout à fait à cette littérature vraiment helvétique dont les premiers spécimens m'avaient déjà charmée.
Cette littérature a-t-elle en effet un caractère particulier? Oui, certainement. J'en ai un peu douté jusqu'ici. Sauf un trop grand nombre de locutions familières, de mots tout faits d'un caractère démodé, et des tours de phrase un peu lourds, nous n'avions pas vu que la langue des Suisses français fût l'expression d'un génie différent du nôtre. Certes, M. Victor Cherbuliez trahit par l'abus des mots tout faits son origine genevoise; mais, en dehors de cette particularité, c'est un esprit aussi bien allemand que français, et, disons-le en passant, c'est un grand esprit, Un talent de premier ordre.
La première peinture suisse qui m'ait frappé comme vraiment originale, est celle de Gotthelf : elle est paysanne et montagnarde, et elle n'est que cela. Elle ne fait point d'écarts dans le domaine de la fantaisie ; elle coule comme une eau qui va à son but; mais c'est une eau puissante, une source toujours pleine ; elle reflète toujours les mêmes aspects, mais elle montre comme dans un miroir la richesse et la variété des tableaux
AU VILLAGE
qu'elle saisit et emporte. Gotthelf ne décrit pourtant pas ; à quoi bon décrire quand on a la puissance de faire voir? Il y a dans les émotions de ses personnages assez de poëme ou de drame intérieur pour que l'imagination saisisse le cadre de ses tableaux vivants. Gotthelf est positif, il est abondant et sobre : ce qui est la solution d'un grand problème. Il parcourt rapidement sa montagne, sans consentir à vous laisser tomber dans la contemplation. S'il est poëte, vous n'en savez rien, et il n'en sait rien lui-même; mais, rien qu'en vous faisant jeter les yeux sur un détail nécessaire à son récit, il vous transporte en pleine poésie et vous inspire le regret d'avoir passé si vite. Il n'est pas artiste de parti pris, il ne veut pas l'être. On prétend môme qu'il affichait un certain mépris pour les règles de l'art, n'attachant à ses récits d'autre valeur que la sincérité, et ne poursuivant d'autre but que la f moralisation des bonnes gens. Mais il était doué, et se conformait sans le savoir aux vraies lois de la composition. Tout est en proportion et au point de perspective dans ses récits. Il a du goût sous sa rude enveloppe de couleur rustique, et, sans avoir l'air d'y toucher, il fouille le cœur
humain avec aisance. Il est en même temps très-pieux et très-gai. Pasteur protestant, homme (lu devoir, père de famille, ami tendre et dévoué de son troupeau, il semble ignorer qu'il existe un monde troublé et compliqué au delà des horizons de neige. Il dit ce qui le frappe, il rapporte ce qu'il entend. Aux premières pages du premier venu de ses contes, on est tenté de lui dire : « Ceci ne vaut pas la peine d'être raconté, c'est l'histoire de tout le monde; » mais bientôt on est saisi par un état de choses particulier qui nous révèle les instincts et les affections d'une race précisément indiquée, race excellente, mâle et douce, sérieuse, rangée, laborieuse et hospitalière. On sent bien que, pour supporter avec patience les longs hivers de la montagne, pour suppléer par le labeur et l'industrie à la rudesse du sol et du climat, il faut des âmes paisibles et des corps de fer, et l'on comprend, après les avoir regardés par les yeux de Gotthelf, l'amour du pays qui caractérise ces nobles types, leur fière indépendance, la douceur de leurs mœurs, et le besoin légitime de s'appartenir qui domine tout chez eux. Gotthelf nous fait sentir tout cela sans aucune déclamation et souvent