SCÈNE PREMIÈRE
MADELON, puis PERRETTE,
MADELON
De la crème sans lait et du lait sans eau! aux environs de Paris! suis-je sorcière, moi, suis-je fée pour trouver ça? — Ah! tiens, voilà Perrette; peut-être... Bonjour, Perrette! comment ça va-t-il, Perrette?
1. En costume de domestique villageois, ou en pierrot de la Comédie, au choix.
PERRETTE, avec un pot au lait sur la têle.
Ça va bien; et vous, madame Madelon?
MADELON
Oh! moi, je ne suis pas madame et ne le serai jamais.
PERRETTE, posant son pot au lait sur la table.
Bah! qui sait? un bourgeois peut bien épouser sa gouvernante, ça s'est vu!
MADELON
J'ai affaire à un maître trop difficile à contenter. Un gourmand... ça n'est pas un mal, un cordon bleu aime à être apprécié; mais celui-là, s'il a de bons moments, il a encore plus de caprices: il demande des choses impos* sibleS; et, avec ça, monsieur ne veut pas payer le prix des choses. Il épluche les notes, faut voir!
PERRETTE
li est chiche. Je sais ça, mais je croyais que^ pour sa bouche, il ne se refusait rien.
MADELON
Pas grand'chose; mais il est méfiant et dit qu'il ne veut pas être volé. Par exemple, il prétend que toutes les laitières du pays sont des empoisonneuses.
Dame! il y a du vrai!
MADELON
Mais toi, Perrette, tu es une honnête fille, tu ne voudrais pas...?
PERRETTE
Moi, je n'empoisonne pas mon lait; mais quelquefois, dame! il le faut bien, j'allonge la sauce avec de l'eau; ça n'est pas malsain, on a tant de pratiques à contenter!
MADELON
Mais ça ne les contente pas! Monsieur dit que sa crème est du lait, et que son lait n'est que de l'eau. J'ai beau lui dire que c'est la faute des herbes du pays, qui sont fades, il ne se paie d'aucune raison. Voilà huit laitières que nous faisons! Mais toi, Perrette^ si tu voulais y mettre de la bonne foi, tu aurais la pratique.
PERRETTE
Et je ne serais pas payée plus cher que les autres?
MADELON
Si fait! j'y mettrais du mien pour contenter monsieur, sauf à me rattraper sur autre chose;
PERRETTE
Combien donneriez- vous?
MADELON
Pour aujourd'hui, tout ce que tu voudras. Je n'ai pas le temps de marchander. Monsieur va demander son café; si je pouvais le servir à son gré, il serait aimable pendant huit jours et je pourrais lui demander tout ce que je voudrais !
PERRETTE, à part.
Ahî oui-da! (Haut.) Je ne peux pas vous contenter aujourd'hui, Madelon. (Montrant son pot.) Toutes mes vaches sont tirées et tout ce lait-là est baptisé. Puisqu'il s'y connaît,., mais demain...
MADELON
Ah ! bien, oui, demain! voilà déjà neuf heures! Dans une demi-heure, il va sonner. Il faut que je coure chez la Claudine; je lui ferai tirer sa vache devant moi et je paierai ce qu'elle voudra. Adieu, Perrette. (Appelant.) Pierrot! Pierrot!. . (Elle va à la porte de la cuisine.) Pierrot ! m'entendstu? (Regardant dans la cuisine.) Personne! le drôle est sorti! Juste au moment où j'ai besoin de lui pour garder la maisoné
PERRETTE
Vous allez le trouver par là en sortant. Allez, allez, Madelon, je reste jusqu'à ce qail revienne.
MADELON
Ah! bien, merci, Perrette, tu me rends service. Mais, si monsieur sonnait,... n'y va pas, tu m'entends! Envoie-lui Pierrot.
Il est donc...?
MADELON
Oui, oui, très-entreprenant.
PËRRETTE.
A son âge!
MADELON, qui a pris son panier dans la cuisine.
Oui, oui! c'est comme ça!
Elle sort.