SCÈNE DEUXIÈME
PERRETTE, puis PIERROT.
PERRETTE
Quelle bonne idée j'ai eue! et comme le hasard m'a bien servie! Faut dire aussi que j'ai bien manœuvré ça ! Tiens, voilà Pierrot,
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PIERROT, venant de l'intérieur.
Ah! ma Perrette!
Il veut l'embrasser.
PERRETTE
Non, c'est trop tôt! Notre mariage n'est pas si décidé que ça!
PIERROT
Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc?
Il y a que mon pauvre père ne peut pas me marier sans un sou.
PIERROT
Qu'est-ce que ça me fait?
PERRETTE
Ça me fait, à moi. Je ne peux pas m'établir comme une malheureuse, sans un brin de toilette et sans une seule vache. M. Crochard, ton maître, menace de tout faire saisir chez nous, parce que nous lui devons mille écus. Il , ne veut plus attendre, l'usurier, et il fera vendre notre bétail aux enchères. Comme ça, nous serons ruinés.
PIERROT
Ah ! le vilain homme, le mauvais cœur!
Il pleure.
Voyons, ne te désole pas! J'ai eu une idée qui peut nous sauver. Mais il faut que tu m'aides.
PIERROT
Tout de suite, voyons.
PERRETTE
Fais-moi avoir une entrevue, tête à tête, avec ton maître.
PIERROT
Tête à tête... une... quoi?
Une entrevue, une conversation.
PIERROT
J'ai bien compris; j'en serai?
PERRETTE
Non, ce ne serait plus un tête-à-tête.
PIERROT
Tu as donc des secrets que je ne sais pas?
PERRETTE
Non, mais... il est libertin, tu sais?
PIERROT, soupirant.
Oh! oui!
PERRETTE
C'est un vieux fat, affreux, qui veut faire croire à ses bonnes fortunes. Avec lui, pour peu
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qu'on se défende, on ne court pas grand risque, je sais cela par la petite Charlotte, qui a tenté l'épreuve et qui s'en est bien tirée. Elle l'a gifflé en douceur et sans bruit; sans bruit, remarque bien! Ton maître lui a remis les intérêts de sa dette, et, comme elle lui a laissé espérer qu'elle serait plus gentille une autre fois, elle espère se faire exempter de la dette entière. Tu vois, c'est bien simple.
PIERROT
C'est bien simple, c'est bien simple!... pas tant que ça, peut-être !
PERR ETTE.
Ce sera tout simple avec moi, car j'ai plus d'un moyen de séduction... Tiens! regarde ce pot, c'est pure crème, tout ce qu'il y a de plus frais, de plus moelleux, une vraie fleur !
PIERROT
Ah ! voyons I
Il touche le pot.
PERRETTE
Laisse ça, ce n'est pas pour ton bec ! Figuretoi que justement la Madelon en cherche partout; elle n'en trouvera pas, et moi, je tiens mon gourmand...
Par le bec ! c'est ça !
PERRETTE
Tu comprends, avec cette friandise, quelques jolies paroles...
PIERROT
Des paroles?
PERRETTE
Quelques doux regards au besoin?...
PIERROT
Des regards?
PERRETTE
Il n'en faudra guère, va ! la crème est si bonne !
PIERROT
Elle est donc bien bonne? Laisse-moi goûter pour voir !
Il veut boire à même le pot.
PERRE TTE .
Prends une tasse au moins ! Tu as peut-être mangé de l'oignon, tu ferais tourner...
PIERROT, apportant une tasse.
Je n'ai rien mangé encore, et j'ai grand soif!
PERRETTE, lui versant un peu de crème.
Oh ! je ne t'en donnerai guère !
PIERROT
Rien qu'une goutte! (ii ravale.) C'est comme tu dis, " une vraie fleur ! un sirop de toutes les herbes des prés î
Il veut s'en verser encore.
6'est assez^ gourmand ! Tu es donc gourmand aussi, toi?
PIERROT
Oh non ! Mais, quand je pense que tout cela a passé par tes jolis doigts ! — Tiens ! ils sont tout froids. Tu es glacée, ma Perrette ! chaulfetoi donc!
Il met du bois dans la cheminée.
PERRETTE, à la cheminée.
Sais-tu, Pierrot, que, si je réussis à attendrir l'usurier, nous en aurons aussi, nous, du bon feu, dans notre petite maison, et du bon temps quelquefois? pourquoi non?
PIERROT , qui est retourné auprès du pot au lait.
Pourquoi non? Certainement! Mais...
Il se verse delà crème.
PERRETTE, sans le voir.
Mais quoi ? nous avons à nous deux pour dix mille francs de terres et de bétail. Tu es bon jardinier et je m'entends à soigner les bêtes.
LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT 191 PIERROT, qui a avalé la tasse pleine,
Les bêtes ! les bêtes ! est-ce pour moi que tu dis ça?
PERRETTE, se retournant.
Quelle idée ! Viens donc te chauffer aussi. On dirait que tu es contrarié?
PIERROT, s'approchant, et parlant le dos à la cheminée pendant qu'elle est assise devant le feu.
Non, mais je pense...
PERRETTE
A quoi ?
PIERROT
La crème est bonne : je pense moi, sais-tu Perrette ? je pense que ça suffirait.
Il retourne à la table.
PERRETTE
Tu te trompes, il faut que je plaise à ton patron.
PIERROT
Ah! oui ! tu veux lui plaire! (a part.) Eh bien, alors.. .
11 boit une seconde tasse de crème et s'essuie du revers de sa manche dès que Perrette le regarde.
PERRETTE
Dis donc, Pierrot, sais-tu une chose, toi ?
PIERROT , inquiet, regardant le pot au lait.
Tu t'imagines,,. ?
PERRETTE
J'en suis sûre, tu es jaloux î
PIERROT
Ah! dame! je ne dis pas ! si...
Si... si je te trompais, n'est-ce pas? Je rî'appelle pas cela être jaloux. Tu serais dans ton droit de me mépriser et de me battre. J'appelle jaloux un ingrat, un injuste, un fou, qui se méfie d'une honnête femme et qui, pour un mot, un regard, une apparence, un rien, l'accuse d'être infidèle et la tyrannise. Je t'avertis, Pierrot, que, si tu es comme ça, je ne serai jamais ta femme.
PIERROT, allant à elle.
Jamais ma femme ? qu'est-ce que tu dis là ?
PERRETTE
Oui, oui, je vois bien que tu as du souci parce que je veux parler à M. Crochard.
PIERROT
Mais non, mais non, Perrette ! ça m'est égal va! Je sais bien que!... seulement je trouve que... c'est à cause des choses que...
PE RRE TTE.
Que, que, que... t'expliqueras-tu?
PIERR OT, à part. • Je ne saurai pas dire... (versant de la crème dans
la tasse.) AHons ! pour me donner du courage !
Il avale.
PERRETTE
Parleras-tu, à la fm?
PIERROT , revenant- à elle.
Voilà ce que c'est, Perrette : quand on aime, on est jaloux de tout. Je suppose que mon patron te regarde... comme je te regarde à présent, comme ça, tiens! qu'il examine ton joli menton, ta jolie bouche...
PERRE TTE .
Eh bien, c'est ce qu'il faut !
PIERROT
D'accord ! mais, s'il a envie de tâter ta main douce, comme ça... de la baiser, comme ça ! et de regarder de plus près tes beaux yeux, comme je fais à présent.
PERRETTE
Après ?
PIERROT
Après, après... s'il lui prend envie... ça lui viendra bien sûr, de baiser tes beaux cheveux, comme ça, et ton front blanc, comme ça, et puis. . .
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PERRETTE
En voilà assez. X l'idée de ces hardiesses-là, je sens pousser mes ongles pour le griffer.
PIERROT
Bien ! Mais, si tu griffes, il sera furieux, parce que ça se verra, et il ne pourra pas faire croire que tu as été aimable avec lui. Donc, tu n'obtiendras rien, à moins de lui laisser prendre quelques baisers, et tu n'as pas ce droit-là. Tu es ma promise, et je te veux avec toute ta dot d'agréments et de primeurs. Tes mains, tes yeux, ton front, tes joues, tout cela est à moi et je n'en veux pas céder l'étrenne au patron, tu m'entends? Je ne veux pas !
PERRETTE
Et si je veux, moi, qu'est-ce que tu feras?
/ PIERROT
J'en mourrai de chagrin, et tu seras bien avancée !
PERRETTE
Ne meurs pas et ne sois pas si simple. Comment peux-tu croire...? Voyons, faut-il te jurer qu'il ne me touchera pas seulement le bout du doigt? Je m'en tirerai par des promesses.
PIERROT
Eh bien, voilà ce qui est plus mauvais que tout. Tu ne peux pas promettre ce que tu m'as promis.
PERRETTE
Mais songe donc ! Pas de mariage sans ça. Au lieu que, avec du temps, en deux ou trois ans, nous serions quittes. Oui, je t'en réponds, avec mes œufs, mes fruits, mon laitage, je te jure que nous paierons les mille écus sans nous gêner. Mon père m'a dit que, si je voulais me charger de la dette, il me donnerait son plus beau pré avec la petite maison. Elle n'est pas grande, c'est vrai, mais tu bâtiras à coté une étable pour trois vaches, un appentis pour le cochon gras et les poules; avec ça, nous aurons la maison à nous seuls. Elle n'est pas jolie, nous planterons une vigne, une belle vigne pour l'enguirlander, et des rosiers pour qu'il y sente bon... (EUe s'est
approchée de Pierrot pour lui parler, et s'interrompt tout à coup en entendant remuer au-dessus.) Ah ! mon Dieu, VOilà
ton maître qui est levé! Est-ce qu'il va venir?
P lERRO T .
Sans doute! aussitôt éveillé, il crie la faim !
Il ne faut pas qu'il te trouve ici. Emporte tes sabots et va-t'en dans la cuisine.
P ERRE T TE
Tu vas lui demander de me recevoir ?
PIERROT
Oui, va! dépêche-toi !
PERRETTE
Je ne trouve pas mon autre sabot ! (EUe cherche
dans la cheminée.)
PIERROT, à part.
Elle y tient, à le voir. Eh bien, moi, je n'y tiens pas... Attends, attends! (u avaic lestement le
reste de la crème et verse la carafe dans le pot au lait. — A
perrette.) Eh bien, va donc ! il sera de mauvaise humeur s'il te trouve ici. . .
PERRETTE
C'est mon sabot... le voilà...
M. Crochard paraît.
PIERROT, à part.
Trop tard !